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^
ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE.
ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE.
Bmélk*. — Comptoir univwwl d'ûfeprioMrie cl 4% &br«tri«, Y. Dkvavx et Camp.
Li m mm,
DE VERTU
ET DE BONEURTÉ
PAH
JEHAN LE BEL
fiUié pHr U preaièit feti d'après on ■iiiuril de la BiblMthèqne rajal« de Braiellr»
PAR
Swmm PETIT
d« 1« Bibliothèque roytie.
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TOME PREMIER.
BRUXELLES
COMPTOIR UNIVERSEL d'iMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
Victor DBVAUIL et G>«
Rue St-Jean, 26
1867
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I
LI ARS D'AMOUR,
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VERTU ET DE BONEURTÉ.
LI PREMIERS LIVRES DE LA PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Cl comence li ars d'amours et devise au commencement quel
doivent estre li corage ki doîent amistë aquerre.
I A VOUS je, je vous, moi vous et vous mi, pardurablement
v) à remanoir *, ensi comme la frailetés de la matère le requert,
_^ et ce dî-je pour ce : car, ensi comme il apert par les dis
^ ki après s'ensiewent, la souvraine unitës, ki est en amisté,
puet mavaisement estre entre nous, par la dëfaute de la
* Cette phrase d'une concision presque antique réclame un commen-
taire. Il faut Tinterprëter ainsi : Autant que le permet la fragilité de
^" notre nature, cetera un lien étemel que celui qui nous unit, tous à
|B moi et moi à vous,
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" -^ LI Afts d'aiouii. — I. i
*• SE
S o
C LI ARS
matère. Et pour ce k'ele soit au plus que iestre i puet,
si vous pri-je ke vous faciès ensi ke Aristotles pria à
Alixandre, ki dist : « 0 enfes de Machédoine, veste-toi et
arme des armes d*omme ; » c'est à dire que il presist
corage fort et vigereus et estable. Et li premiers commen-
cemens de ce est pooirs de contrester as meschiés et avec
lui-meime demorer, et lui pener pour ce ataindre et voloir.
Car grans commencemeus est d*estre bons, li voloirs de
bons devenir; et ki son corage n'a estable et fort, ains l'a
changait ore dià ore là , à ceste souvraine unité ne puet
avenir : car nule part n*est , ki tout partout vient estre.
Il avient à pèlerins k'il ont moult d'osteus etpau d'amistés ;
et ensi avient-il à chiaus qui corage ne sont estable. Rien
ne prouâte la viande, ki tantost k'ele est mangie est hors
mise ; nule riens tant santë n'empeeche comme usance de
divers buverages et de mangîers ; la plaie vient griément
à garison ù plentés de diverses médicines sunt esprovées ;
malvaisement reprent li arbres ki sovent est plantés. Riens
n'est tant profitable, ki en un trespas vaille granment. En
tel manière avient-il à chiaus ki n'ont les corages ne fermes
ne estables, kî par lor tricherie faillent au souvrain bien ki
par le souvraine unité d'amisté puet estre aquis. Il sunt
aucun ki se déduisent en avoir plenté d'amis et d'amies et
boin lôr samfole. D'anoiant bounenk ^ vient voloirs plenté
de viandes assaier, lesqueles quant eles sunt diverses, point
* Ce mot qui 8« retrouve plus loin avec une autre orthographe,
hounench, signifie estomac, comme on le verra auch. V du III* lixTe.
Aucun lexique ne le mentionne. Le ma. de Paris (611) a ri^euni la
langue de Tauteur et donne cette phrase en altérant au moins la
signification du mot Imonench : « De néant apétit rient vouloir de
planté de viandes essaier, lesquelles quant elles sont diverses ne nour-
rissent point, mes déf^asteni, »
D'AMOUR. 7
ne nourissent, uns cunchient : ensi li cuer divers, ki nule
part ne sont ferme, jà à celé souvraîne unitëneparvenront.Et
pour ce ke, au mieus ke nos poons, i puissons parvenir, vos
pri-je ke tous vos vestes des armes d'orne et armes ; car ce
ke je voel em mi,desir-je en vous. Et pour ce ke vous saciës
€om avant et quoi je doi désirer, et se uns autres venoit en
mon lieu, ki vous devroit requen*e, ai-je fait cest traitiet
ki Taprent; car il ensegne queles sunt les racines et li
fondement sor quoi les diverses manières d'amours sunt
fondées ; et après , queles les amours et les amistes sunt,
comment eles doivent estre faites et gardées et comment
depechies ; et par quoi et par queles condicions sunt , et
briément toute la nature de toutes les amistés. Et pour ce
aussi l'ai-je fait que, se Diex m'avoit tant de sens preste ke
je vous puisse aprendre chose que vous ne seûssiés, je m'en
esjoïroie mervilleusement.
CHAPITRE IL
Cis capitlea oommende le bien qui est en amour.
Ki tout saroit et nului n'apresist, ce ne seroit mie grans
esplois, car sans compaignon n'est nule joïeuse possession.
En savoir repus et en trésor nient ve'àble , quel profit a
en ces deus ? Mieux vaut cis ki son savoir révèle, que cil ki
le choile; ki est cis corages ki à nul autre bien n'entent,
fors que au sien? Se aucuns iert ostés de la corn-
paîgnie de gens , et seus en aucun lieu eûst toutes autres
choses , si li plairoit-il moult pau : car nature d'omme
ayme compaignie et het estre seule. Molt est aussi grans
déduis et grans solas quant li amant sunt sachant , car
amours en est plus honeste et mieux gardée; et mains i
8 LI AliS
trueve-on à reprendre , plus est aussi dëlitable , car mieux
sèvent aussi en quoi on se doit esjoïr \ et ce que tristece
poroit faire eschiever et mètre puer. S'aucuns estoit ou
chiel montes et la nature del monde et du ciel et le biauté
des estoiles euïst regardé, en grant douceur li venroit
tele merveille» laquele seroit trës-plaisans, se il avoit à qui
il le peûst raconter'. Estre seul fait moût à cremir et à
escliiuwer ; car adont conchoit-on malvais consaus ; adorât
construit l'on à lui et à autre les périls qui sont à venir ;
adont ordène-on les malvaises convoitises; adont, ce ke pour
honte ou pour paour estoit celé, li cuers à lui-meimes le gehist.
Adont agusist avarisse, luxure enâame, ire enbrase,;et plus
n'a de bien en estre seul, que ce ke on ne crient point Ten-
cuseur. Estre seul est commencemens d*iestre huiseus,
laquele donne liu as temptations, et pour ce doit-on tous jours
aucun bien faire, par quoi li dyables et les temptations ne
truevent les gens huiseus ; la cure et li soins ke les gens ont,
fait ciesser les péchiës, néis encore les grans. Et aussi li
amant ne pueent mie tous jours estre ensamble ; si afîert
bien que li uns ait del autre aucune ensegne, ki del ami
face sovenir, jà soit ce ke par raison il le doit sovent avoir
en mëmore. Et pour ce, combien ke vous m*aiiés eut en
méraore en devant, il vous doit dès ore en avant plus
sovenir de mi quant vous lires ce livre , ki est ensi comme
men ymage, moi représentant à vous. Car se les ymages des
amis absens sunt délitables , moult plus doivent estre les
letres, et vraies ensëgnes sunt des amis : et est apielés
cis livres li ars d'amours , car par ce ke dit i est, on set 'a
nature d'amour et d'amisté. Et aussi on i puet trover res-
» Var : Desduire. (Ms. Croy).
* Cfr. CiCKRo, Laelius, de Amiciiia, xxni, 88.
D^AMOUR. 9
pouses à toutes les demandes queles qa*eles sont, ki bien i
prent garde. Et s*il i a aucune chose dite, ki puistestre
entendue en deus manières, si le tournes à la milleur enten-
lion. Car li entendement des paroles doivent estre pris
selonc le milleur sens , en ensivant ce ki est devant dit et
ce ki après ensieut. Et se vous i trouvés chose ki à dire ne
face, si le metés ançois sus ma non-sachance ke la volunté
dou dire, et me le perdonés. Car de ma principal entention
n'est fors de dire ce ke raisons porte, en disant la vérité de
ceste matère , selonc ce ke il me sanle et ke d'autrui en ai
apris ; et se vous aucune chose i trovés , ke vous tantost
n'entendes, si ne laissiés mie pour ce le lire et relire; car li
léchons une fois liute et dix fois répétée et recordée est à
derrains plus plaisans. Ne li traitiés de si très-noble matère,
con ceste est, ne doit mie estre si plains que cascuns
plastriers et rudes le puist entendre, mais tel doit estre ce
que on lor met avant, ke véiant soient aveugle et oïant riens
n'entendent. Car la semence de bonne parole qui en teles
rudes gens est semée, est perdue ; et à chiaus est li saveur de
la lechon savereuse , ki le miel par souvent maschier, si con
li eesfait,de paroles oscures, par elesbien entendre et espin-
chier, en traient les bones paroles; lesqueles Saveur font, sont
ensi comme espesses, lesquales, con plus sunt trieulées et en
menues piéches depechiées, et plus grant odeur rendent.
Ensi des paroles con plus sunt tornées et remuées, et en
diverses parties et menues débrisies et avisées, tant rendent
eles plus grant odeur de bone sentence. Ne quérés mie ce ke
nus avoir ne puet, si corne richeces et savoir, sans paine ;
dont il convient le corage et l'entendement user et exerciter
par estude, ens es choses come savoir ; laquele chose, sans
paine et sans travail estre ne puet; car ki savoir veut, sovent
li convient lire et demander, et retenir ce que on list et
10 LI ARS
demande : sovent demander et puis retenir et cou remirer
sovent par espir et ice user, autrui aprendant, fait bien
surmonter sour le mestre enfant.
Pour qui est fait et ki le âst
Par ces vers ci le tous descrist.
Très-bien pores sayoir les noms ;
Mais le sein a à reculons
Mis pour pis traire le bersel.
Or le ferés, car il m'est biel.
Avenant le sournon ares
A sein sans chief se Tigoustés ;
Se vous savés dire en tjhois.
Mettre en francois les nous au rois :
Se le sornom savoir volés,
Au contraire d'amors joîndés.
Ekeve, en retournant.
Et tertu : lior va avant '.
* Voici la version du Ma. de Croy :
Pour oui est fais et ki le fist
Par ches vers chi le vous descrist.
Trebien porreis savoir les noms ;
Mais le sein a à reculons
Mis pour pis traire le bersel.
Or. le ferés; car il m*est bel.
Avenant le sournon ares
A sein seins cief se Tajoustés.
Se vous savés dire en tyois.
Mettre en franchois les nous au rois.
Se le sornon savoir volés,
Au contraire d'amours joindés.
Ekeve, en retournant»
Et tertu. Or va avant.
D AMOUR. 1 1
CHAPITRE ni.
eu c«pîtl«8 reat l6 raisoa pour quoi eu traitiëi est lût et mouttrt
eombiea amours est nécessaire en tous estast.
Pour ce ke nous ne devons mie seulement rendre grasces
à chiaus ki ont bien dit des choses et vérité, mais ausi à
chiaus qui en ont parlé malvaisement , car il ont nostr^
entendement aguisiet, en quérant la vérité dont il parloient
fausement. Car se lor faus dit ne fusent, ki à cascun apa*
roient fans , souvent nous en fussiens tenu d*enquerre la
racine de vérité des choses que aucun par paroles nient
Boufissans, nient toute la vérité déclairant, ont en aucune
manière touchiet. Et pour cou ren-ge grasces as uns et as
autres : à bien disans,de lor bons dis, et à mal disans de ce que
penser me font à la vérité d*amours et d'amistés, et de lor ma-
nëre dont il ont parlé fausement et nient soufissaument ; et
avec les autres choses ki devant sont dites, se ne fust lagrans
diversités ki est entre les parlans de ceste chose, je ne me
fusse mie entremis de fèré cest traitiet; mais ce que je voi,
ke les sentences en sont si diverses de pluseurs, me muet à
ce que je die ce k*il m'en samble, selonc ce que je en ai apris
des anciens. Et bien est amours et amistés tel chose que
bien afiert à parler d'elles ; car amistés est vertus u nient
sans vertu, ele doit estre mise devant toute chose humaine.
Car riens n'est à nature si avenans, ne si convenable a?
choses contraires. Moût est aussi nécessaire à la vie
humaine, car nul u pou ellisent à vivre ^ sans amis , encore
* Var : A avitre, (Ms, Croy.)
I
12 LI ARS
aieut-il tous autres biens ; car as riches et as poissaus sont
ami nécessaire , car par les amis sont les richeces gardées
et deiSendues. Qaels est ausi li proâs de fortune sans amis?
Si comme nus : ke plus est fortune grans, tant est mains
seûre et plus manacie , et plus a-on mestier d*amis : as
besoigneus et à mal fortuné, lor plus grans refuges, lor
plus grans solas, lor sanlent ami. Et as jovenes sunt ami
nécessaire, pour Ijb nourissement et pour le doctrine et Ten-
sëgnement de bien faire et des maus laissier; as viens,
pour aus ki défallent ne aidier ne se pueent, pour serrir et
pour aiwe. Et à ciaus ki sont sovrain de pooir et d'entende-
ment et plus sachant, pour les bonnes œvres. Car li sages ne
doit mie estre sans amis, pour ce que si grans vertus ne li
faille. Et d'autre part, nos véons ke les viles et les cités sunt
sauvées par amis et par anemisté destruites ; car c'est for-
terèce de vile nient venkable amour des cjtains, et li gover-
neur d'elles quîërent plus amisté que justice; car à la fois
laissent-il à faire justice, pour ce que haine ne naisse entre
les cytains, laquele il voelent ester à lor povoirs. Et se tout
estiens ami, nos n'averiens que faire de justice; mais se
tout estiens juste, si avriens-nous à faire d'amis etd'amisté:
car con ami soit, ensi comme il apert parce k'il s'ensieut,
autres je, c'est à dire que mes amis doit estre uns autres
teus con je, c'est que mes œvres et mes volentés soient
samblans as sienes. Et quant ensi est, li bien temporel sunt
commun et doivent estre. Et con justice rendre doit à
cascun çou que sien est , quant tôt est comun , bien est
rendu à cascun çou qu'il doit avoir. Bt «n ce faisant est-on
juste. Mais ki justes est en rendant à cascun ce ke sien est,
n'est-il mie par aventure amis ; et si a mestier d'amis pour
service ou pour aucune des choses devant dites. Et ami sunt
chfi que avS justes sanle plus grans biens. Quele maisons u
D'AMOUR. l.'^
quele cités est tant fors, ki par anemisté ne puet estre des-
tmteîPar amiste sont sauvées et par anemisté vont à nient.
Qués biens dont amistés estre puet, poés par ce apercevoir,
et quel profit ele puet porter. Et parce ke amis et amours et
amistés sunt si nécessaire , bien devons et bien aflert c*on
en parole et que on monstre lequel on doit tenir pour ami
et quel non ; et quele est bonne amours et quele non ; et
d*amisté que ce est et coment on le doit commencier, et
comment on en doit user, et comment on i doit persévérer et
manoir.
CHAPITRE IV.
Cia capitles nous devise dont U langages nous vient.
Pour ce que nous n'avons mie les langages par nature,
mes par apresure,parla volenté de ciaus ki donnèrent nons,
encor aîons-nous de parler pooîr par nature et de trover
nons ki senefient les choses selonc no plaisir ; et par l'usage
ke on a de ces nons, on entent ce à quoi il sunt mis à
senefiier; ensi que par cest non Aome^ nous entendons cors
humain. Nous kî volons parler des choses, devons prendre
les nons selonc ce c'en en use communément ; car li usages
est ce que par tel non nous fait tele chose entendre. Et pour
oe, en enquérant d'amour et d'amisté, userons au com-
mencement de ces nons, selonc ce c'en en parole commu-
nément.
ii LI ARS
CHAPITRE V.
Cit capitlas devûe quel responao on doit respondr» au demandant
d^aucune chose, ke ce est, et de quoi descent à rendre le cause de
destincter les nons équivoques.
Pour ce que amistiës vient d'amours et amours naist de
choses amables , à conoistre amours et amisté convient
conoistre les choses amables et les manières ; car selonc ce
k'eles sunt diverses et les amours, quant selonc eles sunt
faites, et si les amours sunt diverses et les amistës , car
d'amours vienent. Et pour ce, au premier devisons les
manières des choses amables , si ke par ce nous puissons
savoir les manières d'amour et d'amisté. Car qui sans
deviser les choses amables et amours et amistés, ù vieut
d'elles parler, sachiés mesprendre le covient; car à la
demande que on fet d'aucune chose ke che est, on doit tele
chose respondre ki vraie soit de celi et de nule autre et ke
par tele response celé chose soit conneûe, et ait diversité à
toutes autres choses ; et quant la response est, la chose dont
on respont soit, et en quel li response est, la chose doit
estre. Et ki parfaitement en respont, il doit rendre les
causes des propriétés ki apèrent de celé chose et doit ester
toutes les doutances de li. Et aussi qui bien i respont, il
rent en aucune manière le cause pourquoi la chose est. Car
kidemanderoit que tonnoiles est? et on respondist : tomioiles
est sons engenrés es nues, par le cop d'une sèche vapour
eslevée de tiere et d'iaue et atraite par le vertu dou soleil et
des estoiles, ki fiert au ventre de la nue euwiche et en
férant esprent : ci respont-on tel chose qui vraie est dou
D'AMOUR. 15
tonnoile et de nule autre ; et en ce a li tonnoiles différence
envers toutes autres ; et en çou rent-on le cause dou ton-
noile. Et toutes les fois que ceste response est, tonnoiles
est; et ausi toutes les fois que tonnoiles est,che est que ceste
response en porte. Et ensi est-il de toutes autres demandes,
quant on demande d'une chose que c*est. Et pour ce, kl bien
vient respondre à la demande c*on fet d'amours , quant on
demande que amours est, il covient respondre tele chose ki
vraie soit d'amours et de nule autre, et ke amours ait, par
celle response, différence envers toutes autres choses ; et
quanconques amours est, tele response soit et ce que amours
est soit tel chose, et che ke tele chose est soit amours. Tele
response ne puet-on doner des nons équivoques , c'est à
dire des noms ki senefient pluseurs choses ywèlement, quant
on demande simplement que c'est; mais se cis nons est
déterminés pour un des sens , dont poroit-il bien avoir une
response, selonc ce sens déterminé. Ausi ke se on deman-
doit que c'est chiens, et on respondist que chiens est une beste
à quatre pies , glatissans , on poroit dire al encontre que
non est; car uns chiens de mer est uns chiens et si n'est mie
glatissans; et pour ce doit-on demander de teus nons ki
pluseurs choses senefient, douquel sens on entent à demander
et de celui respondre, si con dit est chi devant. Et pour che
que amours est nons équivokes ^ pluseurs choses senefians,
ne puet-on bien respondre à la demande c'en fait ke l'amours
est, par une response ; mes li demandés puet demander de
quele amours li demandans entent; et quant ele est déter-
minée, si respont selonc ce k'ele est. Et pour ce k'amistés
d'amours vient, jà soit che que ne mie de cascune, si come
il apparra chi après, et amors viegne des choses amables,
* Var : Ou près équivokes. (Ms. Crov.)
16 LI ARS
à premiers si devisens des' choses amables, quantes
manières en sont, si ke par ce nous sachiens quantes
manières sont d*amours et par cestes quantes d*amistë, et
queles amours font amistë et queles non .
CHAPITRE VI,
Cîa capitles destincte les chosea amables.
Au premiers disons que choses sont amables en deus
manières ; les unes sunt amables par nature, les autres par
expérience , c'est par esprueve. Amables par nature sunt
celes ki par ensègnement de nature, sans autre connissance,
se rendent amables, si comme la chose d*une espesse ,
c'est d'une nature, est amables as choses de celé meime
espeisse. Par expérience sunt amables les choses ki, par
le connissanced'eles, se rendent amables et nient par
eles. Car se les connissances qu'on a d'eles n'estoient, pas
ne seroient amées. Choses amables par nature sunt en deus
manières ; car les unes sunt amables par naturel samblance
qu'eles ont as autres, et qui plus sont samblans plus sont
amables à lor samblans, ensi que uns bons est à un home et
une feme à une feme, par semblance de nature ; et une beste
à une autre beste sanlans à li : si corne esprohons à
esprohons, et coulons à coulons. Les autres sont amables
par nature, ki amables se rendent pour le garde etleconnis-
sance'de lor espesse; si ke nature les fet amables pour la
continuance et le garde de lor nature, si comme maries et
femièles de toutes choses sunt amables les uns as autres,
» Var ; D&visons les, (Ma. Croj.)
• Var : Coniinmnrhe. (Ms. Croy.)
D'AMOUR. 17
pour la continuance et la garde de lor espesse et de lor
nature. Les autres choses ki sunt amables par expérience ,
les unes sunt amables por profit , les autres por délit sen-
sible, les autres pour bien honneste ; et ces deus manières de
choses amables , c'est à savoir pour proufit u pour bien
honneste, ne sunt point deyisées : mais celé ki est pour
délit sensible est devisée selonc les cink sens del homme.
Car l'une si est amable pour le sentir en touchant ; li autre
pour le yéir, si comme celé ki délite à la veûe ; li autre pour
oîr, si comme celé ki délite à l'oye ; lî autre pour goust, si
comme celé ki délite le^oust ; li autre pour flairier, si comme
celle qui délite en flairant. Et ensi, par che que dit est, apert
en quantes manières les choses sunt amables.
CHAPITRE VII.
Cis capitles devise les manières d'amours , selonc les choses amables
et done le cause d'amour en général.
Et pour ce, si con dit est, que amours vient de choses
amables , selonc les diverses manières des choses amables
sunt les amours ; car il est une amours naturel , qui est et
vient par sanlance, et que plus est samblans , tant est plus
grande : si k'il a entre home et homme et femme et femme, et
chien et chien, et coulon et coulon, et ensi de toutes manières
de samblances. Car nous véons que uns Juïs ayme un Juïs
et plus c'un crestiien, pour la samblance de la loi ; et uns
crestiiens un autre, et uns fèvre un fèvre, et plus k'un car-
pentier ; et s'il avient k'il s'entrehachent, c'est par aventure,
pour ce que li uns toit al autre son gaaing et son proufit, que
cascuns ayme plus à lui ke à autre : et plus est uns bons uns
18 LI ARS
à lui-meimes, k*à nul autre sanlant à lui. Car il est à lui uns
en substance et à autrui est uns par samblance. Dont pour
le bien ke chascuns désire pour lui-meimes , dont il doute
par autrui estre empechiés , si uaist entre^ chiaus haine ; si
que cis est grevables et malfaisans al autre ; lequel mal
chascun eschiewe , et est che ki haine engenre ; dont amours
est primeraine ké haine; car nule chose on ne het, fors pour
ce k'ele est contraire à le chose covignable amëe; et selonc
ce puet-on dire ke toute haine d'amours "vient et naist. Dont
pour ce que les gens sunt plus leurs propres biens ke les
autrui amant, encore soit uns ffeyres un autre fèvre plus
k*un carpentier amans, tant con par le sanlance dou mes-
tier, si puet-il estre celui haians par aventure, quant cis li
est son propre bien empeechans, lequel il aime plus ke le
bien de celui à qui il est sanlans : et la mère ausi si aime
son enfant plus k'un autre, car plus samblans li est, quant
il est meimes de sa char, et une geline ses pouchins. Et
samblanche entre chose samblans puetestre endeus manières
prise; la première, si est selonc ce ke les choses ki sont
samblans ont une meisme chose en estre présent, ensi ke doi
choses blanches sunt samblans en blancheur que eles ont.
Une autre manière, selonc ce que une chose apoissance d'avoir
ou d'estre ce ke une autre a en présent; ensi comme uns*
enfes a pooir d*estre bons parfais, et en ce a-il samblanche
à parfait home,ou selonc ce k'en toute poissance est samblans
à estre parfais. La primeraine manière, si comme il aparra
ci-après, si fait Tamour amablè, c'est l'amour honneste, si
come li doi, ki samblantont en blancheur, sont un en celi.
Et pour ce li désirs et li affections del un des amans tent en
l'autre ; si ke en che ki est un à li par semblance et li vieut
bien comme à soi-meime. La secoîide manière si fait l'amour
de concupiscence et de désirier,8i comme l'amour proufltable
D'AMOUR. 19
u dëlitable. Car à cascune chosd ki est en puissance d'iestre
chose parfaite, est en li appëtis et désirs d'iestre parfait, et
en rachièvement de ce se délite. Selonc l'autre manière des
choses amables , ki sont amables pour le garde et couti-
nuance de Tespesse , est une amours c'on apièle plus commu-
nément que nule autre : amour naturele ; et ceste amours si
est entre masle et femele de cascune espesse ; et est apielée
natarelé, pour ce ke nature, sans nul autre ensegnement, les
ensegne à avoir ensamble compaignie tele dont il puissent
sauver et continuer lor espesse et celé nature dont il sont.
Aasi selmc les autres manières des choses amables, ki sont
amables par expérience , dont Tune est amable pour prouôt,
est amours ki est apielée amours prouâtable : ausi comme
li sires ayme son vallet, tant corne il lui puet servir et come
il a prouât de lui ; et li vallés son signour , tant come il lui
bien fait : et cascuns ayme son vallet tant come preut en
a. Et aussi selonc les choses délitables et amables sont
amors selonc cott k'eles sunt. Car on dist ke uns hons
ayme bien bon vin et bones viandes , et ceste amours est
selonc goust, et aussi selonc les autres sens ; et ce apert
c'on ayme ces choses : car s'on ne les amoit, on ne se
metroit mio en si grant peine d'elles aquerre, come on fait
aucune fois ; mais li désirs c'on a d'elles à avoir monstre
bien ke on les aime.. Car ^ en général à parler, la première
mnancedel appétit ou dou désirier, ki est faite par la chose
<lé^rée , ki en aucune manière est faite en l'entcntion dou
désvrant,est apelée amours ; laquele ne samble autre chose
c'une plaisance de la chose désirée à le désirant ; laquele
plaisance fait ausi c'une constrainte dou désirier , dont il
s'en sieut li movemens à le chose désirée , laquele est li
commencemens dou movement. Et telè amours, en général
et communément, puet-on apieler amour naturele ; en tant
20 LI ARS
que cascune chose par nature se muet à ce ke semblant et
covignable li est et naturel; mais en especial est prise
amours naturele por Tamour ki est entre malle et femele et
de feme à home, si corne ci-après i^arra.
CHAPITRE VIII.
En cest capitie est enquis li premiers membres de la diffioition
d^amor.
Quant uns nons est dis de pluseurs choses ou pluseurs
choses seneâe, s*il n'est simplement ëquiyokes, il covient
ke ce soit par aucune nature commune ou par aucun sanlant
ke ces choses aient entre eles. Et come amours, si come
dit est, soit uns nons ki est dis de pluseurs choses et bien
apert s'il n'est simplement équivokes, il covient ke ce soit
par aucune nature u par aucun sanlant ke ces choses, dont
dit est» ont ensanle ; si enquérons à premiers s'il est en ces
amours nule chose commune ki puet estre dite de cascune
et quele ele est, si ke nous sachiens k'amours est en com-
mun, sans spéciâier de nule. Et puis si descendrons à dire
ke cascune est par li et de la nature de cascune. Nous
vëons que en toutes les manières ki sunt d'amours, ke la
chose amans a dësir d'avoir compaignie et usance de la chose
amable, et ceci samble comun en toute amour, dont on
puet dire en commun k'amours est apétis u désirs d'avoir
usance et corapaignie de la chose amée. Et ce apert en
enquérant en toutes les manières d'amours.
D'AMOUR. 21
CHAPITRE IX.
Cis capitlea devise les manières' d'amours sor lesqueles amist^s
est fondée et dist quels chose amours est selonc cascune manière.
Corne de nostre entention soit à parler d*amiste et des
amours dont amistés vient, si laissons à parler de celles ki
ne sont mie fondement d*amisté ; car de celés n'avons mie
granment à faire; si come sunt les amours as choses et
entre les choses sans entendement, si come nous mouster-
rons ci-aprës, quant nous dirons k'amistés est. Celé amours
sour quoi amistés est fondée, ki n'est fors entre les choses
ki ont entendement, est en trois manières : Tune si est^
pour prouflt, l'autre pour délit, et l'autre pour bien
honeste. Et con dit soit par devant k'amours en comun est
désirs d'avoir compaignie et usanche de la chose c'en aime,
ces trois manières d'amours ki sont en ces ki ont entende-
ment, ajoustent à celi bienvoellance ; car cascuns de ces
amis vieut à son ami et à che k'il ayme bien,- u pour son
prouflt u pour le prouflt de celui k'il aime. Et ensi puet-on
dire, selonc ces manières d'amours, k'amours est désirs
d'avoir compaignie et usance de ce c'on aime et à ce bien
voloîr ; à cesti chi s'ajouste amours pour prouflt, le bien-
voellance pour son propre prouflt et nient pour le prouflt de
son ami, se ce n'est en tant ke il quide ke par ce prouflt li
doie biens venir. Dont celé amours si est désirs d'avoir
compaignie et usanche de la chose c'on ajme et le bien
voloir pour le sien-meime prouflt. Et li amours pour délit
ajottste à la bienvoellance délit : dont celé amours est désirs
d'avoir compaignie et usance ^e la chose c'on ayme et le
LI ABS D AMOUR. ^ I.
22 LI AHS
bien voloir pour le délit c*oii bëe de li à avoir. Li amours
pour bien honneste ajouste à bien voloir, ke ce soit pour
celi c*on ayme ; dont celé amours si est désirs d'avoir corn*
paignie et usanche de son ami et lui bien voloir pour lui-
meime. Car jà soit ce chose que li amis voelle bien ke bien
li viègne de son ami , et drois soit ke biens li viègne , ne
Taime-il mie pour ce principalment ; jà soit che chose que
de celé amisté doie biens venir. Car ceste amors ne sieut
mie à prouât, mes li profls ensieut ceste amour; dont il
Taime pour le bien et pour Tonneste k'il set en lui. Et pour
ce k*amours est ordenée à amisté et partie en est, et pau
che samble a de différence entre ces deus, si disons com-
ment amours est partie d*amisté et k'ele ajouste sor amour:
et ensi parra la différence d'eles.
CHAPITRE X.
Cifl capitlds monstre quës choBes amiatës ajouste sor amour et en
che apert la différence entre amor et amisté.
Nous ne disons mie se li amans désire à avoir compaignie
de ce k'il ayme, et bien li voelle, ke pour ce i ait amisté ,
mais bienvoellance u amour; car il covient à ce k'amistés
soit, ke li autres ki amés est voelle autre tel. Et ne mie ce
seulement fait amisté. Car entre tous ciaus ki se voelent
bien, ne disons mie kil i ait amisté; jà soit ce chose
k'amor i puist avoir et que li uns face pour l'autre : mais
nous disons k'il sunt bien voellant ensamble; car maint
voelent bien à autrui pour bien k'il ont oiit dire d'eus, u
pour ce k'il cuident chiaus proufitables u délitables, entre
lesqués il n'a mie amisté. Et pour ce covient41 à ce k'arois-
DAMOUR. 23
tés soit ke li uns sache del autre le bien ki li yieut et ke
pour li feroit et ke pour li a fait. Et ainsi amistë aj ouste
sour amour l'entrechangableté de bienvoellance et perche-
vance. Et ceste perchevance n'est mie à entendre ke cas-
cuns le sache, mais ke entre les amis ne soit celée. Et ke
percheyance et connissance soient nécessaire u cause d'a-
mour, en aucune manière apert. Car, ensi ke ci-après
aparra, biens si est cause d'amour par manière de ce ki
muet. Car biens si est ce ki muet l'appétit en tant k'il est
compris et conneus; par quoi il covient à amour connissance
du bien ki est amés, quant biens ne puet estre amés s'il
n'est conneus ; dont ensi ke chi après aparra, li virs cor-
poreus est cause d'aucune amour sensible; et li contempla-
tions et li virs spiritueus d'amours spirituele ; dont connis-
sance si est cause d'amour par le raison ke biens l'est, car
bien ne puet estre amés s'il n'est conneus. Dont poons dire
k'amistés est désirs d'avoir compaignie et usanche de ce
c'on ajme par entrecbangable bienvoellance piercheue. Et
ceste amistés si puet estre u pour proufit u pour délit u por
bien honeste; et ensi apert k'amistés est, et ke elle ne puet
estre sans amour, jà soit ce chose k'amours puist estre sans
li et k'ele soit en raamant celui ki ayme. Et de ce vient
amis et ne mie d'amerv Car amis n'est mie cis ki aime, s'il
n'est ausi amés, mais bienvoellans : laquele bienvoellance
n'est mie amistés, encore li soit ele moût prochaine , quant
sans li amistés estre ne puet. Il covient par force à ce k'il
i ait amisté, ke li amans s'entrevoellent bien ançois et ke
06 fâchent. Mais on puet bienvoloir à aucun sans avoir
amisté à lui. Car nous avons bienvoellance as nient conneus,
as queus nous n'avons point d'amisté, et puet estre celée; et
faisons moût tost bien à aucun et bien leur volons. Et amis-
tés, si comme il apert ci-après, ne doit mie estre si tost faite.
24 U AKS
CHAPITRE XI.
Ci* eapitlM met différence entre amor et bienvoellanoe.
Et n'est mie aussi bienyoellance amours ; car amours si
est en un estendement de cuer selonc l'appétit et le désir
sensible soufrant, si k'ausi comme par force meus à la
chose fortement désirée, s'estent en la chose désirée , et
bienyoellance est en simple moyement de yolenté. Amours
ausi est faite par acoustumance, car c'est uns movemens
fors de corage, ki ne se muet mie trop forment tantost à ce
k'il désire ; mais petit et petit croist en avant. Mais bien-
yoellance ki est simple movemens, puet estre faite soudai-
nement : si con nous véons quant aucuns se combat, que
nous sommes bien voellant al un et voiriemes k'il vainke-
sistplus que li autres. Et cis movemens de la volenté dou
bien voellant est moult foibles, si con cis ki n'est mie mis à
œvre; quant pour celui qui il bien voet, riens ne feroit
k'à grevance li tournast, ne de se maus ne feroit force,
qu'il covient à amors. Dont on dist de bienyoellance, ke
c'est une huiseuse ^ amours , car nule œvre amable ne li
est ajointe ; mais tant puet estre bienyoellance acoustumée
en bien voloir, que li corages est fermes en bien faire à
autrui, par quoi li voloirs n'est mie huiseus, si k'amours en
naist et amistés après. Et ensi est bienyoellance commen-
cemens d'amistés etméementde la vraie, car tele bien-
yoellance est pour le bien u le vertu c'en set u on croit en
lui, u pour aucune autre chose, dont les gens sont dignes
« Var : Unisense, (Ms, Croy.)
D'AMOUR. 25
d*iestre loet. Eus es autres amistés n*est mie tousjours
bienvoellance comencemens d*amistë, et che apert plus
en le dëlitable , en laquele cascuns des amis yeut à lui de
Tautre aucun solas et déduit, ki est aucune fie maus à celui
dont on le prent et ensi se part bienvoellance de celui ki le
bien a rechut, liquës au m£ns, se justement ouvroit, devroit
pour le bienfait rechut estre bienyoellans : et en che est la
différence entre amour et bienvoellance.
CHAPITRE XIL
Cis Cttpitles moastra ke cîb nons amis vient d'amisU et lùeiàt
d*amours.
Et ke amis viegne d'amis té et nient d*amours , ce nous
monstre bien Senèkes, ki dist : « ki amis est tousjours aime ;
mais ki aime il n*est mie tousjours amis..* » Par ce iq^iertke
amis n*est fors quant amis té i a; et tant com'ele (lure amis
est, dont tant corne amis est, il aime. Car s*amis n*est fors
quant amistés est et amistés n'est fors quant amours est,
amis n'ert fors quant amours iert. Et quant amours est, on
ayme ; dont amis tousjours ajme ; mais ki ayme il n*est mie
tousjours amis, car il ne covient mie, ke à che qu'amours
soit, k'amistés soit. Et pour ce ke amours est dite d'amer,
et amers et amors sont si ensanle ke quant li uns est, li
autres est, si que quant amers est amours est, et quant
amours est amers est, et amis si est dis d'amisté,
et amour puest estre sans amisté , dont le pora ausi
estre amers ; et puiske amis n'est fors quant amistés est, et
' Seneca, EpUtol XXXV.
26 LI ARS D*AMOUR.
amers puet estre sans amistë, a laquele amisté amis s'en-
sieut, dont ausi le pora estre amours ; amer porra-il sans
estre amis ; et pour ce, ki ayme il n*est mie tousjours amis ;
et pour ce k'amistés est ce ke dit est, apert ke les amours ki
sont entre les choses et as choses sans entendement, ne
sont mie fondement d*amisté, car entre celés n'est mie
raamance. Selonc ces trois choses, por bien honeste,et pour
proufîtable et délitable, sont trois manières d'amistës, si
con dit est. Dont l'une est soveraine et vraie et parfaite
selonc li ; si con cele ki est pour bien honeste. Et les
autres deus ont raison de estre dites amistés, selonc ce que
eles on samblance à cesti. Et de ces deus, cele ki plus sam-
blans i est doit mieus estre dite par raison amistés, si corne
il aparra en disant lor dëfautes. Et pour ce ke nous mieus
puissons savoir pour coi et sour quoi et selonc quoi eles sont
nient parfaites et nient vraies , si parlons de la vraie et de
la parfaite premièrement : c'est de celi ki est pour bien
honeste, à laquele samblance les autres sont dites amistés K
* Yar : Camus Mis sensibles devant tels amours n'afiert à mètre,
(Mb. Croy).
LI SECONS LIVRES DE LA PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Cis capiUet moastre la cause del amist^ selooc ce k'ela est en
l'amet.
SeloBc ce que dit est, tele amistés ki est pour bien honeste
ajouste sour amistié dite communément bienyoellance del
ami pour Tami meimes, et ne mie pour lui, se ce n'est en
tant k*à tele amistë doit bien siewir. Dont nous poons dire
bien ke tele amistés est entrechangable bienyoellance, nient
celée pour celui c'en aime : c*est pour le bien et Toneste
c*on set en son ami. Et tele entrechangable bienyoellance
n*est mie sans désir' d'ayoir compaignie et usance de ce
c'en aime. Et entendre poons le cause del amisté en deus
manières, u selonc ce que la cause est en l'amant u en l'a-
meit. De la première nous tairons tant k'al ore et apriès le
dirons : mais la seconde, selonc cou k'ele est en l'amet, en-
querrons ore. Et le cause de ceste amisté, tant come por le
cause ki est en l'amet, si est ceste : con toutes choses y iègneni
et soient créées dou soyerain signour, ki bons est sour tous et
de qui tous biens est et yient, c'est Dex , et cause soit de
toutes choses et del estre de cascune, c'est à dire de che ke
cascune est; il covîent ke tant ke la chose a d'estre^ ke
28 ^ LI ARS
tant ele ait de bien et tant de vérité et le reverse ausi ; car li
estres vient de Dieu, et de Dieu, ki souvrainement est bons,
ne puet se bien non venir. Et pour ce, li estres de cascune
chose, en ce k'ele est, est bons ; et pour ce ke apétis u désirs
natures n'est fors k'à ce ki est u ki puet estre — car s'il
estoit à ce que estre ne puet, li governères de nature
seroit errans et défaillans, quant ce que il governe ne por-
roit ataindre à son désirriér et à sa droite fin — et ausi cis
apétis seroit en vain. Et c'est encontre l'opinion de tous les
philosofes. Car dont seroit li govemëres défaillans; et pour
ce li désirs n'est fors à ce ki est u ki estre puet. Et dit est
que li estres de cascune chose est bons ; et de ce vient que li
apétis natures n est fors au bien ki estre puet u ki est. Car,
en la connissance dou gouverneur, ne puet erreur avoir ne
dechevance. Et ensi apert, que ce ke li natures apétis désire,
est bien simplement. Naturel apétit apielé-je enclinance
naturel , ke cascune chose a à ce à quoi ele s'encline de sa
nature : si con maries a naturel enclinance à la femele et
la femele au marie, et pesant chose descendre et légière
à monter : si con tierre et feus , dont l'un tent en haut et
l'au^ en bas. Et ensi dist-on apétit naturel , enclinance
naturele en toutes choses, jà soit-ce chose k'apétis, propre-
m
ment à parler, ne soit fors en choses ki ont vis et connis-
sance, et aucun des cink sens , ki sont : sentir , flairier ,
veoir, gouster et oïr, et celé enclinance ki faite est par sam-
blance et plaisance de la chose désirant à celi à qui ele
tent, est en commun dite amours.
D'AMOUR. 29
CHAPITRE II.
Cifl capitldB devise qualités manières sunt de apétis.
Savoir devons ke selonc trois manières est prins apétis
u dësiriers ; car il est uns appétis ki n'ensieut mie le com-
préhendement u le connissance de k chose désirant u apé-
tant, mais d'une autre. Ensi dist-on que les choses natu-
reles apètent u désirent ce ke lor est covignable , selonc lor
nature, ne mie pour ceke che i comprengnent et connoissent,
mais pour le compréhendement u le connissance de Testa-
blisseuru dou gouverneur de nature; ensi con pesant chose
à descendre et légière à monter. Uns autres apétis est en-
sivans le connissance, mais c'est par nécessité , ne mie par
jugement franc et délivre : et tex est li appétis sensibles ens
es bestes mues, liqués par les choses désirées est ensi con
par nécessité meus à elles poursivir. Mais tex appétis ens
es gens a aucune chose de franchise, en tant qu'il obéist à rai-
son, si con plusplainement aparra ci-après. Uns autres est ki
ensieut la comiissance de celui ki désire selonc jugement
franc et délivre, et tex est apielés apétis raisonables u d'en-
tendement, lequel on nomme volentet; liqués appétis est
proprement apelés apétis , pour le parfaite connissance k'il
a des choses et de le fin, et des choses ki à le fin sunt orde-
nées. Fin dist-on ce pourquoi cascune chose œuvre et k'à
derrains entent à avoir. Geste fin puet estre conneute en
deus manières, parfétement u nient parfaitement. Parfaite
connissance de le fin si est quant ne mie seulement on com-
prent et connoist la chose ki est fins, ains connoist-on la
30 LI ARS
raison de le fin, et le proportion, mesure et ordène et
regart de le fin à choses qui sunt ordenées à celé fin : et
celé connissance ont sans plus les choses ki ont raison et
entendement en eles. Nient parfëte connissance de le fin si
est, quant seulement on comprent et connoist le fin, sans ce
c*on ne conoist la raison de le fin , ne des choses ki sunt
pour le fin ; et ke on ne connoist Tordene, ne le regart ki à
la fin est ; et tele connissance trueve-on es bestes mues ; et
tex apétis ki est en choses ki entendement ont et connis-
sance, si corne en hoibme et en feme, est sanblans au
naturel. Car ensi con li natureus ne désire fors bien sim-
plement ; li autres ne dësire fors bien tel u ce ke bien li
sanle et ce ke je voel ^ dire ce que bon li sanle , pour ce
le di-je, ke selonc cesti apétit puet avoir dëcevance. Car en
la connissance dou gouverneur de cest apëtit puet avoir
erreur. Car al omme est donnes entendemens k*il doit estre
gouvernères de cest appétit; par lequel il doit ellire ce que
bon li est, et ce que mal 11 est fuir. Et pour ce k'il puet
avoir en tele élection erreur, n'eslist mie tousjours ce que
est simplement biens, mais ce ke bon li sanble; et tôt cou
k*il ellist, ellist-il sour l'espeisse et sour le sanlance de bien.
Et ensi apert ke tôt apétit désirent ce ke biens est simple-
ment u ce que bien lor samble.
CHAPITRE III.
Cis capitles moustre ke biens est cause d'amour et que tôt ouTrier
par amours œvrent et ke amors honeste est li plus noble.
Et puiske biens est ce que li appétis désire et ki
* Var. Ce ka je di k*il désire. (Ms. Croy.)
D^AMOUR. 31
Tappëtit muet et amours s'enporte une naturele ptaisence
del amant al amet pour la naturele samblance ki est
adtr'aos , et à cascun est bon ce que li est naturel et ame-
surable , il s'ensieut que biens soit propre cause (Tamour,
soit biens vrais u apparans. Et con toute chose œvre pour
aucune an et li ans à cascun soit li biens désirés et amés,
chose apierte si est ke quelconques ovriers soit ki œvre,
quelconques œvre il œvre » il œvre pour aucune amour ; et
ensi con biens est cause d*amour par le naturel enclinance ke
cascune chose a au sien bien et ce ki li est covignable; ensi
est maus cause de haine, par le dessamblance et le desco-
vignableté que li maus a à che qui il mal fet. Car ensi corne
tôt ce ki est covignable, en tant c*on le connoist u tient pour
covignable, a raison et samblant de bien et ensi soit cause
d*amour, ensi toute chose dessamblans et contraire, en tant
ke tàle est, a samblant et raison de mal et est cause de
haine. Et pour cou ke cascune chose selonc son apétit dé-
sire ce ki bon est simplement u ce ke bon li samble, selonc
ce que la chose désirée a plus de bien et mieudre est, tant
est li désirs de cèle chose mieudres et plus nobles et plus
vertueus et plus parfés. Car tant con la chose a de bien, tant
arole de perfection ; et tant con ele a de perfection , tant
a-ele de bien. Et pour itant celé amours ki est pour bien
honneste, si est la meilleurs, et la plus noble, et là plus ver-
tueuse, et la plus parfaite , car ele est pour le bien et pour
Fonneste c'en sent en celui c*on aime ; et n'est mie pour
profit u pour délit c'en bée de li à avoir ; et pour ce k*eu
tele amisté est amés principaument li biens et pour le bien,
cis en qui il est, est principaus ceste amistés, quant ele
n'est pour chose ki soit hors de celi c'on ayme, si con il est
eus es autres amistés ; car li proufit et li délit pourquoi les
amours sont, ne sont mie eus es amés, mais ens es amans.
32 LI ARS
Mais en ceste est li biens en i*amet pourquoi li amans l'aime;
et jà soit-ce chose que des amés viegne prouâs et délis, ne
cuident il ne sunt mie es amés, ensi con li biens est en celui
ki amës est, selonc le vraie amour. Et la cause de ceste
amisté si.est li biens ki est es amës : car quant uns hous par
usance de raison aperchoit le bien ki est en un autre, liqués
biens est désirables selonc lui et a pooir de movoir l'apétit
et la Yolenté et le corage à lui désirer et amer, et ausi après
celui en qui cis biens est; la connissance dont de tex biens
si est movans la volenté à celui en qui tex biens est désirer
et amer. Et li movemens d'amours si puet estre en deus ma-
nières ; en movement del amour del bien que cascuns yieut i
sonami, si con sciences, poissances, honours et tex choses;
et cis Cait l'amor de concupiscence, c'est de désirer ; l'autre si
est selonc le movement ke cascuns a à celi à qui il vient tex
biens : et cis movemens fait l'amour amable et en naist ceste
amours. Car nous poons estre meut au bien ke nous dési-
rons à nous u à autre, dont esse amours de concupiscence
et de désirier ; et poons estre meut à celui qui nous tel bien
volons ; et cis movemens fait l'amour amable ; et quant li
amés aperchoit autel del amant, si le reaime, et ensi est
ceste amistés faite de deus amours. Et apert par ce ki est
dit, ke ceste amours ki est pour bien honeste est plus noble
et plus vertueuse et plus parfaite ke nul autre, quant par la
noblece de le chose amée, li amours reçoit noblece. Et en
ceste est plus noble chose amée k'en nul autre amisté,
c'est à savoir biens honnestes, ke biens est simplement,
et n'est mie seulement selonc nostre aparance.
D'AMOUR. :i:i
CHAPITRE IV.
Cis capitlea devÎBe comment ceste amistës honeste naist.
Dit que biens honnestes est la chose amable , dont li
amours honeste Tient, de laquele amistés honeste naist, ki
est soyraine, et après quele samblance les autres sunt
nommées, après afiert à dire comment ceste amistés doit
naistre; ettouchiet en est un petit par-devant; mais ore le
disons plus plainement, pour ce ke biens simplement u biens
apparans a pooir de movoir l'apétit et la volentë, et le mueye
et nient autre chose. Quant aucune personne voit et connoist
par expérience le bien ki est en aucun, il est meus par sa
connissance de ce bien à che bien à amer, ki muet son
apétit à ce k'il le désire, et après, pour ce bien k'il aime
principalment aime-il celui en qui cis biens est ; et li vieut
bien, ne mie pour le profit k'il quide de li avoir, mais pour
le profit del amet. Et si désire aussi li amis le compaignie
de son ami et vivre avec lui ; dont cil ki ne vivent ensamble,
encor rechoive li uns bien del autre et bien li voelle,
samblent mieus bienvoellant ke ami , car à amisté covient
vivre ensamble, et ce apert en amisté pour proufit ; dont li
ami voelent bien vivre et demorer ensamble, car par ce
porte li uns al autre plus de profit et en tel profit ke li uns
porte al autre ont-il déduit et soûlas. Et comme nature
aime déduit et soûlas et hace tristece, et en vivre ensamble
et demorer on ait solas, li ami par nature le désirent. Et
quant li ami par nature li désirent à vivre ensamble et
demorer, li vivres et li demorers ensamble samblent estre
nécessaire al amisté. Et ensi apert k'avoec le bien voloir et
34 LI ARS
le bien faire al ami, coTÎent il vivre ensamble et demorer,
s'il i doit avoir amistë parfète longuement. Et ensi désire li
amis à estre avec son ami , et amable sunt une chose
ensamble ellisant par concorde ; et bien faire doit-on à son
ami et lui bien voloir, encore ne soit mie ceste amistes pour
profit, jà soit-ce chose k*il ensiewe à ceste amistë ; nule riens
n'est plus digne kede bien rendre à vertueus, bienvoellant ;
ke devons-nous faire, quant on bien nos a fet. Et pour bien
rechevoir, nos somes meut et encité faire de nous si con li
bon champ, ki plus rendent k'il ne rechoivent; si nos en
chiaus ke nous espérons à nous proufltables, nous ne dou-
tons mie offices et bien à faire, quel dont estre devons a
chiaus ki jà nos ont vain ? Et regarder devons ke de tele
largèce nos usons, k'as amis prouât face et nului ne nuise.
Riens n'est plus joïeuse k'entrechangables œvres et offices
de vertueus ; li fruis d'eugien et de vertu et de toute apa-
reillie largëce trës-durement est connus quant il est as
proismes départis ; li esprueve del amisté est la moustrance
dou fait. Et bienfice en donnant reçoit, ki donne à digne et
à vaillant : et deus fies donne ki tost donne ^
CHAPITRE V.
Cis capitles devise les signes d^amistë.
Pour ce que li bienfais ne puet estre si bien fais sans
compaignie, engrandist-ele Tamisté et le conforme , et li
signe d'amisté sunt tel, k'amis volontiers l'autre ot et
entent et volontiers de lui parole, et tousjours de lui pense et
le sert sans anuianche, cors et avoir pour lui met, son cou-
• Cfr. Sbneca, de BeneficiU^ II, 1, et Publ. Syri Senteniiae, 72
et 320.
D'AMOUR. 35
roos escfaive, conreciet le rapaie; li amis s'esjoïst de la
bonne aventure son ami ; il se dieut de la maie aventure ; il
8*esjoïst de sa présence, il se dieut del absence; il het
u aime ce ke ses amis ; il s'efforce de lui plaire ; il crient
à lui desplaire ; il trait autres al amour son ami ;
choses de son ami données envis aleuwe ; à ses consaus
s'assent et lui rueve fiablement : à sen pooir et hon-
neur pour richeces l'avance et li désirs* ke cis a d'estre
avec son ami est pour le bien et l'onneste ki est en l'amé S
que li amis désire à connoistre et avoir usance; car li per-
fections del désirier u del apétit est en user de la chose
désirée ; si ke nous véons ke s'aucuns désire à boire u à man-
gier, li perfections de cel désirier si est k'il boive et k'il
mangue, et ensi ait usance de ce k'il désire; et pour ce que
li amans avoir ne puet si vraie connissance dou bien ki est
en Tami, ne usance, ki est li perfections de son désirier, con
par le compaignie et li estre ensanle et le privanche de li,
désire li amans à estre avec son ami. Et ne mie sans plus
nous devons au cors ellire lieu sain et covignable, mais
ausi bien à bones meurs. Et quant li amés aperchoit ausi
bien en l'amant et li connoist s'il est amis, autre tel désirra-
il con li autres ; et adont est amistés entr'iaus deus, quant
li uns ayme l'autre et si con dit est chà devant. Et ensi
apert ke li amis désire à estre amés , et si requert l'amor
del autre, pour ce k'amours puist venir à ce à quoi ele est
ordenée; et c'est à savoir ke d'amours viegne amistés,
laquele iestre ne puet, se li uns ne set la volonté del autre.
Et encore il covient conpaignie et privance et vivre ensanle
et demorer ; car puiske li amis se doit pener de faire le
plaisir son ami et ce ke boin li est à son pooir, s'il n'est
privés de celui par coi il sache son plaisir, sovent pora fere
* Var : Con pour le cause ki est en amet;si est le hien (M>. Croy.)
36 LI ARS
chose ki li desplaira. Et pour cou est-il ensi ordeuet de
nature, pour çou que li uns ne mefface vers Tautre, ke li
amistés ne doit mie estre celée, mais conneute, par coi li
uns fac$ vi^rs l'autre tout çou k*il doit, sans mesproison.
CHAPITRE VI.
Cis capitles moustre ke ceste amistés requert lonctans
ains qu'ele soit faite.
Geste amistés ausi ki est pour bien Iionneste ne doit mie
si tost iestre faite, mes, si corne uns poëstes dist : on doit
molt avoir mangiet de sel avoec celui c'on tient pour ami *.
Par çou moustre-il que amis ne doit mie estre tost fais ,
ne ne doit-on mie un home tantost tenir pour anii, encore
voie-on bien en lui et ke bien face, jusques adont c'on l'ait
bien conneu qu'il soit dignes d'iestre amés. Et çou c'on doit
avoir molt mangiet de sel avec celui c'on tient pour ami,
pour ce dist-on que sels est uns viande , dont on mangue
pou en grant tans : ausi en grant tans doit-on esprover celui
c'on tient à * ami, et la pourvéance del amisté encontre les
visces et les meschiés que à venir pueent estre, ke on ne
commence mie trop tost à amer ne nient digne. Moût doit-
on bien connoistre celui c'on tient pour ami : car amis doit
estre autre si ke je meisme ^ en un autre, et voloirs et pen-
sers doivent estre tout un et li fait ausi; si ne doit entre
aus deus avoir diflerence, fors tant que uns cuers et une
âme est en deus cors. Dont afiîert bien que on s'avise et
* Cfr. CicERo, Zalius, de Âmicitia, XIX, 67.
• Var : Pour. (Ms. Croy.)
' Var: Autres je, c*estjemeismes.(MBCroj,)
D'AMOUR. 37
esprueve qui on met en tel lieu. Et unités del amant et
Tamet ^ puet estre prise en deus manières, l'une tant con
pour le cors del amant et l'amet, si que quant li amés est
en présent avec l'amant ; l'autre si est selouc l'affection et
le Yolontë que li amans a al amet. Et ceste unités si vient
par connissance c'on a devant eût. Car li movemens del
appétit sieut connissance. Quand aucuns ajme aucune cose,
si con par concupiscence, il conprent et connoist tel chose,
si con celé ki apertient à son bien, si come il li sanle. Et ensi
quant aucuns ayme aucun d'amour amable» ki autant vaut
con l'amours honeste, il vient à celui bien» si come à soi-
meisme, dont cis amans conprent l'amet, si come autre liii ,
en tant que bien li voet si come à soi-meismes. Et de ce vient
c'on dist : amis est autres je.
CHAPITRE VII.
9
Cis capitles monstre cornent li amant sunt un ensamble.
Et comment li amans est en Tameit et li amés en l'amant,
et un sunt, poés-vous ensi entendre. Nous demandons as
gens aucune fie, quant durement les véons penser, ù il
estôient quant il si fort pensoient ; ausi ke nous entendis^
siens que il fussent là ù il pensoient. Et sovent respondent
qu'il estôient au lieu dont il pensoient, car li désirs d'aucune
cose désirant s'estent et allonge par l'affection qu'il a jus-
ques à la chose désirée et dedens li se melle par le désir k'il
a à parvenir à li. Ne n'est mie contons li amans de la chose
* Vbt: al ameit, (Ms. Croy.) •
U AES l»*AMOim. — I. 3
38 LI ARS
amëe superflciaument et en quelconques manière à con-
noistre et comprendre ; ains se paine de toutes les choses ki
apartiennent al ami dedens lui enquerre, et ensi en lui en-
trer, jusques as choses entérines. En autre manière, selone
le yiertu appétitive u désirant , est li amans d'amour , de
concupiscence u délitable en la cose amëe, et li amans
d'amour amable u honeste en son ami. Car selone concupis-
cence u selone délit, li amans ne se repose mie en quelcon-
ques estraigne manière et aparant d'avoir l'amant u de lui
user ; ains qert l'amet parfaitement avoir, si qu'il entent es
choses entérines al amet à parvenir. Mes en l'amour amable
li amans est en l'amet, en tant qu'il tient et quide les biens
et les maus de son ami sicome siens, et sa volonté à lavolenté
de son ami conforme, ausi qu'il en l'amet suefrece les biens
et les maus. Dont propre chose si est as amis une meisme
chose voloir, et es choses meismes esjoïr et avoir tristece.
Si que par les choses del amet, ke li amans tient si con pour
sienes, li amans samble ce estre en l'amet, si con ce ki est
un fet à lui et à la chose désirée, par la samblance de li, que
li cuers désirans à li à avoir a embrachiet , est en aucune
manière par la plaisance de li ou désirant et en sen désirier;
si con nous véons d'aucuns amans, ki sont si souspris aucune
fois de penser à leur amies, k'avis lor est k'il les aient. En
tant ausi que la cose amée est demorans en la connissance
et ou comprendement del amant , si est la chose amée en
l'amant. Et ensi est li amans en la chose amée, si ke ce ke
en li par désirier s'estent, et la chose amée en l'amant, si
que ce par désirier ou désir dou désirant est recheut ; et
ensi deviennent ces dois choses une, et méement une sont,
quant li désirans est désirés et li désirés désirans selone une
meisme manière et çou est quant amistés est faite, dont il
sont un. Car ce ki est amant est amet et ce ki est amet est
D*AMOUR. 39
unant. Et est li uns dedens l'autre, si con ce en qui il s*e8^
tant, et ce ke est recheut et pour ce est c*on dit ke c'est uns
autres je. Et sanle que jà quant on ayme, ke ce soit une
amistës, car li amans est en l'amet et li amés est en l'amant ;
mais ce n'est mie si parfaitement que c*est quant amistés est
faite. Et pour ce amours et li amans désire ce k'amistés
d'amours viegne.
CHAPITRE VIII.
Cis capitles moustre c*oa se doit souTrainement fier en son ami et
deyise liquel sont coTÎgnable à estre ami de ceate amistë.
Ne ne se doit-on mie douter de son ami ; mes on doit tous
ses fais, tous ses dis et toutes ses privances meller avec lui,
puis c'en le tient pour ami. Car on doit devant Tamistië
jugier et après croire ^ Mais il sont une geut ki les con-
sciences de lor amis redoutent, si ke nul de lor sacrés ne
lor osent dire. Et sont aucun autre ke de canque devant lor
vient descuevrent à cascun k'il encontrent. Et cascuns de
ces dois est visces, dont li uns est plus seurs et 11 autres
plus courtois. Nului croire est seurté, car dont ne puet-on
estre racuset, et tous croire est courtesie. Cil ki pour amis
doit estre tenus , doit bien estre esprovës, car tout cil ki
ami samblent ne le sunt mie. Toute gent ne sont mie covi-
gnauble à iestre ami del amiste qui est por bien honnieste ;
car ceste amistés si doit iestre estable et durans sans
rompre. Et li ami ausi ne doivent jà ciesser d'amer. Et pour
çou, cil ki ne sont estable , ne ferme ne persévérant en lor
propos ne sunt able ne apareilliet à estre ami de ceste
' Sknsca, BpiiUl. III.
40 LI ARS
amistë, ne cil ki sont conpaignaule ausi ; ne H nient astable
ausi, si con sunt enfant et pluiseur femes. Enfant, pour çon
k'il ne connoissent le bien, car il sont sans espmeve, ne ne
sevent k*il aâert à faire. Si ayment pour délit plus que pour
el ; car ce sentent-il et voient tousjours ; et pour cou le pour-
sivent-il volentiers ; mais le bien et ce qui afiert à faire »
pour çou k'il n*estmie si prësens, nequert-il mie ne ne pour-
sivent, mais ce ki délite. Et li désirs à ces délis si naist avec
nous et pour çou est fort de ciaus à redouter et à eskiver ;
et il nous detienent si soutilment ke nous ne nous aperche-
vons.
Tout autresi con li sages serpens ki, par petit pas, ausi con
pour nul mal faire, trait viers Tomme , et puis quant pries
est, si le mort sus ' : ensi nous font li délit., Car à premiers
quant aucune chose délitable nos vient devant, nous le
rechevons ausi con celi qui nous quidons bien oster, et ne
nous samble mie qu'ele nous puist auques grever. Et après
vient uns autres et puis li autres. Et ensi en serpentant
jusqu'adont que cil délit sont si près et si fort et si enra-
chiné k*il mordent ausi come li serpens. Tout ensi ke nous
véons en celui ki a mauvaises mains , ki se grate à pre-
miers tout bièlement, ausi come ce ne li puist nul mal faire,
et plus fort après pour le délit k'il i sent, si fait tant fort '
k*à derrains s'escorche ; tout ausi nous mainent li délit li
uns après Tautre jusques à la mort. Trois coses sont ki
divers assausnos font; li mondes, la chars etli maufés. Et
savoir devons que de tant d*ars nos ennemis nous flert, de
tantes tentations nos sommes durement constraint. Sou-
vent avient par petit mors de serpent ke grant coors
4
* Var : Si le cuert^wn, (Ms. Croy).
* Var : Et plus fort, à tant. (Ms. Cr-oy). ■
D'AMOUR. 41
est mors : de petit chien est sovent tenus grans senglers et
maintenus. De petite estinciele naist de feu grans nouièle.
Petis eomencemens fait sovent grans tormens. Commence-
mens petis griève: sages Tocoison eskieve.Ei à lion escape,
araigne à mort le tape.
CHAPITRE IX.
Cis capitiea devise les manières des Jouenes gens solonc
les conditions de leur aage.
Et pour ce ke parlet avons des jouenes et des vieus, or
disons aucune cose de lor manières, ësqueles tant con de
lor eages il sunt plus enclinet de lor propriétés. Or disons
premièrement ke li jouene sont plain de concupiscence,
c'est de désirier des délis corporeus et poissant de cex
acomplir plus k*autre eage. Et maiement désirent et
covoitent les délis de luxure , et tost sunt muable d'une
volenté à une autre, et d'une œvre à une autre et sunt tos
d'une saoule, et aigrement le désirent et apiertement se
délaissent, et lor volentés sont molt aguës et ne mie
grandes, car eles ne durent mie longuement: ensi qu'il avient
as malades, ki voelent et désirent ore de ceste viande ore
d'une autre, ore essaier de cest boivre or d'un autre, et ai-
grement le désirent et en poi de tens et tost en sont soolé.
Il sont ausi corageus et d'agûe ire et able à mètre à œvre,.
si ke cil ki ne pueent mie bien contrester à lor movemens ,
si con li foibles ne puet contrester au fort. Et ce k'il sunt
corageus est pour ce qu'il ayment honneur; et quant il sous-
tienent les maus par lor sanlans à tort, il les despitent ; et
42 U ARS
des honeurs querent-il plus celi ki est en victore : car il
désirent autrui à sourmonter et victore si est une manière de
sourmonter ; et plus désirent ces deus, c'est honeur et sour-
monter, k'îl ne facent riches *, et c'est pour çou k'il n'ont
mie esprové povreté ne défaute. Et pour çou qu'il n'ont mie
grant esprueve, ne n'ont mie molt essaiet, ne sunt il mie de
meurs ne de fais mauvais, car il ont poi veu de mauvaistés,
si ne les sevent mètre à œvre. Et sont ausi de légiers meurs
et manières et de légier les puet-on enorter, par coi il croient
tost et able sunt à croire ; li raisons si est car il sunt sans
esprueve et si ont esté poi déchiut ; li jouene ausi , pour ce
k'il sont chaut de lor nature , li caurre ki est en lor mem-
bres, si s'en muet au hors issir ; si en deviennent hardi et de
grant confort et d'espoir ; p^r coi il sunt en boine espérance
de lor entreprises achiver, et boine espérance ont ausi pour
ce k'il sont sans esprueve ne n'ont mie sovent esté rebouté ,
ne desdit de lor voloîrs ; si vivent le plus en espoir et mains *
selonc mémore. Car espoirs si est de ce ki est à venir, et
mémore de ce ki passet est. Or est selonc l'ordene de nature
ens es jouenes à^ venir plus de tens ke passés , car poi ont
vescut, et molt pueent vivre; dont il se recordent ke poi
ont fait et espoirent molt à faire, pour le loue tans ki leur
samble ki encore puet venir ; dont il vivent en espoir et
pour çou k'il espoirent légièrement sont il légièrement
déchiut. Il sont ausi vighereus pour çou k'il sont corageus
et de bonne espérance ; car par çou k'il sont corageus il ne
criement nient ; car li corageus est ausi corne uns iriés et
eourechiés, et cil ne doute riens en ce point et la boine espé*
rancelor fait entreprendre, car ele lor fait cuidier que ce bien
• Var : k'il ne t¢ richèces» (Ma. Croy.)
• Var : mieui. (M«. Croy.)
DXMOUR. 43
k'il espoirent poront ataindre. Il sunt ausi honteus^ car il
espoirent et désirent les honeurs et les biens honerables
plus que les proufitables, et pourçou k'il ayment honeur,
si le criement-il à pierdre, dont il devienent honteus et
vergondeus. Magnanimes samblent et sont ausi de grant
corage; car il n'ont mie fait molt grant despens, dont il
soient ^ abaissië ne apovrit, et n'ont mie esprovë quex
choses sunt nécessaires à ce que on puist aucune chose
aquerre ; si le quident légiërement avoir et aquerre. Et pour
çou k'il sunt de boine espérance se tienent-il digne de grant
chose, si que d'onneur et de grant despeus, lesquels
choses apartienent à grant corage. Plus ausi il eslisent à
yivre en honeur et en glore k'il ne fâchent en richeces : il
sont ausi plus amiable et plus amant lor compaignons et
méement ciaus de lor eage ; et c'est pour ce k'il s'esjoïssent
à vivre ensamble» et poi connoissent lor proufit : mes lor
délit connoissent mieus , par laquel cose il eslisent mieux
tex amis que autres. Et toutes ces choses font ensi con trop
et pàcent en trop faire et plus que il ne devroient ; mais en
boire et en manger est çou ù il pèchent mains, parce que
il durement sont chaut; si lor convient plus prendre ke
autres de grant eage ; mais en toutes autres choses font-il
trop et plus que il ne doivent , et c'est pour çou que il ne
vivent mie selonc raison, mes selonc concupiscence et
désirrier. Il quident ausi tout savoir et afferment tôt à
estre ensi ciertainement con il dient ; et c'est pour çou
k'il font des choses trop. Il font ausi as gens tors et injures,
ne mie pour mauvestié , mais pour çou k'il voelent les
autres sourmonter, et c'est pour ce k'il plus ayment honeur
et autrui sourmonter , k'il ne facent proufit. lisent ausi
* Var : mauU abaissië. (M». Cror.)
1
44 Ll ARS
merciable : car il quident bonnes toutes les gens et miea-
dres k*il ne soient. Car par lor innocense, il voelent autrvî
conscience mesurer, et selonc ce k'il se sentent ignocent
et sans mal, quident-il que li autre le soient et ce lor
avient por ce k'il n*ont mie molt de raison en ans ne d'en-
tendement ne d'esproeve. Il sunt ausi amant jeus, festes et
ris et à ces choses se metent yolentiers et bien le sevent
faire.
CHAPITRE X.
Citt capitles devise les maaièrea des anciens.
Li Yielg si ont près manières contraires as joueues; car
pour çou k'il ont molt vescu et en molt de choses ont esté
déchut et péchiet, et regardent ke moût d'œvres sont mal-
Taises, n'afferment ne ne dient riens de ciertain; mains
aient sovent des choses k'il ne sachent et che est pour çou
k'il quident poi savoir, et parolent le plus par si et par
ayenture, sans rien de certain affermer. Il sont ausi U viel
entrepréteur des choses en le pieur partie, dont il sont sous-
peceneus et souspecenent tousjours le pieur, pour çou k'il
ne croient nuli, pour l'esprueve des choses k'il ont en iaus.
Il n'aiment mie moût ausi ne ne héent, et c'est pour l'es-
prueve et le nient créance k'il ont; il sunt nient créant, car
rien ne croient s'il n'est si ciertain c'on ne le puist veoir en
nule manière. Et pour çou ayment-il ensi k'il puissent
tousjours hsur et ensi béent-il k'il puissent tousjours amer.
U sunt ausi de povre corage ; car ensi k'il sont défaillant
en nature et en lor vie et leur humeur, ensi sunt-il défail-
D'AMOUR. 45
lant en leur cuers dedens et en lor quidiers et en lor désirs
enviers ce k'il ont esté. Et de ce est-ce que nule grant cose
ne coYoitent, ensi con grans signeries et grans fais à faire»
pour leurpovres corages. Mais sans plus désirent cou qui est
nécessaire au vivre et que ce ne lor faille. Et de ce vient k'il
sont aver : car ensi k'il voientk'il sont défallant en nature,
ensi croient^il que tous li mondes soit en iaus défallans : et
lor samblent que deniers soient leur vies et lor souste-
nances, si que sans ce ne puissent vivre; et ausi sont aver
pour Tesprueve; car esprové ont que forte chose est
d'aquerre, qu'il pueent mauvaisement faire, et légier est de
mètre fors. Il sont ausi cremeteus et paoureus, et li raisons
pour coi, si est por la froideur qu'il ont et le défaute de
nature et de chaurreté, dont il sunt cremeteus. Car cremeur
si est une manière de froiture, dont li froit sont disposet à
cremir. Il sont amant à vivre et plus encores désirent à
vivre ou derrain jour qu'il ne facent ou moïende leur aage,
et li raisons pour coi, si est pour çou que désirriers si est à
ce c'en ayme et c'en n'a mie; et pour çou que plus faut as
viens de vie ke as jouenes, désirent-il plus à vivre que li
jouene. Et toutes ces raisons sont prises pour çou ke vie et
nature défaut en viens. Il aiment ausi trop lor choses et
plus k*il ne doivent ; et li raisons si est pour çou k'il sont
de povre corage ; car c'est une manière de povre corage,
ses choses amer plus c'en ne doie. Il vivent ausi plus en
quérant proufit; et plus le quièrent k'il ne facent bien hon-
neste ; et c'est pour çou k'il ayment plus lor avoir k'il ne
devroîent , dont il covoitent * çou ki proufite et d'autres
biens font poi de force. Il ne sont mie viergondeus ne hon-
teus ; car poi font force as biens et as honeurs par lesqueles
* Var : qnèrent, (Ms. Gi-oy.)
46 LI ARS
on se hontist et viergondist. Il sont ausi de povre espérance,
pour çou ke maintes fois ont esprouvë que li plus des
choses sont malvaises ; car pluiseurs choses aviënent sou-
vent au pis et pour çou prendent-il les choses au pis, et à
grant paine croient-il ke eles soient boines et ausi legiëre-
ment ne croient mie. Il sont ausi de petit espérance pour
cremeur. Car tout ausi que hat^emens fait avoir bonne
espérance, tôt ausi le fait paours malvaise. De povre espoir
sunt ausi, pour çou k'il vivent en mémore plus k'en espoir.
Li espoirs si est de ce ki est à venir et mémoire de ce ki est
passé. Or est assésplus de lor tans passet ke ne soit à venir ;
dont il ont plus de déduit en le mémore, de recorder çou
k'il ont veut et oiit, k*il niaient en espoir de ce ki est à
venir. Et por les choses ki passées sont, k*il ont veùes ,
adevinent-il aucune fois ce ki est à venir. Il sunt ausi d'aigre
ire, encore ne soit-ele forte et de foibles concupiscences et
désiriers corporeus : ôar il ne vivent mie selonc ces délis
corporeus, mais selonc avarisse. Car jà soit-ce chose que
tout autre visce enviellissent avoec les gens, avarisse seu-
lement rajouenist. Et pour çou samblent li vieil atempret,
pour ce ke lor désirier défaillent. Il vivent ausi plus en par-
lant de proufit que il ne facent à^ meurs ne de viertut ; car
plus aiment le proufit, et s'il avient c'aucun viel aient fors
désiriers, c'est plus pour acoustumance ke pour inclination
de nature. Il font ausi des tors, ne mie pour ce por coi li
jouene les font; car il ne les font mie pour aus essauchier,
mais pour autrui grever. Il sont ausi miséricort, ne mie
ensi come li jouene, ki le sont pour l'amour humaine k'il
ont as gens ; mais viel le sunt pour foivlece de cuer et las-
queté, pour nature ki en aus défaut. Et si sunt conplaignant
etdolousant et ne suntjeuant ne amant rire ne risées ; car
conplaindre est contraire à rire et as risées.
D'AMOUR.
CHAPITRE XI.
eu capitlet devise la manière de ciaus ki auut ou moSen eage
c*0D apièle estât.
Et pour ce ke nos avons parlé de ces deus eages des yieus
et des jouenes, si parlons ausi du tierc ki est entre ces
deus, ki est ausi corne moïens. Car puiske entre deus
movemens contraires il covient aucun moiien avoir ù on se
repose, et jovence soit movemens à devenir plus grant et
viellece plus petite, il covient un moïen eage , ki soit ausi
con repos là ù on n*engrange ne n*apetice. En cest moiien
eage deveront estre les meurs des jouenes et des vieus ausi
recopees et engrangies, jusques ke eles soient au moiien
entre les meurs des jouenes et des vieus ; et ce puet on
moustrer. Car cil ki sont en estât de moiien eage, le plus
ne sont mie trop hardi, si con li jouene, ne ausi trop couart
si corne li viel; mes et bien et moïenement se maintiènent
en hardement et en cremeur. Et pour cou k*il ne sont mie
outre mesure hardi, ne croient-il mie toutes les gens de
cank'il dient, mes moïenement, et jugent selonc vérité. Il
ne vivent mie ausi sans plus pour proufit ne por honneste,
mais pour ces deus par coi il ne sont trop large ne trop aver,
ains se maintiènent moiienement. Et ensement est-il en
désiriers des déliscorporeus et del ire : car il sont corageus
tant con par Tire et atempret tant con par les désiriers et
cil doi si fallent à iestre à une fois ens es jovenes et en es
vieus: car se lijoene sont corageus, ne sont-il mie atempret,
et si le vielg sont atempret, si sont-il de povre corage. Et
généralement dire poons que tout ce ki est de bien ens es
48 LI AliS
jouenes et eus es viex, est eu celui ki est ou moiien estât.
Car ce ki n*est proufitable, ne ne fait à loer par superha-
bundance u défaute, n'affiert mie à cest eage ' , mes as
autres. Etcis eages moiiens puet estre pris, selonc ce c*on
communément le puet prendre , entre xxx et xxxv ans :
jusques adont puet-on croistre u adont iestre en estât : et
de là en avant commence à venir viellece et les gens à dé-
falir . Et pour ce que ces manières sont diverses , et les
gens d*une manière vivent miens ensamble que diverses, si
se covient ki avoec les gens vivre voet , conformer à ior
manières. Car autrement covient vivre avoec les joenes et les
viex et ciaus d*estat, s'il doivent estre ami longuement et
compaignaMe ensamble. Et pour ce ke li enfant ayment
pour délit le plus, ensi con li délit vont et viennent et se
changent, ensi vont et changent Ior amours ; et pour ce ne
sont-il mie able à ceste amisté ; car trop sont changable,
selonc la changableté des délis k*il quièrent souverainement.
CHAPITRE XII.
Cia capitles moustre que femmes kemunement, ne "vielg,
ne crueus ne sont mie able à ceste amisté.
Femes ausi, encore aient-eles grant movemsnt et grant
volenté de bien amer, et establement manoir, n'ont-eles mie
pooir de demorer longuement eu cel propos ; carcon feme de
sa complexion soit flegmatique, laquele est samblans à euue,
et ausi con li euue est movans et escoulourians, est feme
par nature; dont Ior pensée, pour Ior nient estableté de
* Vûr : cor âge. (Ms. Croj.)
P' AMOUR. 49
nature, sunt molt movans et tout ausi hastivement s'en
revont pour la changabletë et le muabletë de lor nature, et
pour ce ne sont eles mie ables à ceste amistië, tant con de
lor nature. Et non pour quant par acoustumance des
œyres contraires à lor nature poront eles aprochier â ceste
amistë. Car tout ausi que se boin sommes de nostre
nature , par maintenir maies œuvres devenrons malvais ,
tout ensi se de nostre nature sommes enclins à aucun mal,
par acoustumance poons bon devenir et réfréner nos natu-
reus inclinations, et ensi poons muer l'enclinaiice naturel.
Car acoustumance est ausi con une autre nature. Et vielles
gens ausi, ne félon, ne cruel ne sont mie able à ceste amisté;
car ensi con dit est par*devant, à amisté covient vivre en-
sanle; liquels vivres doit faire joie et déduit, liquexest li
propriétés de conversation ; et avoec les viens et les félons
ne puet-on avoir joie ne déduit; car en ce ne se déduisent-il
mies, mais en el, si come en boivre et en mangier u en ava-
risse u en mélancolie , et félon en lor félonie , et en lor
cruauté et en autrui grever. Et pour cou cil ki point ne
portent de déduit ne de joie que li uns amis doit porter al
autre, né sunt mie able à iestre ami , selonc ceste amisté.
Car joie et déduit samblent estre les choses amables le plus
et faisans amour, pour laquel chose li jouene devienent tost
ami, pour cou k'il quiërent joie et déduit, et li vieil nient.
Cil ne samblent mie ami ki ensamble ne sont joïeus : et pour
cou viel et cruel ne samblent mie ami, mais bien voellant
aucune fois ; car il s'entrevoelent bien et secourt li uns
Tantre aucune fois à son besoing ; dont il ne sont mie ami,
pour ce k'il ne s'esjoïssent, et joeennenciel et femes plu-
seurs, pour çou k'il mie ne sont ferme , ne estable , ne
demoranten lor propos et ches deus choses covient-il avoir à
ciausqui doient estre able al amisté ki est pour bien honeste.
50 LI ARS
CHAPITRE XIII.
Cis capitles devise liquel sont able à estre ami et motistre
qiïe cascune amistës est de propres œvres engenrées.
Dit ai ke vieus, ne enfant, ne femes pluiseurs, ne félon
ne sont mie able ne apareilliet à ceste amisté ; et entendre
devons des viens, ki ont les manières des vies, cou pou k'il
aient de eage, et les enfans et les jouenes ki les manières
ont et les coustumes des enfans et des jouenes et de femes,
cui œvres ensivent lor' nature. Après covient dire ki able
i sunt et comment on doit ami faire et pour coi et les ma-
nières des faus amis et se on puet avoir pluiseurs amis u
non. Cil puent iestre dit able à iestre ami et à amisté quele
qu'ele soit, ki en iaus ont les choses amables sur coi celé
amistés est fondée : et ce que je di : sour quoi celé amistés
est fondée, di-je pour ce, ke ne mie cascuns ki a cose amable
en lui est amables à cascun. Car cils ki a en lui chose
amable, dont amisté pour délit vient, n'est mie ables pour
ce à iestre amis à celui ki aime por proulSt, ne cils ausi al
autre ; et ensi del amour honeste : dont-il covient à ce ke
li uns soit ables à iestre amis al autre, ke les choses
amables ki en aus sunt, soient en aus samblans et ke li
uns vers l'autre puisse faire ce ke cil volroit ke li autres
fesist à lui, ci comme cel ki est délitables et ables à
estre amis à celui ki ayme par délit. Et ensi apert ke li uns
amis ne fait mie vers l'autre, cbe ki apertient al autre
amisté , tant con pour celi à garder et pour faire cou ki
apertient principalment à tele amisté ; jà soit-che chose
ke les œvres del une amisté s*ensivent as autres , si con
D'AMOUR. 51
proufls et délis s'ensivent Tamisté honeste. Ne Fœvre
del une amistë n*engenre mie Tautre principalment , car il
n*i a point de samblance, laquele est cause de toute amiste.
Et ce que je di ke li uns amis ne fait mie al autre ce que
apertient al autre amisté et al autre ami principaument, et
ke rœvre del une amistë n'engenre mie l'autre, tant con
deli est , di-Je pour ce ke cascune des amistés a se propre
fin ; et por ce covient-il que les œvres soient propres et
cascune de ces fin doit par les œuvres propres de cascune
ausi iestre engenrëe. PuiskMl coyient k'entre Tengenrant
et Tengenreit ait samblance, ensi k'il apert en toute engen-
rure et entre les œvres d'une amisté et le fin del autre, ki
par les œvres doit estre engenrée , il n'ait point de sam-
blance , les œvres del une amisté n'engenront nient le fin
del autre , tant con de eles est. Et le fin del amisté, di-je,
pour che pour quoi on ayme, est con bien honeste, u délit,
u proufit. Et puiske l'une œvre d'amisté, tant con de li est,
n'engenre mie l'autre , il covient ke li ami * ki sunt ami en
Tune des amistés, si come en l'amour proufitable, facent lor
amis les œvres de tele amisté, si con proufit ; et si lor font
autres, ce n'est mie selonc ce k'il s'entreaiment de ceste
amour, mais selonc celi dont les œvres font.
CHAPITRE XIV.
Ci demande-on se li une amistés engenre Tautre
et li une œTre Tautre.
De ce que dit est se douteroit aucuns se l'une amistés
engenre l'autre et les œvres del une l'autre, et il samble
que oïl ; car nous véons que aucuns pour ce k'il avoir
52 LI ARS
puissent délit d^aucuns autres, lor doneiit et siervent et ensi
font les œvres d'autre amistë , et par ces dons sont sovent
reamé , si corne il ayment. Et si yoit-on ke cil ki devant
estoient ami pour proufit, devienent vrai ami et ensi de la
proufitable naist la vraie. A ce di-je, ke bien avient, ke se
aucun s'entraiment selonc une amour « que en celi usant
devienent bien ami , selonc une autre ; mais ce n*est mie
por ce ke del une amisté naisse li autre ; mais pour ce que
en usant selonc Tune on est en compaignie, et par le corn*
paignieon connoist les voloirs et les manières des gens«
lesqueles conneus rendent sovent les gens amables selonc
Tamisté, selonc lequele ces manières et cil voloir sunt
et ces connissances : ensi con cil ki sunt ami pour
profit devienent vrai ami, quant li uns a conneut le bien
et l'onneste del autre; et ne mie pour proufit k*il a
eût, il devienent vrai ami, mais pour le connissance dou
bien ki est en Tameit, douquel li biens k'il rechut a est ausi
con tiesmoignages. Et se cil ki pour délit ayme, aucune fois
aquiert ami tel par don, ausi come uns bons ki pour délit
ayme une feme li donne et le trait à son amour et à ce ke
il en a ses délis, cil don ne font mie ceste amisté, fors pour
tant que ele ki rechut a tex dons, croient que cil don soient
par boine volonté, que cis ait envers li ; dont ele l'en ayme,
ausi come en vraie amour ; et cis qui désirs ne ciesse, si le
tourne à ce k'il quiert , c'est à délit. Et se cis pour le don
que il donne, de celi acomplist ses délis, celé ne li fait mie
par amour, mais ensi come par marchiet faisant : tant pour
tant; pour le don, délit ^Et ensi les unes amistés n'engen-
rent mie les autres, ne les unes œvres les autres. Mais
bien sont voie à eles , en tant que cestes maintenant , on
' Nous adoptons pour c«tte phrase la leçon du Ms. Crov.
D'AMOUR. 53
ap^choit sovent les autres ki engenrent lor propres
amistës. Se uns menestreus m^esbanoie u de harpe u de
vièle et je m*i déduise et pour çou je li donne dou mien,
ne serons nous mie ami. Car en amiste doit estre rendue
une^meisme chose selonc espesse, 8*on puet et mëement
quant ele est entre iwés, si con por prouât proufit et pour
délit délit ; et rendre ensi pour déduit proufit , ce samble
miex marcheandisek*amours.
CHAPITRE XV.
Cis capitles conclus! de ce que dit est, liquel sunt able
à iestre yrai ami.
Et puisque cist sont able à iestre ami , ki ont en aus les
choses amables sour quoi l'amistés est fondée , cil dont sont
able à la vraie amisté ki en eaus ont bien et honeste , et
ferme et estable sunt, portant déduit et soûlas et vertueus ;
lesqueles choses sont fondemens et nécessaire en ceste
amiçté, si con dit est; car toute chose amable est déli-
table ; et à ciaus ki bien ayment , les choses selonc nature
sont délitables. Et selonc cestes sont les œvres de vertu,
lesqueles n'ont que faire de délit; ausi corne aucune chose
venant sour eles : car eles meismes ont délit eu eles
meismes. Et pour ce ke selonc ceste amisté, li amant sont
vertueus, sont lor œvres raisonables et faites par raison.
Et se ces œvres estoient faites autrement, li faisant défaur-
roient de vertu. Car vertus et raisons sont si ensamble,
ke là ù raisons faut, vertus faut, et pour çou ke lor œvres
LI Ans D*AMOUK. — 1. 4
54 LI AKS
sont raisonables, etioramistës, se viertueuses sunt, seront
selonc raison. Et pour cou que cil amant sunt \iertueu8,
ordenant lor œvres selonc raison, n'avient-il mie k'il
s'entre aiment plus k*il ne doivent; que quant cil qui plus
ayraent k'il ne doivent raison passent.
CHAPITRE XVI.
En cest capitle est une demande faite : se on puet plus am^
c'on ne doie?
Se on puet plus amer c*on ne doie et se raison en amour
doit avoir, demanderoit aucuns : et il samble ke non, car
puis que amis est autres je, et mi voloir et li sien doivent
estre tout uns, riens, si corne il samble, ne doit refuser
que il voelle ; et puisk'il est je, si con moi-meismes , le doi
amer. Et puiske ensivir doi ses voloirs , je ne puis pour li
chose faire ki soit trop, ne amer plus ke raison, quant je le
doi amer si con moi-meismes. A respondre à ceste demande
covient premiers savoir, ke li amours ki est pour bien
honeste , est fondée sour le bien et Tonneste c*on set en
celui c*on ayme. Et ensi con cis ki trait à bersiel conoist le
signe et s*en prent garde et Ta tousjours devant Tuelg et se
paine de près traire , et que plus trait priés , tant est mieu-
dres archiers ; ausi doit estre al amant ce sor coi l'amistés
est fondée ; bersans un signe après coi li amans doit
traire, et cest signe * doit-il tousjours devant le œil avoir
et que plus près entrait, tant atrait-il plus al amisté dont
* Var : Sain. (Ms. Croy.)
D'AMOUR. 55
cis bersans est fondemens ; et con plus eslonge cest fonde-
ment, tant eslonge-il plus Tamisté ki sour li est fondée. Et
puisque biens et honestes sont fondemens del amisté
honeste , ki cose fait ki à bien ne honeste ne tourne , il
s*eslonge del amisté honeste, quant les œvres de ceste
amisté doient estre les saiètes d'ataindre le bersel et le
fondement de cele amisté ; et pour cou ne doit on mie faire
pour son ami chose ki soit encontre bien honeste ; et s*il
en requéroit, si Ten doit-on hors mettre , au mieus c'en
puét;nejà ne doit-on issir de la droite voie; car c'est la
première lois d*amisté requerre al ami honeste chose, et ce
meisme pour lui faire, et nient querre à son ami chose
déshoneste, et celi requise refuser. Car pau a d'escusance
li pechiés quant il est fais pour l'ami, quant li amant doient
estre vertueus ; et cil ki mal et déshoneste fait pour son
ami, aime plus k'il ne doit et raison passe ; car c'est contre
les œvres de ceste amisté ; et puet ceste amistés iestre par-
faite et la prière déshoneste del ami refuser. Car con vertus
soit conseilleur d'amisté, fort est manoir amisté là ù faut
vertus. Mais se nous volons droiturièrement avoir nos
voloirs de nos amis et lor volons ausi faire, garder devons
que sans visce soient ; et adont vous sachiés de toutes mal-
vaises covoitises et de tous visces desloyés , quant iestes à
cou venus que vous à Dieu ne rouvés chose que vous en
apert devant toutes gens ne puissîés proyer. Con grant
merveille est de proiier à Dieu cou c'on ne volroit mie que
les gens seûssent, si vives avoec les gens ausi que Diex vos
voie, si parlés, as gens ensi que Diex vous oïst. Dont
contre sairement ne droit, ne doit faire amis pour autre, ne
se juges iert à son ami ; car de doi, vertus d'ami doit estre
plus amée. En trop grand erreur sont cil ki cuident que tôt
pechiet et tout délit doient estre par amours accompli.
56 LI ARS
quant amistés est donnée de nature, aidable de yertu, ue
mie compaigne as visces \ par quoi a che à quoi vertus ne
force seule ne porroit parvenir , conjointe avoec un autre
i peûist ataindre ; et H amant de ceste amisté n'aiment fors
pour le bien ki est es amës. Dont Tamistés est entre les
bons et les sages ; et ciaus puet-on pour boins et sages tenir,
ki tant corne homme pueent aquerre, nature de bien vivre
aquièrent.
Et ensi apert que li voloirs des amis ne doivent estre un,
fors tant con il voelent bien et honeste ke ceste amistés
requiert. Et pour ce ne puet estre ceste amistés entre mal-
vais ; car li amistés des mauvais n'est assamblée fors que
pour ocoison deshoneste ; car li uns mauvais requiert son
pareil et griés chose seroit à lui vivre avoec un bon. Li bons
corages jà à malvais, là ù il puist, service ne fera. Et pour
ce <}oit estre bien esprouvés en bonté et en honeste, cil c'on
tient pour ami ; par coi il soit tex qu'il ne quière chose ki
n^ soit à faire envers sou ami et k*il ne doie , car grief chose
est, puis c'en le tient pour ami, lui refuser sa proiière; et
miex vaurroit encore dont le refuser ke le faire. La jointure
de corages bienvoellans est trës-grans linages '. On «e doit
ime fois pourvéir de ses anemis et mil de ses amis. Cartels
puet estre ou sambler par adventure amis, qui devenra
anemis et ensi plus porra nuire. Et pour ce li jugement se
tel doit estre amé u non, doit estre ançois que l'amisté soit
faite, car on ne doit mie faire, si con aucun font, ke quant
on fait amis, voellent jugier s'il affiërent à amer u non ; et
quant jugiet ont k'à faire ailiert, si n'aiment mie; et pour ce
doit-on jugier et essaier devant l'amer ; car li ami s'enfuient
sovent de la ù on les esprueve. Est assiés, de tous vos bien-
• Cfr. CicKRo, lalius, de Amiciiia, XXII, 83.
* On lit images dans le ms. 0b4'S : nous empruntons le mot linaçes
au ms. Croy.
D'AMOUR. 57
voellans, un seul ami conseilleur, ki vous soit miroirs et
examplaires de toutes vos œvres et de vos fais tiesmoins ;
car grant partie de pechiës sont sovent tolut par tiesmoi-
guage. Ouvrés ensi que tousjours le croies présent pour
vous reprendre se mal faites; dont resongnier devés le
malfaire pour lui ; car Taoumement d*amistié ront \ ki en
oste vergoigne ; si avoec vous vives et avoec lui que rien ne
fàehiés ke devant vostre anemi faire n'oseriés ; car se le
tiesmoignage vostre anemi resoigniés, vous estes fols ; se le
vostre et de vostre ami, desprisiés. Legierement n*afflert
amis à croire devant l'esprueve ; car il sunt aucun ami
selonc aucun tans, ki nient ne demeurent au jour quant on
en a mestier. Il sunt ausi aucun aîni à table compaignon,
et on ne les trueve mie au jour de nécesité : tous amis
avoec vous se délite en vos prospérités et en tens de tribula-
tion vous sera contraires. Il se faint ausi de doloir aVèc vous,
pour son ventre remplir; amis, s*il vous remaint fiables, il
vous sera glaive et escus ; amis fiables est forte defiense, et
ki le trueve, il trueve grant trésor. A fiable ami ne puet-
on riens comparer; ne ors ne argens, ne vaut contre la
bonté de la force del ami. Amis fiables est médecineraens
de vie et d^immortalité, et cil ki criement Dieu, il le true-
vent; car selonc Dieu doit estre cis fais. Avec ciaus aies
conversation, bienvoellance et amour ki meilleur vous
fâchent; et chiaus rechevés en vostre compaignie, ke vous
puissiés milleurs faire ; ces choses sont ensamble faites, et
quant on aprent autrui, si aprent-on lui-meismes. Gent
juste et viertueus vous soient compaignon à table et en le
cremeur de Dieu soit vostre gloire. Ensi con plus méfiait,
ki entre les bons n*est mie boins, ensi est cil de plus
grandes mérites, ki entre les mauvais puet bons demorer.
* On lit : tout, du verbe tollir, enlever, dans le ma. Croy.
58 LI ARS
CHAPITRE XVII.
En cest oapitle est une questions déterminée se tout doient
et Yoelent avoir amis'.
Dit k'amistës est et quex li fondemens et ki les gens muet
à amer, tant con pour le cause ki est en Tameit, et ke à amisté
covient vivre ensamble etke li amis le désire; et tele amour
porte proufit et dëduit ; et quel ausi sunt able à ceste amisté
et quel non, et ke ceste amistés est selonc raison et vier-
tueuse , après poroit-on demander se tout doient et voelent
avoir amis? et il samble que non. Car li sages et li viertueus
en qui nus biens ne faut, ki parfais est, selonc les sciences
et les vertus, non mie chis à qui grans plentés d'avoir est
arivés, ke 11 peules juge à boneureus, mais cis en qui corage
tous biens est enlevés et entailliés, les merveilles dou siècle
marcissans, ke à paines voit home à cui se voelge ajoindre
pour compaignie, ki sans plus se tient homme, pour la
partie ki en lui est, dont il est hom apielés, c*est por l'enten-
dement. Car par celi a li bons différence as bestes mues, ki
de nature maistresse use, et à la loi de celi doit estre gover*
nés : et ensi vit con celé l'a ordenet, qui biens nule forche
ne toit, ki mal en bien retorne ; lequel nule force ne muet,
nule ne tourble ; lequel la fortune des entrenuisant dart point
et nient est navrés. Ensi tex sages n'a que faire d'amis, car
il meismes est souiisans à lui, ne nul riens ne li faut en tel
point. A ce di-je que li sages vertueus, parfais selonc sciences
et vertus, voiremeut a toute souffisance en lui, en tel
manière ke ne li faut riens, et si se soufist et de riens n'a
disiete ; et che que je di ki se soufist et de riens n'a disiete
* Cfr. Senkca, Epist, IX, passim.
D'AMOUR. 59
c est à dire qu*il se soufist et de rien n*a disiete ' à vivre
boneureusement ; car à ce soufist caers sains en bien esli-
sant, drois en bien faisant et sachans, despisans fortune.
Mais tant con pourTumaine vie a-il à faire de moût de choses»
et li fols n*a de riens à faire , mais de tout a disiete , car il
ne set de riens user à son droit. Li fols n*a rien appareilliet ;
ausi li tramble li chiés con li membre, se péril s*ensivent et
encontrent; de toutes choses a paour. Folie est nient appa-
reillie à bonnes œvres et des choses aidables ele s*espoeute.
Cis est molt fols ki de ses choses se crient et à tous move-
mens s*espoente ; lequel cascune vois espoentable degiete,
lequel li movement tres-ligier espruevent, cremeteus font
celui les chertés de ses maus ; et li sages de moût de choses
a à faire, si con de mains et de pies et d'autre chose ; et se
n*a disiete de riens ; car disiete senefie nécessité, et avoir à
faire covignableté , avoec un poi de privance de la chose
qu'il ne covient nient par nécessité, mais pour le bien estre ;
si con à vivre n*est mie nécessités d'avoir viesture, quant
on puet vivre sans li ; mais afaire en a-on , car covignable
chose est et bien afiërans : et ensi li sages n'a de riens
disiete, quand disiete senefie nécessité. Nule riens est néces-
saire au sage ; car se il pert u mains, u pies u iols ', li rema-
naus li samblera assés. Et si iert aussi liés en uns cors
mehaigniet, con il fut en l'entier. Cil ne désire riens ki li
griève et ki li faut , dont grevance li viègne , tristece ne
dolours desrainable ; mais mieus volroit ke riens ne li fau-
sist; car de ywel corage porte ses anémies : dont on a sou-
vent sour tel gent envie ki samblent estre bien confermet.
Li sages, pour cou que pou ayme les choses mondaines et
' Une partie de cette phrase est empruntée au ms. Croj.
• Var : ie%9. (Ms. Croy.)
60 LI ARS
terriennes, est-il poH tourblés de la perte d*elles : car on ne
piert onques sans dolour, fors ce que on maintenoit et avoit
sans amour. Li sages a toutes aversites est garnis et enten-
tis. Nient s'espoente, se povretës, pleurs, malvais renons,
li fâchent assa«t ; il estera son piet nient espoentés ; entre
ciaus seurement ira. Sextius ^ , uns philosof^es ki le sage
preudome voloit loer, le comparoit i Dieu et voloit dire :
que Diex ne pooit plus que li sages prendons. Pluiseurs
choses a Diex, ce dist, que il preste as gens: mais entre deus
bons n*est chius mie li mieudres ki plus est plentiveus. Nient
plus que entriaus deus, ki ont science de goyemer une
meisme cité, chieus est mieudres ki est plus riches. Dieus
passe le preudomme de tans , car plus longuement a esté
bons ; mais li sages ne samble mie meures, pour cou ke se
vie est enclose de plus court terme ; ausi con de deus sages,
cils ne samble mie auques mieudres ki plus longuement vit,
que cis qui vie et vertus est par mains de tans terminé ; ausi
Diex ne vaint point le sage en bonté, encore le vaint41 par
eage. La vertus n'est mie plus grande, que plus est longue.
Diex a tout, mais il a donet as gens aucune chose à avoir et
à Dieu apartient cis usages qu'il a donnet pooir et donne as
gens de user de ces choses k'il donne et cause en est. Li
sages despite tout cou que Diex despite ; che que Diex ne
puet, si con les maus, li sages ne vieut. Créons dont Sex-
tion * le philosophe , très-bièle voie monstrant : par chi
va-on as ciels selonc largece, selonc atemprance, hardement
et au<a*es vertus ovrer. Dieus n'est mie anoiables ne anieus ;
il reçoit tout et as monstans il tent la main. Près de nous
' Quintius SextiuA, qui fat un des maftres dd Séneque. — Cfr.
Sbnrca, Spùtol. LXXIII.
* C'est le même Sextius que d-dessus, dont le nom est défiguré par
l'auteur du manuscrit. — Cfr. loc. cit.
D'AMOUR. 01
est Diex ; dedens nous est et dedens nous se siet uns saius
espirs, c'est li entendemens goyemëres de biens et des
maus. Cils, selonc ce ke nous le menons, il nos maine. Les
gens s'émerveillent de ce que li bons ya à Diu : mais que
plus est mervilleus, Diex va as gens et vient en aus. Si
preudons ^ sans Dieu n'est mie ; nule bone pensée ne bonne
volentés ne puet estre sans li ; semences divines en bumain
cors sunt esparses; lesquels, se bons cultivères ahane, sam*
Mans à la racine dont eles sunt venues renaisteront : se
mauvais, nient autre chose que boe et palle pour le grain.
Nous avons en nos vaissiaus de terre trésor très-précieus.
Gonbien ke Sextius ait loé le preudomme, ne doit-on tenir ke
nule bonté de créature ait conparison a la bonté de nostre
Créateur : car n'est entendemens ki puist ataindre à com-
prendre • le bonté de nostre Créatour.
CHAPITRE XVIII.
Ois capitles devise et expose aacans dis devant del sage et après
met aucun notable notant k la matére.
Ensi li sages est contens de lui-meismes et à soi souâst ;
et si ne veut mie estre sans ami, mais qu'il peust estre
senuech ; et cis estre senuech tex est que se il le pert, sans
tristece et sans doleur le passe; tristece tele ki n'ist mie hors
de raison, en tel manière k'il s'en repente , et repentir se
doie de çou k'il a tel doloyr et tristece menée ; mais bien
i a grande compassion, et li poise, et miex volroit qu'il ne li
fust mie falis. Dont il passe la pierte de son ami sans tris-
' Leçon du ms. Ci*oj. Le ms. 0,543 porte : li pardons,
* Les mots : à comprendre ne se trouvent que dans le ms. Croy.
62 LI ARS
tece et dolour desrainable; et ce avient pour cou k*il est
despitans fortune, laquele tousjoors manache ne onques
n*est en uns estât. Ele garde sen establitë en estre nient
estable. Teleest quant blandistque tousjours manache. Ne
mie seulement ele est aveugle, mais le plus sovent ciaus ke
embrachiés a, fait non véans ; car celui qui plus ayme fait
non sachant. Li sages par fortune ne se governe mie, car
che ki en mains li est mis, sovent est mal govemés. Cil ki
sont par fortune essauchiet, sovent s'en liëvent par orguel
et despit. Rien n*est mains proufitable que non sachans for-
tunés ; dont on a sovent sour tex gens envie; mais nulepaine
de malisce n*est plus grande que celé ki desplaist à lui et as
siens et het tous ciaus ki par soudaine et grande poissance
en usent, nient sagement ; ce meisme feroient s*il pooir en
avoient. Li visces de moût de gens, pour cou k*il ne sont mis
à œvre, se tapissent, nient mains hardi se tans et lieu en
avoient ; mais souvent li estrument dou moustrer lor fail-
lent ; dont lor voloir sunt covert ; et se lor voloir connoistre
volons, douons lor pooir tant come il voiront. Car li princes
et la signorie, et li pooirs de bien et de mal faire moustrent
home. Tout visce sunt en apert plus souef et mains redoutet.
Les maladies adont s*enclinent à garison, quant eles aperte-
ment et vîghereusement apèrent et lor vertu moustrent.
Âvarisse et covoitise et autres maus de la pensée humaine,
sachiés estre très-périlleuses et mauvaises quant par faintise
et fainte bonté ^ sont couvert : nous ne sommes mie sans
plus cunchiet de visces, mais empuniet et deus fois muert
ki par ses armes meismes se destruit. Pourquoi nos tient si
tostceste folie? premiers pour cou que nous ne le déboutons
mie fortement et ne nos efforchons mîe à no santé : après
* Nous adoptons ici le texto du ms. Croy.
n\\Moi:R. G3
pour cou ke nous ne créons mie bien ce ke li ancien ont
creût et trovet ; ne de overt cuer lor dis ne bevons et legie-
rement a ce que grant chose nos samble, nous ahierdons.
Et ce meement de vertus aquerre nos ei^)éche, que nous nos
créons trop tos et nos plaisons, se nos trovons kl nos tiègne
pour boneureus, pour sages, pour sains ; nos ne les connis-
sons : nos ne sommes mie de petite loenge content ; quankes
H blandisseur sans cremeur nous metent de bien sus, aussi
que se ce fust voirs preudons et nos quidons très-bons et
sages, seloiic lor dis pour lor mançoignes, corne nous
sachons que il mentent le plus soyent.
CHAPITRE XIX.
Ci8 capitles moustre que li sages despite fortune , ce que fortune
est chaîans.
Li sages, ki la nature de fortune connoist chaïable, legie-
rement passe et sans dolour desrainable ses aventures ; car
folie est, de ce c*on ne puet amender, doloir : car on i
fait d*un damage deus. Portés et ne blasmés mie ce que
amender ne poés : n*est mie vostre ce que preste vous est,
ki tantost puet estre mis en autrui mains. N*est mie vostre
ce dont fortune vous a fait manbours ; et pour ce li sages,
quand piert son ami , sans dolour le passe desrainable, et
miex volroit encor donques k*il ne li fust mie falis. Et li
recors de tex amis doit estre trop bons et trop joïeus, par
le recort de lor bienfais ; si les eut ensi corne perdables, si
les doit perdre ausi corne tousjours les aie : faisons dont ce
que raisons aporte ; laissons les biens de fortune malvaise-
64 LI ARS
ment à enterpreter et à jugier ; ele nos a tolus nos amis ;
ele les avoit donés, et pour ce doit-on de la présence de ses
amis gloi^ment user; car combien faire le poons, est chose
nient certaine : et con amlstés ait et contiëgne pluseurs et
grans proufls, entre les autres en est uns, ke li amours del
ami par boine espérance relust en après ; ele ne lait les
corages de cheïr ne afibiblir ; ki son ami regarde, aussi con
l'examplaire de lui-meisme doit connoistre; et pour ce li
ami absent sont présent, et besoigneus il sont abondant, et
foîble sont hartiet; et, que plus fort est, mort vivent ^ Car li
bontés et li recors d*iaus, ki ens amans sont transmuet,
morir ne pueent. Et jà soit-ce chose que li recors des bien-
fais des amis soit moult honestes, déduisans et solachans,
totes voies li solas ki vient des bienfais que li ami font en
présent et c*on lor voit faire, sont plus parfait et solachant
ke li recort ; car plus est parfait et ensi plus délitable, ce
que présent est que ce c'on recorde ; quant li recors n'ait
bien en li, fors por le bien k*il avoit eu présent fait. Ne jà
sans ami li sages ne sera : s*il en a uns perdu, tantost uns
autre en refait, s'il le trueve. Car en son pooir a ce dont
faire le puet; ensi con cil ki uneymagene a perdue, tantost
refait une autre, ensi li ouvriers faisières des amistéd, se,
chose aparellie et trueve, en remetra tantost uns autre ou
lieu du perdut ^. Car covignable chose est et avenans à lai,
d'avoir ami et de vivre en compaignie, pour moût de raisons
qui dites sont par-devant et autres ki s'ensivent.
' Cfr. CicKRo, Laliu8,de Amicitia, Vil, 23.
* Cfr. Sknkca, Epistol, IX.
D'AMOUR. 05
CHAPITRE XX.
En cest capîtle est meule une doutiuioe, ae ça doit légièrement passer
le pîerte de son ami» et si ^jouste aucuns notables pour lesquez U
propos est plus plains.
Mais de ce ke dit est, c'on doit la pierte de son ami passer
legierement et, lui perdut, tantost uns autre faire, ne sam-
ble mie loiautës ne vraie amours, quant la perte de celui que
tant dévoie amer con moi-meisme passe si legierement : à
ce di-je, que corne à )a boneureuse vie du sage souâsse cuers
sains et drois, sages despisans fortune ; et ce li porte déduit
et joie, et en ce soit souvrainement et che Teskive de tous
dieus et de toutes tristeces, encore li soient richeces et ami
et assës d*autres choses à oumement et estrument de sa
bonne eureuse vie. Ne nient phis ne font ces choses estranges
chiaus bons eureus, ke li viestement et li aoumement ne
font les gens. Qu^est plus niche chose ke de loer es gens
choses estranges? Qu*est plus foie chose que de hii esmer-
viller de ce que tantost puet estre donné à autrui ? Li frains
d*or ne fait mie le cheval milleur ; nus ne se doit glorifier,
fors de ce ke sien est, ne esjoiir. En gens loer devons ce que
leur est, si come on fait la vigne quant on he sa plante. Quel
chose dont est à gens propre, k'il de corage soient en raison
pariait ; car li bons sr est beste raisonable. Dont richeces et
li bien de fortune ne sont fors estrument de bonne eureuse
vie, ensi con la ligue ' et li martiaus.et autres manières de
choses sunt de carpentier. Et qui à che se met, ke ces
richeces ki sunt pour user, il convoite pour eles, si con en
eles voir mechn sa fin , il est dui*ement déchus , car les
* Var : kwiffie. (Ms. Cror.)
m LI AKS
richeces en donnant et en nietant hors de ses mains plus
resplendissent. Li sages aoume tous biens et atempre tous
bénéfices ; et à lui-meisme les recommende et en la continue
ramembrance de eaus se délite; quoi k*il aviègne, legiere-
ment Tenterprëte et legierement le lait passer, car nus ne
puet estre acceptables, c'est à dire plaisans, s'il ne despite
les choses pour lesqueles li mondes foursenne. Nule chose
n*est de corage plus acceptable, plus honeste ; ke vaut force
et richece se on vit malvaisement en Tostel, c*est ou corage?
Socrates soloit dire de sa feme ki estoit tencheresse, que
par li aprenoit-il les choses de dehors, ki mauvaises estoient,
plus legierement à soufrir. Dont il apert que li sages ne se
fourjoïst des biens ne des maus n'a trop de tristece. Nule
plus grans consolations ^ en le perte des choses n*est, ke
celui tans à recorder, auquel nous n'eûins mie les choses
que nous avons perdues. Et li plus maleureus estas de che-
tiveté, si est recorder ke on a esté boneureus. Et pour che
li sages riens ne tient chose de value parfaite, fors celes ki
sunt selonc vertu, ensi que uns sages dont on raconte, ke si
corne il s'en aloit d'une siene vile que si anemi avoient arse,
et femmes et enfans ocis , encontra un autre sage, et cis li
demanda dont il venoit;et il li dist k'il venoit de sa vile, et li
autres savoit bien k'il i avoit grant bataille eue, et si li
demanda comment il li estoit; et il li dist : a je n'ai riens
perdu ; tout mi bien sont avec mi '. » Et che le mist en dou-
tance s'il avoit vaincu u non. Tout si bien èrent avec sens et
vertus et ne tenoit mie à bien cou c'en tolir li pooit; et en
ches biens k'il avoit c'en ne li pooit tolir, estoit toute s'es-
* I^ mot : consolations manque dana le ma. 9,543.
* Seneca, EpisL IX. — Il s'agit ici de Stilpon : ce trait est aussi
rspportë de Bias, à peu près dans les mdmes termes, par Cickhon,
Paradoxa, I, I, 8, et par Valkre-Maximk, L. VII, II, 10,
D'AMOUR. 07
përance et sa joie et ses déduis. Car celui ki viertueus est
ne faut riens à vivre boneureusement ; car vertu seulement
donne joie pardurable et seurtet, se riens li est contraire.
Li fondemens de bon corage s'est c'en ne s*esjoïst mie des
choses vaines. A trës-grant chose est venus ki set de quoi
esjoiir se doit ; ki se bonne éurtë n'a mise en autrui pois-
sance. Metes desous vostre pië ces choses ki par dehors
resplendissent* ke d'autrui vous sunt promises : à vrai bien
entendes et dou vostre vous esjoïssiés, ke c'est du vostre,
de vous et de vo milleur partie* c'est de vostre entendement
et de ce ke par lui doit estre goviemet. Car li corages des
bons si est seurs. Quex il est et dont il vient, poroit-on
demander? De bonne consience, de bonnes meurs, d'ho-
nestes consaus* de droituriëres œvres et de content de for-
tune. Li sages n'a nient le nient establete des gens, et si a
le seurté de Dieu. Nous devons restraindre no corage à estre
ententif en lui-meisme et nient choses estraignes apieler.
Toutes choses soient par defors en bruit, mais que dedens
nous ait pais et acorde. Quant covoitise et cremeurs ne teu-
cent mie, avarisse ne luxure n'escaufent point* ne li une
l'autre ne constraint : ke profite li pais et li coie noise dou
pais, se li voloir et li désirier frémissent?N'est nus plaisans
repos, fors chis que raisons a fait. Cis est bons repos et
vrais en cui bon corage se desploient. Et puiske sens et
vertus sont che ki le sage font vivre boneureusement, et en
déduit et en joie, tant come il a ces choses ne doit avoir duel
ne tristece; eit ce iert tousjours; car ce sont bien qu'on ne
li puet tolir; dont il apert k'ës choses c'en li puet tolir
n'est pas sa joie ne ses déduis sovrainement. Et jà soit-che
chose qu'il ait es chose c'en tolir li puet aucun solas, ensi
come en son de musike et en conversation u en autre tel chose,
pour cou k'il les set vaines et changables, n'a-il mie tel joie
68 LI ARS
ke li perte aukes li fait de tristece ; car n'est plus legiere
pierte de choses que quant on l'a, poi est desirié et prisié.
Car en la chose en laquele on n*a gaires de joie, ou de déduit,
quant on Ta, n'a-on gaires de duel ne de tristece s'on le pert.
Car ù li avoir le chose fait joie, la perte fait duel et tristece.
Et puisque li sages philosophe ki est amans sapience, a sa
joie et son déduit en ce c'en ne lipuettolir, n'ara joie ne tris-
tece desrainable ; et pour çou s'il pert son ami, n'en a-il le duel
ne tristece desrainable ; encor vol^ist-il bien qu'il ne le l'ëûst
pas perdu ; et celi perdu, tantost fera un autre. Il ne pleure
trop son ami, car en sage home très-lais remèdes est de
pleurs tassement de plorer. Mieus vaut laissier le plorer, ke
estre de lui laisaiés, Nule chose n'est de dolour plus haïe,
et U sage philosophe toujours l'eskiuwent. Philosophie est
amours de sapience, de vertu et de vérité. Ceste nous doit
garder ce ke philosophie nos permet, est nous faire pers
à Dieu. Pour çou somes né et venimes en terre : à ce
devons donner foi. Ceste doit estre aourée^ par quoi à Dieu
soions obéissant et à fortune desdaignamment. Ceste aprent
par quoi Dieu ensiuwons et fortune legierement portons ;
et li commencemens de sapience, si est cremeur de Dieu.
Servons â philosophie ; il covient k'il nous esscience vraie
franchise. Tous empêchemens ele oste et fait entendre as
bonnes meurs, asqueles nus ne parvient ensonniiés de
choses vaines. Philosophie n'est mie communs ouvrages de
peule ; ele n'est mie en paroles, mais en choses et en œvres :
ele fourme et favarche le bon corage : ele ordene le vie,
governe les œvres , les choses démonstre à faire et à lais-
sier : sans cesti, nus n'est seurs,. Philosophie aprent à faire,
nient à dire, et che requert ke cascuns vive selonc sa loi ;
par coi les paroles de sa vie ne se descordept. Li grans
offisces de sage si est ke les paroles, des fais ne soient
D'AMOUR. 69
descordans ^ Trop est laide chose c'on reprent un home ki
dist paroles de philosophie, et si ne fait mie les fais. Chiaus
doit-on croire ki par boine vie autrui aprendent , ke quant
ont dit k'aâert à faire, il le pruevent par fait. Aucun
aprendent trop bien cou c*on doit faire , ne jà en ce c*on
faire doit trouvé ne seront. Et tel sovent si sont
blasmë et creût petit, car qui vie est reprouvée et
pour malvaise tenue, il covient que sa parole et ses prê-
chemens soient despités. Ke c'est sapience iestre tousjours
ywel • en voloir et en non-voloir , ne puet à nului plaire
tousjours ce ki n'est droiturier. Philosophie douce et save-
reuse a force à toutes les aventures de fortune rebouter ;
nus dars n'a en li pooir '. Ele est garnie et seure, ele governe
son règne. Ele commande, ele donne le tans, ne le prent
mie; n'est mie chose'' changable, mes ferme et ordenée. Ki
sages est, à tous meschiés a remède : povres serai-je, aroi
pluiseurs compaignons ; essilliés serai, là me tenrai seur, ù
je serai envoyés. A nul lieu ne devons mètre no corage: je ne
suis mie neis en un angle; mes païs est tous li mondes.
Nule contrée n'est essil, mes autres païs; li païs des gens
est, quel part k'il puissent bien vivre *. Et cis biens est es
gens, ne mie ens es lieus : ki fors est de son païs, s'il sages
est, c'est pèlerinages , se fols, dont est-il essilliés. Li pre-
miers païs ù vous serés, vous plaira, se vous tout le monde
tenés àvostre. Loiiés serai et mis eu prison : et ke me
* Cfr. Sbkkca, Spiii. lxxv.
* Cfr. Sbnbca, Bpiit. xx. C*68t cette fin que Z^non propose à la
pbiloeophie août le nom de'0/ioloyte.
' Cfr. Senbca, Epist, un et Lxxxn.
* Mot de Teucer, dtë par Cic^ron et qai paraît tire d*ane tragédie de
Pacuviua : on le trouve fonnnlë d*ane manière pins concise dana ce dicton
connu : Ubi hene ibi patria. Cfr. Cicbro, Tuicul,^ v, zxxvii, 108 et
poitim.
U Aaa a*ABO0R. — i. 5
'0 Lî ARS
griève? sans buies ne sui ù ke je soie. Malades serai : u je
vainkeraî le mal u il mi, u jelairai le malu il me laira ; tous-
dîs ne serons mie ensamble. Je morraî; dont lairai-jouà
estre malades ; plus ne serai pris , ne mais ne morrai .
CHAPITRE XXI.
Cis capitles rent raison pour coi li sages vient avoir ami.
Et pour coi dont, puiske li sages philosophes par lui-
meisme se soufist et n*a duel de la perte de son ami, ne
riens ne li aide à sa bonne eurense vie , si con il samble ,
avoir vieut ami, ne estre ne vieut senon? Est-ce pour cou
k*il ait ki delës lui soit s*il est malades, et s'il est pris k'il
le délivre, et k*il ait ki le secoure en sa mësaise et ki pour
lui à sauver se met en péril de mort? N'en il. Mais ami vieut
avoir, pour çou k'il puisse d'amours user, eteles maintenir,
par coi si grans vertus ne faille. Car ausi come al home est
une doucheurs ennëe, as autres choses conmunes, par chou
k'il est de sa nature compaignables, li est donnée une poin-
ture ki à amisté l'apareille et fait désirer; laquele samble
mieus jointure de corage, selonc aucun sens de bien voloir,
ke pensée\ combien celé chose li puet porter de proufit;
et plus samble ke elle soit ens es gens par naturel aliance
faite par les signes de boines meurs ke pour povreté u pour
défaute. Et quant aucun sont joint ensamble par la sam-
blance des boines meurs, il sont ausi come miroir et lumière
de bien et de vertu ; laquele vertu est amable sour toute
riens et plus atrait à amer; et che apert, quant nous ciaus
ke onques ne veïmes, pour le bien et les vertus ke nous
* Cfr, Senkca, Epist. ix.
D'AMOUR. 71
avons oiit dire d'eans, nous amons. Et si grans chose est
vertus» ke nous ciaus ke nous haïons loons, quant nous les
véons bien faire et viertueusement ovrer, et bon gvet lor en
savons; et en aucune manière mains les en haons. Et
puisk*ele est si grans chose, ke noi^s le désirons en ciaus
que nous onques ne veïmes, et que plus est, nos enemis par
ce loons, quele merveille dont s*ele muet le corage de ciaus
ki sont ensamble et ki les vertus de lor amis aperchoivent?
Et vieut lî sages ausi avoir ami, pour ce k*il ait qui il soit
delés en ses maladies et qui il délivre, se pris est, des
mains de ses enemis, et cui il serve en ses mésaises, et pour
cui il se mete en péril de mort * ; le paine que les gens suefrent
demande s*aucuns en ester cois et sans griétet, aime vraie-
ment; et en ces choses faisant aquert-il viertut, laquele le
fait vivre bien eureusement? Car amistés si doit estre sans
boisdie véritable et raisonable : et c'est la cause d'amistet,
tant corne pour le cause ki est ens el amant. Comment puet
estre pourfltable vie, ki par entrechangable bienvoellance
d'amis, n'est en repos? K'est plus douche chose, ke d'avoir
à qui on ose parler ensi con à soi-meismes ? Quex grans
proufis seroit d'avoir les biens de fortune, s'on ne les avoit
à cui partir et ki autant s'en esjoïst ke cil meismes ? Ki
poroit les choses contraires porter, ki sovent aviènent, sans
celui ki en portast ausi grant fais, con cil? Amistés fait les
biens de fortune plus resplendissans et les aversités partis-
sans al ami plus legiëres. Amistés contient molt de bonnes
choses: quel part c'en se tourne est ele apareillie pour
aidier. De nul lieu n'est fourclose; ja moleste ne tenceresse
ne sera : de feu ne d'iawe n'avons ne n'arons mestier en
* Gfr. Sbnrca, Epiit. ix, et le passage cite an commencement de ce
chapitre.
A
72 LI ARS
tant de lieus con d*amistë ^ Et pour ce, li sages, quant il a
perdut un ami, si fait il tantost un autre, par coi il ne soit
huiseus, en nient selonc ceste vertu ouvrant. Li sages ses
œvres partout doit estendre, par coi là ù malvaise chose
avient, là soit li remèdes apareilliés, et ù la volenté dou
governant responge. Li sages, ne dart aguisiét, ne paroles
manechans ne muevent ne ne destourbent. Et adont nous
nos sachons bien ordenés , quant à nous nule clameurs ne
noise ne parvenra; ne se fortune blandist, ne se ele manache,
ne se ele, par vaine vois, chose promet. Et s'ensi avient
k'il ne trueve nului qui soit dignes d'iestre amés, ne
piert-il pas la vertu quant faire le veut, s'il le trouve et en
soi a par coi faire le puet. Et se point ne le trouve, il n'en
a jà duel ne tristece desrainable, raison passant. Car li
remanans k'il en lui a, par sa fermeté et son establetë, li est
soufissance, jà soit-ce chose que bien le voloist. Et ne mie
pour avoir son propre proufit, li sages quiert avoir ami ; car
a amiste tout sa signourie, ki à proufit l'apareille. Kî se
regarde c'aucuns pour proufit à amistë viegne, malvaise-
ment pense: car ensi come ele est conmenchie, ele faurra;
ki ami apareille contre les loiiens aporte aie, quant la
chainne iert rompue, et li amours iert départie : et tele est
li amours que li communs peules amours apièle et k'il quiert.
Mais kî pris est amis , pour ce k'il proufite, ausî longue-
ment plaira con il iert proufi tables. Le fin covient au com-
mencement iestresamblant, etpour cou ki amis est à autrui,
pour proufit k'il avoir en quide , aucuns proufis li plaira
encontre amisté. Kiconques pense à plus avoir k'il rechiut
n'ait, il a jà oublié ce k'il a rechiut *. Foie est l'avarisse des
* CiCRRo, Zo^Zm, deAmicitia, vi, 22.
* Cfr. Srnrca, Epist. ix.
D'AMOUR. 73
gens morteas, ki le propriété et la possession des choses
départ, ne ne tient riens à sien , chose ki commune soit.
Mais li sages ne juge plus à sien, fors ce dont il a l'usage avec
les autres gens : les choses ausi dou monde ne seroient mie
si communes, se eles en aucune manière n'apartenoient au
commun, lesquels philosophie aprent bien à donner et à
rechevoir. Tele con est l'amours dou commun peuple, n'est
pas l'amours dou sage : car ceste si est ensi corne marchean-
dise, et l'autre si est pour H élisable; pour cou k'il ait envers
cui il puist viertueu sèment ovrer ; pour ce quant li uns fatit,
si fet-il tantost l'autre. Et vos demandés coment il rara fait
si tost ami, quex est li commencemens de tost faire? A ce
vos donrai-ge bel ensegnement, et molt bon, sans médecine
et sans herbe et sans nul vilain conjurement : se vous volés
amés estre, si amés ^ ! Et cis amers n'est mie seulement li usage
de le viese amours, ains est ensi commencemens delanoviele.
Et pour cou* ke li sages a en lui ce pour quoi il doit estre
amés, et si set comment on doit ami faire et ki à amisté
sont digne d'iestre apielet, a-il tost fait ami , quant il li
faut, mes ke il truise ki soit à ce apareilliés ; et se il ne le
trueve, s'en apareille-il un ançois en lui ensignant quex il
doit estre à ce k'il soit ables, par quoi il en puisse son ami
faire. Car il ne vient mie estre senuec, tant come il puisse.
Et quant apareilliet Ta, si ke dignes en est, si l'aime; et
dont sunt uns cuers en deus cors, dont parole ausi hardiement
à lui come à soi-meisme. Car ki autrui tient pour ami, cui
il ne croie autant come lui-meisme, durement est dechius,
et si ne connoist mie la force de la vraie amisté ; car on doit
avoir de toutes choses délibération et apensement avec son
ami ; mais de lui premiers. Pensés et prendés garde longue-
' Skneca, Epist. IX.
74 LI AKS
ment s* aucuns est dignes d'iestre rechus eh vostre amisté ;
et quant il vous plaira à faire, de tout vo cuer si le reche-
vés, et toutes vos pensées et vos œvres et vo voloir avec le
sien mellés ; car se vous i âable le tenës et le créés, vous le
ferés loïal; car aucun aprendent à décevoir quant il se
criement estre dechiut. Car sens de gille à gillier gille
avoie \ et li souspechons k'on a des gens souvent les met en
voie de meffaire*, Li fondemens et li constans estabilitës ki
est quise en amistet est fois : riens n*est estable ki sans fdt
est '. Fois est fondemens de religion, loiiens de charité et
confors d'amour. Gest sainte afferme, caste renforce, les
dignités aourne, ens es enfans resplendist S ens es jouenes
florist; ens es plus vieus apert, ens ou povre est accep-
table, ens ou moïenement riche est lie, ens ou Tabondant
est honeste.
CHAPITRE XXII.
Gis capitles met encore raisons par lesqueles il monstre
que li sages doit ami avoir.
s
Raisons encore autre puet-on mètre à che ke li sages bons
* Skneca, Epitt, III.
* Proverbe qa*on ne trouve cité nulle part et dont voici le sens :
Tintention de duper, suscite au trompeur un autre trompeur. G*est
sous une autre forme, Fanalogue du proverbe provençal cité par Borel
(Lbroux Db Linct, Trééor des prûvirbeij t. II. p. S60) :
Tal penso gniller Qnillot
Que Guillot lou guille.
Sur le mot Avoier, Cfr. Dits de Ba%do%in de C(mde\ publiés par
M. A. Scheler, Notes, 1. 1. p. 486.
* CicBRo, Laelius, de Amieitia, xyiii, 65.
* Ce membra de phrase n'existe que dans le ms. Croj.
D'AMOUR. 75
euwireus doit avoir et feiire ami. Il samble nient covignable
chose, ke tout li temporel bien soient à un homme : dont li
sages a mestier d*ami à cui il les desparte , quant amis est la
plus grant chose ki est et qui soit es biens mondains, et à
ami aflere plus bien à faire k'à rechevoir , et propre chose
soit de vertu li bien faire , et vraie boneurtés soit en ovrer
viertueusement. Le bien eureus covient estre viertueus et
ensi bien faire : et mieus vaut à ses amis bien faire ke as
estraignes ; toutes chose ivele , plus déduisans est et plus
tost le fait-on : li bien eureus, puisqu'il est viertueus, ara
mestier d*ami qui il bien face. Encore bien faire si est à
autrui et nus sens ne fait bien à autrui. Nus sens n'eslist
tous les biens à avoir, car Tomme par sa nature est cytains
et compaignables, ke toute bonne nature désire ; et puisque
li boneureus a ce ki afiert à bonne nature, il est covignable
k'il ait avec qui il vive et qui il bien face. Dont certaine chose
est, puiske mieus vaut à ses amis bien faire k*as estrangés,
li sages bien eureus ara et voira avoir ami, à cui il bien face ;
et ce li fait grant solas et déduit et délit. Car bien faire à
autrui puet estre cause de délit par trois raisons : en une
manière, par le comparison de ceki de tel œvre vient; laquel
chose est li biens ki est fais à autrui : et selonc ce, en tant
ke le bien d* autrui nous tenons ensi come no bien pour
Tunité del amour, nous nous délitons ens ou bien ki est fais
à autrui ; méement en celui ki est fais as amis, ausi come en
nostre bien meisme. Li seconde raisons est prise par le
comparison à le fin : ensi ke quant aucuns , parce k'il bien-
fait à autrui, a-il espérance k'il doit par che à soi-meisme
aucun bien u de Dieu u des gens aquerre. Or est espérance
cause de délit, si come plus plainement aparra ci-après. La
tierce si est par le comparison au commencement dont il
vient, che c'en fait bien à autrui. Et ensi che ki est bien
76 LI ARS
faire à autrui si puet estre délitable par le comparison à
trois commencemens u principes. Li premiers est li poors
legierSfSansgrevance, de bien faire ; et, selonc ce, bien faire
à autrui est dëiitable, entant ke parce à gens est faite yma-
ginations de biens ki sunt en eaus ^ habondant (laquele
ymaginations lor fait délit) et en ce k'il sentent \C\\ tant
ont de biens k'as autrui les pueent partir; et pour che se
délitent les gens en lor enfans et en lor propres œvres, si ke
en ciaus asquex il partent lor propres biens. Li secons com-
mencemens si est li abis enclinans, selonc lequel bien faires
est fais à aucun naturel : si ke nous véons ke li large douent
dëlitablement par l'abit k'il ont, ki est si con natureus, si
con ci après aparra. Li tiers commencenens si est movans:
si ke quand aucuns est meus par aucun k*il ayme, à bien faire
à aucun autre , dont ce est délitable, pour ce ke tout cou
ke nous faisons u soufrons pour nos amis est délitable : car
amours est li plus principaus cause de délit. Mais aucun
dient, puiske li sages se soufist en biens k*il a, con petit
k*il soient, et sa vie soit selonc li-meismes délitable, ke il
n'a mestier de délectation ajoustée sour celi ki de lui-
meisme li vient, se che n'est un poi ; en tant ke aucune fie,
en le conversation humaine, il covient user d'aucuns jeus
pour le repos du cors et des vertus sensibles, si con jeus
des eskiés et es sons de musike , u en choses sanlans ; il
samble k'il n'a mestier d'amis prouâtables ne délitables,
et pour ce, k'il n'a mestier d'amis ; mais ce n'est mie voirs.
Car boneurtés n'est mie une chose ki par li soit, si come
est uns bons et uns chevaus ; ains est une œuvre ki gist en
vivre , et continuelment bonnes œvres ouvrer ; or est li
bonne œvre délitans le viertueus : car ki ne se délite en
l'œvre viertueuse k'il fait, n'est mie viertueus ; car l'œvre
de prudomme, si est selonc lui et bonne et délitable. Moût
D'AMOUR. 77
seroit grant merveille, se moutde malvaises œvres estoient
délitables et les bonnes non. Dont au boneureus affiert,
puisk*il yiertueus est, k'il se délite en ouvrer viertueuse-
ment ; et con nous ne nous délitons mie en çou ke nous ne
connissons, et nous connissons miens nos proimes et
nos amis et lor œvres, ke nous ne les nostres œvres.
Car li jugement de cascun en ses propres choses est plus
défaillans k'en autrui, pour le grande et le privée affection
ke cascuns a à lui-meismes. Li bien eureus ara dont mestier
d'ami viertueus ens ouquel il puist remirer et reconnoistre
ses bonnes œvres, et ausi de son ami ; lesquex, pour çou
que li amis est ausi come li amans, sunt corne propres al
amant, et en eles se délite si con ens es sienes et con en
œvres ki sont de viertueus preudomme.
CHAPITRE XXIII.
Cis capiUes dëtiermine une question, lequel vaut mieus u faire
ami a avoir faif * ?
Dit que li sages ki en lui a soufissance, ne vient mie estre
sans%ami, et s'il le piert, si refedt-it un autre, et pour çou
sanle ke tôt doient faire ami, quant cis ki mains en a mes*
tier ne vient mie estre senuec, or poroit aucuns demander
quel vaut mieus u faire ami u avoir fait? Et il samble que
li faires, en tel manière que c'est chose plus déduisans
d*aucune bele chose poindre, ke d'avoir pointe, car li enten-
tive pensée c*on a l'œvre faisant engenre grant déduit et
grant délit ; ywelement ne se délite mie li œvriés en ovrant
œvre délitable et cis ki sa main en a ostée. A ce di-ge, ke
' Propos du phUoBophe Attale. Sbnbca, Epùt* tx.
78 LI ARS
tant oome il a entre la semant et le coellant, a entre celui ki
ami fait et celui ki ami a fait. Car li faires est plus déli-
tables, et li avoir fait plus proufltables ; ensi corne li moïens
eages des gens est proufltables, en enfance plus douce et
plus délitable, et proufis est plus grans en avoir point et li
déduis en poindre. Car tant k'il point, il use de son art, et
quant point a, si use du fruit ki par Tart est engenrés : et
li firuis est plus proufltables et li ars plus délitables \ Et
pour ce samble ke li faires ami est plus délitables et li avoir
fait plus proufltable.
CHAPITRE XXIV,
Cis capitle^ devise aucunes condicions de vraie amistë et aprent
laquele noblece est vraie.
Âpriès ce ke dit est, ke ceste amistés honeste si est
entre les bons, les sages, les viertueus, si regardons queles
sont les condicions et les manières de ceste amisté sicon
dit a este devant. Li fondemens de ceste amisté si est li
bi^is et l'oneste ki est es amans , ki lor volentés muevent
pour ce bien à amer et désirer celui en qui tex biens est ;
et pour ce ke li uns suppose et tient tant de bien del autre,
ke pour riens vers lui ne mefleroit ne ne passeroit raison,
devienent-il un et ywel ensamble, si que teles amistés,
encor soit li uns plus grans sires que li autres, les fait
ywés. Ne amistés n'abaisse mie le plus haut, mes le bas
enhauce : et sa noblece prendons garde et le première
naiscence des gens regardons. Tout sommes de Dieu estrait,
no souvrain père à tous : mais celé est droite noblece ki
* On lit : désirables dans le ms. 9,543. — Cfr. Sknbca, Bpisl. ix.
D^AMOUR. 79
le corage aoume de bonnes meurs. La bone volente à
toas apert; à ceste-ci sommes tout noble. Philosophie ne
sapience ne gëte nului puer ne n'eslist : ele reluist à
tous. Platon ne Âristotle ne prist mie philosophie nobles,
mais ele les fist \ Kiest donc gentis et nobles? Cil kibien
est de nature à vertu ordenési et appareilliës. Li corages
fait celui noble ki, en quelconques estât u condicion, sepuet
eslever deseure fortune. Et li plus grans biens ki soit en
noblece des gens, ensi come on parole communément de
noblece, c*est c*une coustume est entre les gens ennée
par quoi li hoir de la bonté de lor anciestre nei fourlignent ;
dont molt afiërent à mesproisier cil ki sunt fins de la
bonté de le lignie de lor anciestres, et cil à proisier ki
commencement sont de bonne lignie. Et jà soit-ce chose
ke li uns soit plus grans amis en signerie, n'est-il mie plus
espoir amis ; et pour ce dist-on ke amistés est yweletes,
maiement de corages, laquele souflst à la vraie amisté.
Et con grant force cest amistés a, poés savoir, quant de
toute la compaignie humaine ki à nature est conjointe, ele
est entre poi de gens u entre deux. Dont aucunes gens
dient ke amistés n*est fors consentemens de choses. divines
et humaines avoec cari tes et bienvoellance. Charités ajouste
seur amour perfection, si ke c'est ensi come amours par-
faite. Karités vaut autant come chiëre unités. Carités pro-
prement est amors à Dieu. Cest nos fait Dieu amer pour
lui-meisme, et nous et nos proismes pour Dieu. Le soleil
vœlent oster dou monde, ki amisté voelent départir ; de
laquele, de Dieu ne nous est mieudre chose laissié, ne plus
joïeuse ^. K'est plus caitive chose ke d'avoir délit en molt
* SbMSCA, Spkt. XLIV.
' Cfr. CicBRo, laeliMS,d€ ÀmicUia^ xiii, 47.
80 Ll AKS
de choses vaines, si k'en honeurs, en gloire, en grans éde-
fices et en aournement de son cors, et en corage à vertu
appareiiliet, ki amer et raamer puet, nient plus déliter ?
Bienvoellance et amistë del humaine lignie tolue, toute joie
en est ostée. Au monde sunt trois choses ki font à proisier :
fois, espérance et amours ou charités ; et de ces trois est
amours plus grande u charités.
CHAPITRE XXV.
Ois capitles ensegne k'amistës vraie ne se puet estendre
cran à pluiseurs, maÎB à un seul. .
Pour cou ausi ke li amans ki ayme selonc ceste amisté,
son ami doit amer sovrainement , et sovrainetés n'est k'à
une chose ki toutes les autres sourmonte en celui genre et
n'a nule pareille , li amis selonc ceste amisté n'aura c'un
seul ami, quant le doit amer sovrainement. Et s'il vient bien
à pluiseurs autres pour aus-meismes, pour le bien k'il en
aus set, n'est-il mie lor amis à droit parler, mais leur bien-
voellans ; laquele bienvoellance, pour ce, si con dit est,
k'ele mie n'est amistés, car ele est bien à nient conneus, là
ù amistés n'est mie, peutestre à pluiseurs, et amistés non.
Car amis selonc ceste amisté s'a selonc un samblant de
sourhabondance eu amant, se on regarde la grandece et la
quantité del amour. Mes s'on regarde le raison d'amer,
il n'i puet trop avoir ne sourhabondance ; car il n'avient
mie , ke uns viertueus, ki par raison ordene ses désir-
riers , aime un autre trop sourhabondamment. Sourha-
bondans amours n'est mie née à estre entre pluiseurs,
mais à un sans plus, ensi qu'il apert en l'amour d'omme
à feme : ke on ne voit mie c'uns bons aime pluiseurs
D'AMOUR. 81
femes trop sourhabondamment. Dont il apert ke ceste
amours honest6,ki parfaite est, ne puetestre entre pluiseurs.
Selonc ausi ceste amistë parfaite, li ami s*eutreplaisent et
enjoïssent ensanle moût durement ; mais ce n*est mie
legiere chose ke pluiseur puissent moût à un plaire ; car
poi de gens trueve-on en quex il n'ait aucune chose desplai-
sable à homme en aucune manière désirant, pour moût
de dëfautes de gens et des contrariétés k*il ont ensamble ;
dont il avient quant il molt plaist à un, as autres molt plaire
ne puet. Par aventure ausi ne seroit mie bon ne proufitable
ke à un plaisissent pluiseur ; car con li ami doient ensamble
vivre, et penser li uns as afaires del autre, il ne puet mie à
Ini-meisme entendre. En quoi, par aventure, il pert sovent,
et est retrais de son plus grant bien. Pluiseurs amis ausi
ne devons mie faire en quelconques manière d*amisté ; en Je
proufitable, pour cou que se uns bons a pluiseurs amis, des-
quels il rechoive aucun bien ne service, il covient ke il face
as pluiseurs bien et service ; et c'est moût coustable et grans
travaus, si k'à paine soufiroit li tans de la vie celui ki vol-
roit ce faire. Se dont il sont ami pluiseur, ki ne covigne à
sa propre vie, il en a trop et s'enpôchent sovent Tomme de
se bonne vie, ki gist en œvre de viertu ; car quant uns bons
trop sourhabondamment entent as besoignes d'autrui, il
s'ensuit k'il ne puist à lui-meisme entendre ne sa vie droit
ordener. En l'amisté délitable soufissent ausi poi d'ami ;
car délectations de defors, ki est selonc aucun déduit de
vivre ensanble, ki par tes amis est aquise, est en la vie
humaine quise, ensi con li sausse es viandes : laquele se poi
en est, ele soufist : ensi poi d'ami soufissent à délectation
c'on qnière des gens, pour avoir aucune fie par poi de tens
récréation. En amisté vraie n'est mie multitude d'amis
nécessaire, mais mestier avons de tes amis avec lesquex
82 L1 ARS
nous puissons vivre selonc ce que dit est par-devant, laquele
est selonc amistë viertueuse plus covignable. Or est chose
manifeste que ce n*est mie possible ke uns bons vive avec
trop grant plente de gent asquels il parte le sien et lui-
meisme, c*a vraie amour covient. Conneute chose soit ausi
k*il covient vivre ensamble lesi amis; et ensi s'aucuns a
pluiseurs amis, il covient ke tôt cil soient ami ensamble:
autrement ne poroient-il vivre ensamble ne demorer ; et
checi est trop fort ; car mauvaisement puent iestre pluiseur
d'une volentë, k'il covient en la vraie amistë, s'ele doit
estre bien maintenue. Car aucune fie li convenroit esjoïr
avec l'un de ses amis et avec l'autre avoir tristece, ki estre
ne puet de faire deus choses ensamble contraires : dont il
n'est mie boin c'uns home quière pluiseurs amis très amés,
ne à pluiseurs trës-amés se rende. Mais tant en face k*il
soufisse à ce vivre ensamble. Et avenir ne le voit-on mie
c'uns hom soit trës-amés de pluiseurs, si qu'il apert en
l'amour de luxure ; par coi il apert ke parfaite amours est
en une manière de sourabondance, ki ne puet estre gardée
k'à poi u à un seul. Car ce ki est superhabundanee aiiert à
pau u à un, car ne puet avenir à pluiseurs k'il ataingnent
à la souvraine perfection pour les très-grans et pluiseurs
empéchemens et dëfautes ki sunt ens es gens ; et on doit
ausi avoir l'ami esprové et vesqut ausi amiablement avec
H ; et mauvaisement puet-on avoir bien l'esprueve de plui-
seurs : car tout cil ki ami se monstrent , ne le sont mie.
Et si doivent ausi li ami ensamble vivre et esjoïr, et doit
peser un des amis del annui del autre autant con del sien
meisme; et c'est grief afaire as pluiseurs. Mais selonc les
autres amistes, la dëlitable et la proufitable, puent bien
estre pluiseur ami, ne mie selonc sourhabundance ; car ki
phis porte de délit u de prouflt en ces amistës nient soura-
D'AMOUR. 83
bondamment, c'est cil ki plus est amës ; et pluiseur pueent
bien porter ywel proufit u yvel délit. En ces amistës rie
quiert-on nul bien parfait, ne raisonable, ne perfection
selonc raison, si c*on fait en la vraie ; et pour ce pueent
estre selonc ces amistes pluiseur ami. Car nule sovrainete
il ne quièrent en ciaus kMl aiment : mais le prouflt u le
délit k'il en ont, ki en pluiseur pueent estre ywel ; car plui-
seur pueent bien rendre un meisme proufit.
CHAPITRE XXVI.
Cis capitles muet une question, se entre un grant signour
et un povre home puet avoir amistë vraie.
Mais, se entre un grant signour, si corne un roi et un
moïen chevalier, et soient tout doi ywel ens es biens ki ne
lor pueent estre tolu (ce sunt : sciences et vertus), et diffé-
rence n'ait entr*iau8 fors siguourie , s'entr'iaus deus puet
avoir vraie amisté, demanderoit aucuns. Et il samble ke
nenil. Car, si corne dit est, amistës doit iestre entre ywës ;
et ce ne diroit*on mie, ke li rois li doie partir son roialme
u lui roi faire ; par coi il ne puet avoir y weleté entr'aus deus
et ensi i fourra amistës. Encore li plus grans gueredons
c on puisse rendre à home viertueus , pour sa vertu , est
honeurs, et si ne li puet^on faire nule, tant soit grande, ki
soit eovignables gueredons ne soufissans. Et tout ausi ke
ens &s amours ki sont pour proufit u pour délit, li uns amis
rent al autre che ki plus grant est, selonc ces amistës;
ausi con li amis pour proufit rent à son ami proufit et cil
pour délit au sien rent délit ; lesquex coses sont plus
grandes selonc ces amistës : ensi li ami viertueus doient
rendre ce ke plus grant est selonc lor amistës, et ce
84 LI ARS
samble honears : dont il samble ke sHl sont ami , ke ausi
grant boneur portera li rois au cbevalier, con fera li cbeva-
liers au roi ; quant toutes les honors ke li rois puet porter
au chevalier ne sunt mie soufissans gueredons an bien et à
la vertu ki en lui est. Et devera ausi voloir li rois c'en Ton-
neure, ausi corne lui-meismes etke li rois Fonourast autant
con cis ferait le roi ; et ke li rois volsist ke il autant fîist
honnerés com*il*meismes, ne diroit nus ke che fust chose
avenans, ne ke li rois le deûst faire ; et autrement ne puet li
rois faire envers lui ce k*il doit, ensi corne il samble ; et che
ne doit-il pas faire. Pour ce samble k'entr'aus ne puist avoir
tele amistë .
CHAPITRE XXVII.
Cis capitles met, ains k'il aviègne à la rasponae, oe dont
ele sera traite.
A la response de ceste demande, covient savoir qu*il est
une manière d*amours ki est selonc souvrainetet, ensi con
de sovrain à dessourain \ si con de père al enfant, de vieig
à joueue, de baron à sa feme et dou commandant à celi
ki est commandes. Et entre ces manières a différence
aucune. Car autre chose vieut li pères al enfant et li com-
mandères au commandet; et ausi li pères au fil et li fils au
père, et li barons à se feme et la feme au baron. Et en ces
amours ne rent mie li uns al autre une meisme chose;
ensi comme on fait en Tamour pour proufit, là ù tout doi
rendent proufit; ne se n'el covient mie ausi querre. Car
quant li fils à son père fait si come à celui ki Tengendra,
et li pères au fil, ausi come à son engenreure, icele amours
•
* On lit : dessousirain dans le ms. Crov.
D*AMOUR. 85
puet estre parmenable. Ne ne covient mie ke li uns envers
l'autre face cou ke li autres fait vers li ; mais k*il fâchent
ce que requièrent lor estât. Et ensi faisant, gardent-il bien
la jweleté de tele amour. Car tele amours doit estre selonc
proportion, c*est à dire selonc aucun regart amesuré; si
que li plus aimables mieus soit amés k'il n'ayme, et li plus
pronfitables et li plus délitables et li plus honorables. Et
quuit en l'amour ki^est selonc sovraineté et dignité, li
regars et li proportions i est gardée, s'est faite en aucune
manière yweletés, selonc ce ke tele amours requiert.
Laquele yweletés doit estre quise en toute amour, car ele
est ensi comme commencemens. Car s'il sunt aucun entre
lesquex il n'ait yweleté, mais il i ait grant différence, si
come d'un bien bon à un bien movais, d'un bien riche à un
bien povre, il porra malvaisement entre aus avoir amistés ;
et ce véons : car s'il avient ke doi enfant s'entr'aiment en
lor jouenece, et li uns demeure tousjours ensi come enfens
et li autres deviegne sages et viertueus, amistés si faurra
entreaus, pour l'eslongement de yweleté ; laquele, si con dit
est, est ensi come commencemens d'amisté.
CHAPITRE XXVIII.
Cis capities estrait de ce ke devant est dit, ce dont on puet
à la question et as raisons mises respondre.
De ce que dit est , tant aions k'en l'amisté ki est entre
sovrain et dessourain , ne convient mie ke li uns rende
al autre une meisme chose , ne querre ne le doivent, mais
sans plus , selonc ce ke leur estât requièrent. Après come
il soient doi estât, li uns est d'omme sachant et viertueus,
U aïs D*AHOUft. — I. 6
86 LI ARS
pleins de viertus et de bonnes meurs , et li antres de prince
ki est en grand signourie ; et honeurs soit offre de rëvë-
rence , en tiesmoignage de viertu : se on porte le prinche
honeur, ce est en tiesmoignage k'il afiert à son estât k*il
soit yiertueus. Et selonc ces deus estas, sont deus manières
d'onneurs. Car on doit à viertueus porter honeur pour sa
vertu, si con lui croire en ses consiaus et lui débonnaire-
ment araisnier, et en mainte autre manière , et le prince,
pour sa princet et sa signourie, obeissement et service. Et
tels honeurs ne covient*il mie rendre au viertueus pour sa
viertu; car c'est Teneurs deûwe au prince pour sa signourie.
Or, retournons à no propos, se li rois et li chevaliers
pueent estre ami : je dis ke oïl ; car, selonc ce que mis est,
il sunt viertueus tôt doi , par coi il pueent bien estre y wel
tout doi selonc viertut, et ensi, tant come à ce, ami parfait ;
et pueent ywel rendre li uns al autre de ce k'apartient à
viertu ; et tant come il monte à la sovrainete , i a-il aussi
amisté etywelete; car, si con dist est, al amour ki est
entre sovrain et dessourain , ne covient mie rendre une
meisme cose ; ains est amours et yweletés bien gardée, se
cascuns Mt, selonc Testât ù il est, son avenant. Et pour ce,
ne covient-il mie k'ausi grant honeur que li chevaliers porte
le roi ke li rois li porte ; car aucune honeurs est deûwe au
roi, pour la raison de la signourie, ki n*est mie deûwe au
chevalier ; mais toute honeurs ki doit estre portée à home
viertueus por sa viertut, li doit li rois porter. Et vous dites
que toute li honeurs c*on li puet porter n'est mie soufissans
gueredons à la vertu ki en lui est? Je dis ke c'est voirs.
Et jà soit-ce cose ki ne souflsse mie toute li honneurs , ne
voet-il mie ke ce ki est mise à une chose et ordenée soit à
une autre. Car ce seroit remuever ordenance naturele et
raisonable, k'il ne quiert mie. Et pour ce, ne voet-il mie ne
D'AMOUR. 87
n'affiert que ii honoursc'on doit faire au roi, pour la raison
de sa signourie, Ii soit faite, encore ne sofist à lui tote
honeurs : car dont ce ki doit estre rendu pour possance et
signouiie seroit rendu pour viertu : et en ce seroit ordene
passée. Et si apert k*il puet bien ayoir entr'aus amistë. Et
si ne renderoHt mie jwele chose Ii uns al autre, se ce n'est
ensi que dist est, selonc lor estât, ki selonc proportion fait
yweleté et selonc mesure de Tun estât al autre ; et ceste
amistë si doit demorer tant corne il seront viertueus. Et s*il
arenoit que Ii uns ne fesist mie vers l'autre ce k'il devroit,
et as autres œvres ke à celés ki à vertut tourne, se mesist,
ne le détroit mie ses amis laissier, tant corne il poroit
aroir espérance k'a bonne voie le quideroit retourner. Mais
s'ensi avenoit ke Ii uns devenist bons et Ii autres si mauvais
ke nule espérance- ne fust de lui k'il peûist bons devenir,
l'amours de aus deus deveroit départir ; car trop seroient
loiug de yweleté. Au plus riche de lui, plus poissant et plus
honorable acompaignier, est chose doutable. Fais met sour
son col, ki à plus riche et plus poissant de Ii s'acompaigne ^ :
Ii riches, s'il ne fait mie ce k'il doit, si se coureche; Ii povres
s'il est blechiés, si se taist *. Se vos donnés au riche, il le
prent, et se rien n'avés, de vous se départ ; se proufltables
Ii estes , ii vous gardera et, en sourrians , vos biens vos
racontera, en disant : « K'avés à faire d'autres biens ke
des miens ? en avés assés. » Il vos confundera en ses
viandes, jusques adont k'il vos ait del tôt au-desous mis.
Et dont vous laira ses gabois faisant '. Se de plus riche de
vous estes apielés, tost vos en départes, car de tant plus
* nid., 4.
» /M(i.,5, 6,7,8.
88 LI ARS
VOUS apielera *. Ne soies trop enariaus *, ne rien ne li repro-
vés ; ne de lui trop ne vous eslongiés , par coi il ne vous
mete en oubli ^. Ne laissiés mie ke vérité ne li dites par rai-
son, et ne vous fiés mie en le plenté de ses paroles : en
plenté de paroles il vous tentera, et en sourriant enquerra
vos secrès \ Prendes bien garde à vos paroles, car vous aies
avec vostre grevant ^. Quele compaignie est du leu et del
aignel, depékeur et de juste? ensi quel pais bonne a entre
riche et povre ^? Li mangiers du lion est li bues as cams ^.
Ensi est li povres peuture du riche '. Ensi corne humilités
est al orguilleus abhominable, ensi a en desdaing li riches
le povre ^. Se li riches est courechiés, il est pour les amis
rapaisiés ; mais se li povres dechiet, à poi près des amis
est fors bouté '®.
* Ecclûj XIII, 12.
* \&T : couvriaus daiiB le ms. Croy. — M. E. Gachrt (Olossaire
roman) cite cuvrier, cuurier (formes plus rares curier^ cuitroier
et cuivrier), tourmenter, chagriner, gêner; étymologie cura^ latin.
Il le donne comme synonyme d'ensonnieTf qui a bien en effet le même
sens, c Ce mot est teUement rare chez les trouvères, dit-il, qu^on ne le
rencontre pas dans les glossaires. » On peut en dire autant d^ enariaus.
La variante est précieuse par cette circonstance qu'elle ÛJie le sens des
deux synonymes, qui traduisent ici Tadjectif du texte de VEccldsias-
tique (xiu, 13) : Ne sis improbus. Le mot enariansne figure non plus
dans aucun lexique.
' Eccli., XIII, 13.
* nid., 14.
» Ihid., 16.
« Ibid., 22.
' Var : Chans. (Ms. Croy.)
* Ecclû, XIII, 23.
» Ibid., 24.
«0 Ibid., 25.
D'AMOUR. 89
CHAPITRE XXIX.
ris capitles met aucuns ensegnemens ki sunt à garder entre
vrais amis.
Et se vous joués et mokiés à vostre ami, gardés que cou
soit en tel manière qu'il n'ait matère de lui courrechier :
on dist aucune fois voir, d'on corouche celui à qui on le
dist ; car souvent vérités est haineuse \ Ki giète le pière ou
pot, il le destruit : ensi ki tenche à son ami, donne occoi-
sou de départir. Se sour l'ami traies vostre espée, ne vous
en despérés ; bien trueve-on voie de racorde : neis, se ses
paroles sont tristes. En tenchiers, en vilain reprovier, en
orguel, en révéler les secrès d'amours est plaie malicieuse :
en ces cas est griës li acorde ^. Ki révèle les secrès son ami,
il ment à la foi d'amisté ne ami ne trouvera ^. La douce
parole muteplie les amis et adébonairist les anemis ^. Acuser
ne devés vostre ami se il envers vous ne fet cou k'il doit
faire, encore face-il à reprendre d'autrui. Car à vrai ami
doit soufire k'il face bien à son ami ; car il n'aime mie pour
proufit; ensi ke nous véons des mères, qui il soufîst bien
faire à leur enfans, encor ne lor fachent-il bien. En l'amour
pour proufit u pour délit reprent li uns l'autre : car en icels
amors portent li amit proufit u délit pour cou k'il béent d'iaus
ravoir autel ; et s'il ne le truevent, li uns se plaint del autre,
et de legier li amours en départ. Ne blasmés la cose se
* Tbrent., Andria,!. 1 ; Cfr. Gicero, Laelius^deÂmicitia, xiv, 89.
* Fcdû, xxu, 25-27.
' Eccli.y xxvn, 17.
* Eceîùf VI, 5.
90 Lf ARS
sachiés de ciertein quele ele est, et quant vous le savés, si
le corregiës justement et débonnairement ; ne loës les gens,
si les aies oii parler ; car li parole grand signe donne de
gens connoistre. Et se li uns amis rechoit bien del autre,
il doit regarder se li donnans i entent nul rendage; lequel,
s'il se perchoit, se rendre li puet souflssant chose, faire le
doit : et se rendre ne li puet, garder se doit de prendre.
Et li rendre en Tamour proufitable et délitable, doit estre
fais selonc Testimation et le quidier du rechevant. Car
mieus set ke che li a valut ke li donnans. Et en tel amour
sont li bien fait pour le ravoir. Mais , s'on donne aucune
chose selonc Tamour honneste, dont encore n*entengent li
donnant nul gueredon, est-on tenut par raison du rendre
selonc l'estimation et le quidier dou donnant, soit grand u
petit, u porte grant proufit u non. Car li donnans quide et
veut faire le plus grand bien, s'il puet : dont on li doit rendre
selonc son quidier. Et s'on ne li rent, il n'acusera ne nç
reprendera son ami , encore lace-il à reprendre d'autrui ;
car, en reprendant, sambleroît-il que par el ne li eûst-il
bien fait ke pour ravoir; ke faus est en tele amiste. Li
vrais amis d'amistë partir ne se puet ; mais , se li amours
estoit en aucune manière blechié, encore en tel point se
rent et tient-il pour ami. Et regarder doit-on en gueredon
rendre , par quoi ce ne soit mie si come une marcheandise,
c'en doinst tantost l'un pour l'autre ; car aiisî pèche ki gue-
redon avancist con cils ki tart donne * : cou c'on tost guere-
donne , fait sambler ke li dons soit à kierke u pau prisiés
à cis ki le donne ; et ki offre plus k'il ne doit, il a doubles
grasces. Et se li amis reprent l'autre, ce doit estre quant
il le voit ovrer envers autri autrement ke raisons ne porte :
^ Sbneca, de Benejlciù, vi, 43.
D'AMOUR. 91
soYent aucun plus les reprises ke les batures chastoient et
tel repreudeur doit-il bien oïr ; car cui oreilles sont closes
à entendre le vérité de son ami , despérance est de son
salut ^ ; car ki le mie despite , petit et petit va à nient ^ ; le
méfiait reconnoist ki le reprendeur u le juge fuit. Ki lui-
meisme n'entent et autrui oïant, riens en son cuer ne met,
ois à riens n*est utiles : bien ferés se vous créés tous dire
ce ke vous faites. Corrigiés vostre ami, par quoi par aven-
ture il n*entenge mie k*il ait méfiait» et die : je ne fis nul
mal; et s*ille connoist, k'il ait honte d'autre fois faire ^. Ki
le mefiaisant amainne à bone voie, il Ta gaaigniet ; et ki
lait périr celui qui corrigier puet, li sans de celui sera
requis de le main celui ki ne corrige. Il est aucune reprise
mençoignable en Tire dou tenceur * ; et autre ki est bonne eu
la débonnaireté dou sage et del ami : mieus vaut reprendres
ke courrechier ^ : et celui ki se counoist et amender vient
nient eslongier et lui faire en aucune manière penance faire,
par coi il fuïse volentrivementmefiaire^. Ki het iestre repris,
il est en voie de pechier ^ ; méfiait avés, ne vous i amordés
plus * ; li dent de pechiet sont dent de lion, les gens ociant ® ;
si con le serpent, le méfiait fuïés; car se vous le soustenés,
il vous dechevra *® ; et ki Diu crient tost à soi retourne : et li
' CicKKo, Laelitts, (le Amicitidy \xiv, 00.
* Eccli,^ XIX, 1.
^ im.. 13.
* im., 28.
•"* Var : Corregier. (Ms. Croy.)
• Ecclû^ XX, 1.
' /Mrf., x\!, 7.
« Ihd., 1.
• TWa., 3.
«• 7Wrf.,2.
92 LI ARS
acoroplissemens de la cremeur de Dieu est savoirs et sens ^ .
Kiconques en pensée de droiture se départ, en ténèbres est
jà pecans. Ne si cruelment n'aflert amis à reprendre, par
coi on le crieme et on ait de lui paour. Car con cremeur
viegne par defaute de pau croire son ami , lequel contraire
en vraie amour covient , entre amis n'ara point de cremeur,
nient plus ke lui-meismes, quant amis est autres je. Nous,
de tant meins autrui corage hardiement reprendre devons,
ke nous savons, ke par nostre veûe , nous ne poons les
ténèbres d'autrui corage enluminer. Et quant autrui re-
prendre volons netiier nos devons, car l'ordure tierdre ne
puet li mains de boe conchiie. Cremeurs n'est mie en amisté ;
mais parfaite amours met fors cremor. Car cremeur à cis
ki crient, sanlent aucun mal avoir entr'iaus. Dont cil ki
crient n'est mie parfais en vraie amours ; mais vergondeus
doit-on estre de son meffait; et garder s'en doit li amis,
pour ce ke par son meffait ne soit à son ami cause de
tristeche par ses malvaises œvres.
CHAPITRE XXX.
Cis capitles enseigne par quel defaute amisté» puct desevrer
,et par quel ne doit defalir.
Et ensi con les œvres amables siint si come comence-
mens del amisté, en tel manière li défaute si est comen-
cemens de la desevrance, et le défaute ten-je quant on faire
le puet et on ne fait mie. Et se li uns amis est eslongiés del
autre, jà soit-ce chose k'il ne face œvres amables li uns al
* Ecclû, XXI, 13.
D'AMOUR. 93
autre, ne départ mie li amistés ; mais k*il le fâchent quant
il en aront pooir; car il ne covient mie vivre les amis
ensanle ensi con bestes en une pasture ; mais des corages
doivent cil estre tousdis ensamble, en faisant œvresplaisans
et amistables, toutes les fois k^l pueent Tuns al autre. Ne
tencier ne doit-on mie ; car nule rien n'est tant deshoneste
con d'avoir tençon à celui avec qui on a vescut si con ami.
Et on ne doit mie ausi demorer avec gens dessamblans ne
de diverses opinions, car sovent i avient rancuer. Avec ausi
les amis absens puet-on avoir conversation quand on voet et
tans voirs est que la présence nous alecrenist * ; dont ,
aucune fie, quant à eaus parlons u jeûons par l'ententivetë
et le yvroigne dont empli sommes, ne savons-nous ke nos
faisons ne n'i pensons mie; mais en remirersovent Testât ù
nous avons estet, souvent perchevons plus grant solas par
le connissance ke dont avons , ki devant estoit ensi con
morte. Car la connissance dou bien fait le solas et le déduit
de la chose eue ; car li biens c'en a, s'il n'est conneûs, petit
engenre de solas. Et pour ce de ywel corage devons porter
l'absense de nos amis ; car encore présent sunt il moult
absent. Regardés les desoivres de la nuit; et puis les afaires
à cascun divers asquex il covient iestre ententif , après les
secrès lius et estudes ; vous véés ke pau nos tolent li pére-
grinage et les voies et les rainables demojpées des amis. La •
possession et la présence del ami doit-on avoir en corage,
car celé ne faut onques; tousjours est amis présens. Canque
li plaist de son ami toujors voit: cis estudie avec mi,
mangue et boit, dedens mi est et je en lui * : et che ke par
cors ne puet estre furnit, est acomplit par pensée. Et ne
' Seneca, Ejpist.^ Lv.
94 LI ARS
mie li bien faires à aucun ^ fait Tami * ; mais avec ce la boue
volontés c*on a de tousjours faire quant on puet : car il avient
sovent que cil ki ayme pour bien, si est amés pour prouât;
et cils se faint à estre vrais amis en faisafit aucune fie les
œvres ki à vraie amisté apartienent ; mais pour ce k'il à le
vraie amor n*a mie vraie entention , mais à la prouâtable,
se n'est-il mie nommes vrais amis, aussi come à tele amour
soit avec le fait requise et nécessaire bonne volontés ; et de
teus ki ensi se faignent vrai et si ne le sunt mie, trueve-on
maint ; et tel si font molt à blasmer , quant par eaus est
déchus li vrais amis ; et li vrai perdent à estre conueût et
souvent à estre amet. Et plus font cil faus amant à blasmer
ke cil ki faussent la monnoie : car de tans con li faussetés
est de plus noble chose et de plus honorable, tant fait ele
plus à mesprisier.
CHAPITRE XXXI.
Cis capitles muet une demande s^on se doit miens amer k'autrui.
Demander puet-on s'on se doit mieux amer qu*autrui? et
il semble que non ; car nous véons c*on blasme ciaus ki
s'aiment sovrainement, enquêtant lor proufis u lor délis,
ensi con lui amer fust maus. Car li malvais si s'aiment et
quèrent sovrainement lor biens, et que pieur sont, plus le
quiërent; et en ce sunt-il durement blasmet quant il ne
quièrent fors lor bien ; et li viertueus ne œvrent mie seule-
ment pour eaus, mes por autrui, et pour Tuevre de viertu ;
• Var : AutnU. (Ms. Croy.)
* SeNECA, Jfj9il^, XIX.
I
DAMOUR. 95
et kl Staline plus c'autrui, puisk'amers est voloirs à che c*on
diïpe bien faire sovraineinent, on se voira sovrainement
bien, et ensi n*ara-on cure se de loi-meisme non. Et ce est
yisces , par coi il sanle c'on ne se doit mie amer plus k'au-
trui. A ce respon-ge, c*on se doit plus amer ke nul autre,
tant con del amour vraie et viertueuse ; ne se puet nus haïr,
simplement à parler; car cascuns naturelement apëte et
désire à lui bien; car nus ne puet riens désirer, se ce n*est
sus raison et samblance de bien ; car mal avoir u désirer
est sajos se volonté , et aucun amer est voloir celui bien ;
dont nécessaire est ke cascuns s*aime et impossible est ke
nus simplement se hache ; et par aventure et selonc aucune
manière samble c'en se hache, quant on désire ce ke selonc
aucune manière est bon et simplement mauvais , u quant
aucuns aime les biens ki sont selonc le mains bone partie
de lui ; si ke quand on aime plus les biens du cors ke de
àme; ^t dont dist-on c*on se het; mais ce n*est mie sim-
plement, mais selonc partie u par aventure; et selonc ces deus
manières, ki ajme malvaisté, il ne het mie sans plus s'âme,
mais lui et li amours à lui-meisme est dite largement ;
car proprement à parler, amours si est entre deus extrémi-
tés, c'est-à-dire deus corons d'une chose ; entre ques deus, uns
moïens est, si ke del amant et del amet. Mais pour ce ke les
œvres sont premières à lui-meismes k*à son ami et à son
ami après par le comparison de lui-meismes, si samble estre
amistés, Famours ki à lui-meismes est. Et la raison pour-
quoi les œvres amables sont faites par le comparison à lui-
meismes, si est ceste : à premiers si devons savoir, ke les
œvres selonc Lesqueles les amistés sunt déterminées , sunt
selonc proportion et mesure à lui-meismes; car nous disons
celui ami al autre ki fait à aucun ce k'il feroit à lui-meismes
çt ke les œvres soient prises selonc lui-meismes apert.
96 LI ARS
Nous disons ke ce sont œvres d'amistê quant li uns vieut al
autre bien, et lî fait et pour celui k'il ayme : et che si volons
à nous sovrainement et premiers. Après nous désirons vie
à nos amis pour aus-meismes ne mie pour no prouflt; et se
ensi estoit k'amistës fust départie, pour ce ke je ne l'eusse
mie vrai ami truevé, et k'il faingnoit à iestre, volroi-je
toutes voies k'il vesquist, et lui doi voloir plus de bien k'à
un autre, ke je onques n'amai , quant il est vaissiaus en qui
jadis m'amour reposa ; maiement se li departirs ne vient de
si très-grant malvaisté , dont je soie pour lui ensoingniés.
Vostre viel ami ne laissîës mie; li noviaus n'iert mie sam-
blans à lui : vins noviaus, amis noviaus; et quant enviésis
est, s'est bieus * par saveur *. Et s'on est déchut aucune fie,
c'en quide celui ami ki ne l'est mie, n'est point merveille ;
car nus n'a si certaine main en bénéfices ki ne soit sovent
dechius *; et pour ce, la chose dont la venue est nient cer-
taine, assaïer doit-on, pour savoir s'avenir poroit. Car
iestre ne puet à celui ki vieut assaïer, k'il aucune cose ne
trueve : dont, s'on n'a ami, on le doit querre et pourchacier.
Encor dist-on que li ami voelent ensamble vivre et eslisent
une meisme chose, et s'éjoïssent li uns del bien del autre :
et li mal lor desplaisent; et ces choses nous volons sovrai-
nement à nous. Et ke nous nos doïons bien voloir et vivre
sovrainement, et méement tant con il a entendement apert;
car cascuns si doit désirer à estre boins et viertueus ; et à
ce ne puet-on venir sans vie et meisment sans celi ki appar-
tient al entendement, c'est savoirs : car c'est ce ki plus fait
l'omme boneureus;.ke cascuns désire à estre , car plus doit-
on désirer à bien vivre ke à vivre sans plus. Li preudons est
* Var : Bus. (Ms. Croy.)
* Eccîù, IX, 14-15.
' Seneca, Epist. Lxxxi.
D'AMOUR. 97
fais en trois manières : par nature, par coustume et par doc-
trine. Li première manière est donnée de par Dieu, la
seconde par usage, et la tierche par parole.
CHAPITRE XXXII.
Cis capitles prueve ke li viertneus doit Toloir avoir richeces
amesurées et en occoison de ce met plnseurs notables.
Et biens ausi autres nous nous devons voloir, si con
richeces ; car eles sunt ensi corne estrument à vertu. Car ki
povres est, il n'a que donner, par quoi il ne puet estre larges
ne avoir le vertu de largece selonc son milleur estât. Car
li abis sans plus , c'est-à-dire la manière de savoir ovrer
viertueusement, ki par souvent ouvrer est aquis, si k'aussi
ke de coustume à manière d'ouvrer viertueusement, n'est
mie vertus ; ne le fait mie en son milleur estât ; car les
œvres de vertu sovrainement ne sont mie seulement en
savoir bien ouvrer et en avoir bien ouvret, mais ou bien
faire, et pooir, et voloir. Car li lœnges de vertus si est en
œvre ; de lequele, quant on sovent se dëlait , nécessaire
chose est c'on se retourne à maint autre estude : dont, li
abit sans ovrer ne font mie ciaus parfais ki les ont, et li
voloir des gens ne puent estre ausi conneût parfaitement,
se che n'est par esprueve ; dont li povres n'a mie grant
pooir d'autrui aidier, ne de donner ; par coi il puet malvai-
sement estre larges, selonc le milleur estât de ceste vertu.
Et ces richeces ne doit-on mie querre sans tienne ; mais
eles doivent estre amesurées , selonc ce k'il doit souâre à
son estât pour vivre viertueusement; car trop grans richeces
destourbent bien plus grant bien et plus noble chose, si con
98 LT ARS
sftToh* et Tenqueste de la téritet des choses. Et poar ee pria
Salemons li rois à iK)6tre Signeur k'il ne li donnast ni
richece ne povretë, mais sans plus ce ki à se vie estoit néces-
saire ; por ce ke par aventure, se saoules fust k'il ne rendist,
et povres fais parjurast le non de son créateur. Cil cui bien
et richeces ne samblent trës^grant , encor soit-il sires de
tout le mont, si est-il povres et chëtis ^ Car cil I9 poi a n'est
mie povres, mais ki mains a k*il ne covoite ' ; car povretes
si est défaute et ki covoite plus k'il n'ait, de tans est-il
povres et défaillans. Ausi con la maladie suit Tomme gisant
sour paille u sor lit d'or, ensî povretes et avarisses, ait li
bons poi d'avoir u grant plenté, tousjours le poursuit ses
maus ^. Ghétis est ki ne se juge boneureus encor soit-il oom-
mandères dou monde ; il n'est mie boneureus, ki iestre ne
le quide ^. K'a-il à dire, quex vos estas soit, s'il vos samble
malvais? il covieott ke vos corages vous juge. Estre content
des sienes choses est trës-grande et très-certaine richece ^.
Se vous vives selonc nature, jà povres ne serés : se selonc
l'oppinion des gens jà riches ^, car viertus est selonc nature
et li visces sunt à li anemi '. Nus n'est de Dieu à voir plus
dignes ke cils ki richeces despite ; laquele possessions n'est
mie denoiie ; mais sans cremeur et sans doutance le doit-on
avoir , c'en aquiert en une manière , s'en tient et croit sans
celés vivre bieneureusement , se celés on regarde et con-
noist ausi con trespassables *. Grans sires et riches est, ki
' Epicure.Cfr. Sbnbca, Epist., ix.
' SbNBCA, EjHSt, II.
' Sbnboa, SpiH.t XVII.
^ Sbnboa, Spiit,, IX.
^ CicBRO, Paradoxa, vi, m, 51.
^ Sbnboa, EjHst,, xvi.
^ Sbneca, Spiit., L.
* Sbneca, EfUi,, xviii.
D'AMOUR. 99
en richMes est povres ' . Li poyres ki ridieees despite, riches
est : dont on dist que beneoit soient li povre de volenté,
car à eus est li règnes Dieu '. Ei riches est de volente , il
n'est mie sovent quites de pechiet, car par l'amour des
richeces sont maint mal commenciet. Grant chose est d'user
de vaissians de terre, si con d'argent, et meure chose n'est
user de ciaus d'argent si con de terre ^. Laquele chose on fait
par despiter richeces. Car se riches estre volons, nous ne
devons mie richeces, honeurs et dëlis , l'un ajouster avec
l'autre, mais soustraire la covoitise de ces choses. Legiere
chose est li occupations et l'ensonniance de ces choses esca-
per, se nous le pris et le value de ces choses despitons ; c'est
ce ki nos tient à lor amour et fait en eles demorer. Et plus
sovent véons les povres ke les riches plus vertueusement
ouvrer, car richeces s'est, selonc le loi de nature, ordenée
povretés. I) ne covient mie le riche ne le boneuwireus estre
signour de tiere et de mer ; est li servages de ciaus dou-
tables, ki, par covoitise d'avoir ou d'iretage, ne refusent
nul service. Tout li lasche corage et humle à choses vilaines,
par cremeur, est servages ; de ce devons avoir grant honte ;
ke sans plus, ce quidons acater, ke pour argent avons, et
ce pour coi nous-mîmes nous metons, n'achatons mie, ains
disons k'ensi ke pour nient les aions. Nule chose plus chiere
ne milleur ne quidons con le bienfait, tant ke nous le
prions ; nule plus vilh quant nos l'avons. Et vous demandes
ki fait l'oubliance des bienfais rechius ? la covoitise d'autres
rechevoir ^. Nous ne pensons mie à ceke nous avons rechut.
' Sbnsca, Epist., xz.
■ Evang, S. Matt., v, 3 : S. Luc, vi, 20.
' Senbca, Epist, V.
^ Cfr. Skueck^ de BeneJkiUj m, 1, 3.
100 LI ARS
mais à ce ke demander volons ^ De droiture nou3 ostent
richeces, honneurs, poissance, délis et autres choses ki
chieres sunt, selonc nostre opinion, et selonc lor pris viles.
Nous ne savons les choses estimer ne prisier ; lesqueles ne
mie selonc la famé des gens devons prisier, mais selonc lor
nature. Ces choses n'ont en eles nul grant bien, par quoi
eles doivent si à eles traire nos cor âges, fors ce k*on se suet
d'elles esmervillier. Eles ne sont mie loées pour ce k'eles
soient à covoitier, mais on les covoite pour ce c'on les loe,
et li peules fauses loenges en suet rendre. Ke covoitiës-vous
d'estre loés de ciaus ke vous-meismes loer ne poés ? Nous
ne loons mie ce c'on doit loer ; mais nos covoitons ce c'on
loe ; dont nous sommes dechiut. Et quant li erreurs de cas-
cun a fait l'erreur commune, dont fait li erreurs commune
l'erreur de cascun *. Pour ce doit-on connoistre le commune
opinion des gens, car le plus sovent ele est fausse et dou-
table : li exemples de nos proismes nous corront plus tost ;
li œil et les oreilles du commun sunt malvais tiesmoignage.
On puet bien toute chose despire; tout, uns avoir ne puet ;
dont li plus brief voie , à vraie richece aquerre , si est par
eles despire. Ensi vit li sages ; ne mie ke de tôt en tout, sans
riens avoir, il les despite; mais ausi il les lait autrui avoir.
Cankes vous faites, devës à vous retorner et à vos cor âge;
celui usés, et nuit et jour ; par petite labeur est cil nouris.
Dont, devons faire ensi ke Senèkes dist : « Nos frons se con-
corde au commun , et par dedens soit tôt dessamblant ^ ;
c'est-à-dire ke samblant soyons à eaus es communes choses,
par defors, et par dedeïis nous, tenons la vérité des choses.
* Senkca, Epist,, Lxxxi.
* Senkca, Epist., lxxxi.
' Sknkca, JS'p«<., V.
D'AMOUk. loi
Onques fait il ne peut ou peule plaire. Car oe ke je fai
n'aprueve point 11 peules , et ce ke li peules aprùeye» je ne
fai point. Ki est cis ki puet plaire au peule, qui Vertus
plaist? Par màlvais art et engien est li faveurs du peUlé
aquise; laquele se tous voles avoir, il vos covient iestre
samblans à eus. Car il n^apruevent rien, ford ce k'il ont
covent, et de tel acort et loenge, doit-on faire pau de force.
Car moult plus devés enquerre et eslire quel vous vos sam^
blës que queus vous samblés à autrui ' ; dont David dist :
« Dieus désierte les os de cîaUs ki a gent plaisent ; il sunt con-
fus, car Diex les despite. » Ke vos fera dont ceste noble phi-
losophie, ki devant toutes ars, toutes choses afiert à mètre
et à loer? Ke vous voelliés roieus plaire à vous k'au peule ;
par quoi sans cremeUr des hommes vous vives, u vous vain-
kës les maus u vous fines *. Et adont vous tenés à bien euwi-
reus, quant vivre poës à huis overt. A peine trueve ki vivre
i puist ; ke vaut eskiver les œils et les oreilles des gens?
La bone conscience le commun apiële et la malvaise en
repost est essongnié et angousseuse. Se honèste est et bon
ce ke vous faites , tout le sachent ; et se mal est , k*a-il à
dire nului savoir, quant vous le saves ? 0 vous chaitis , se
vous despisiésvo tiesmoignage^ I et se les richeces abondent^
on n'i doit mie si le cuer mètre , ke on soit à eles sougit ;
mais eles doivent estre sougites al omme» et si n'aflèrent
mie à refuser ; car de povre corage vient nient pooir soufrir
richeces ^. Et veut ausi li sages vivre avec lui-mismes, et se
délite en retournant en soi et à ses œvres. Car, quant en
retournant à lui, il recorde les boines œvres k'il a faites, il
' Srnrca, Epiit, XXIX.
' Sbnrca, Bpist, XXIX.
' Srnrca, Epist, xi.iit.
* Srnrca, Epist. v.
LI ARS d'amour. — I. 7
102 LI ARS
se délite molt , et selonc ce k*il a encore espoir de bieii
ouvrer et k'il œyre. Et ses cevres, li sages doit savoir et
nient cuidier. Et si se dient li sages et li desplaisent ses
meschéances. Mais il ne 8*esjoïst mie ne ne dient, par quoi
il passe raison , si k'aprës le joie u le tristece il se repente
de ce k*il a tant fait ; et repentir s'en dort , car il garde le
moiien en tristece et en délit. Car ses entendemens, ki est
selonc raison, goveme son appétit et son désir, et ne mie
li désiriers Tentendement.
CHAPITRE XXXIII.
Gis capitlea moustre ke liviertueus s'aime soveraineinent.-
Moustret que li sages quiert premiers les œvres amables
viertueuses pour lui, et faire le doit selonc ce ke dit est par
devant. Et pour ce c'on œvre envers aucun selonc les œvres
amables, premièrement et souverainement, li uns est tenus
pour amant et li autres pour amet; et cis est plus amés à
qui on vient che souverainement, et cascuns vieut plus ces
choses à lui k*à autrui ; et premiers il iert plus amables à
lui-meisme k*à autrui et s'amera plus ke nul autre, et
meement del amour vraie et viertueuse. Et ce apert ausi par
les dis communs. Car on dist que cis à qui on vieut plus de
biens, est plus amés, et ki plus ont lor cuer un, et qui
choses sont plus communes, et ki ensamble sont plus ywel ;
et ki sont ensi ensamble que li genous est à le jambe ^ Par
toutes ces choses si poons entendre k'amistés est en y weleté
et cest si est sovrainement d'aucun à lui-meismes, par quoi
• Aristote, Morale à Niconaque, IX, vm, 2.
D'AMOUR. 103
il s*aiine souvrainement. Et ceste amours si est à etitetidre
de la Traie et de ceste-ci esiril assés moustret c*ou se doit
plus amer c'autrui. Car ensi con li raisons, qui est encontre
ceste partie, dist k'aucun sont blasmë pour ce qu*il s*aiment
trop, et ke plus s'aiment plus sont blasmé, c'est voirs de
ciaus ki de yraie amour n'aiment ; ensi con cil ki se voelent
trop de richeces et de délis : ensi con li maWais ki pour el
n'aiment eaus ne autrui. Mais li sages s'aime pour lui-
meisme, ne mie pour ce k'il bëe à avoir aucun prouflt de
s'amisté. Et se li amans n'est teus à son ami, jà ne sera
vrais. Car vrais amis est ensi con li amés. Premiers doit-
on avoir amour à lui-meisme et puis samblant querre à lui-
meismes,cui amours ont si à la soie jointe, c'en face de deus
une. Et en tels puet estre l'estabilitës d'amisté confirmée,
ki conjoingnent par bienvoellance, premiers asvisces, dëlis
et voloirs commandent, asquex li antre servent, et après en
droiture et raison s'enjoïssent ^ Car confermet les engins,
les voloirs et les eages, les amistés doient estre jngiés.
Trës-joïeuse chose est li amours de ciaus, lequele sam-^
blanche de bonnes meurs a conjointe ; car plus deshoneste
chose n'est ne pire, ke d'avoir l'auctoritë dou vielg et le
visce des enfans *, Et pour ce ke li pluseur quiërent trop les
richeces et les dëlis, s'est apielëe l'amours , ki à lui est,
malvaise et deshonneste, encore ne le soit-ele mie, selonc ce
ke parlet est par devant. Car li bons si font des biens k'il
ont, bien à eaus et à leur amis, asquels il les départent
selonc raison et ce k'il affiert; mes li malvais ne font ne à
aus ne à autrui bien, ains griëvent eaus et lor proïsmes, en
ensivant lor Jmalvaises volentës et lor vies malvaisement
*
* CiCERol Laelius, de Amirilia, xxi, 81 et xxii, 82.
* Senf.ca, Epist.f IV.
104 LI AKS
usant. Entre le malvais n*est mie ^unistês, proprement a
parler, ki est entrechanjable bienvoellance nient celëe pour
bien honneste, n proufitable, u délitable ; mais concorde à
aucun mal jà faire i puet bien avoir entriaus et tels concorde
n'est mie parmenable ; car lor voloir ne sont mie parme-
nable ne estable, ke à amisté co Vient; et ki diroit : « il se
délitent ensamble, » non funt> mais el mal dont il sunt com-
paignon. Car la concorde des malvais est assemblée par
màlvaise okison, et concorde n*a mie sovent entr*aus. Car
trop quiërent les grans habondanees des honeurs et des
richeces ; et poi se Hdëtent à lor pooir en estât de mal à sou-
frir ; et lor compaignons en font volentiers avantage. Amis-
tés et bonne voellanee ki est par legiëre okison, tost départ;
mais ocoisons ferme le fait durer. Li pluseur voelent avoir
amis tex ki ne pueent u ne voelent estre ; et ce k'il lor font
de biens et de soûlas, désirrent-il c'en lor fâche ^ Car des-
pareillies œvres et meurs ensivent cex qui dessamblance
fait amisté dessamblant '. Mais ki se paine et estudie à ce
k'il justes soit u bien atemprés u en quelconque manière il
aquiert bien et vertu, nus ne blasmera celui ne ne tenra tel
aqnest à lui-meismespour mal. Et cis ki ensi s'aime selonc
bien, donra et fera bien à son ami, selonc ce ke par raison
li devera plaire ensi con à lui-meisme, car amis si est uns
autres con li amans ' ; et nul si girant bien ne puet li uns al
autre faire, ki ne face à lui-meisme plus grant. Car s'il li
donne dou sien et il l'onneure et se mëce pour lui en péril
de mort, il n'i met fors choses trespassables et il en aquiert
vertu ki li dure à mort et à vie ; et moult vaut plus vivre
* CicKRo, Laelius, de Amicitia, xxii, 82.
* CrcERo, laelius, de Amicitia, xîc; 74.
* Ce membre de phrase est tiré du ras Croy.
D'AMOUR. 105
vertueusement et bien faire un poi de tens, k*il ne face plus
longuement en quelconques autre manière ce soit. Et plus
ellist li yiertueus à faire une grant œvre virtueuse ke molt
de moïenes ; et plus ellist le délit court des grandes œvres
viertueuses, ke plus longes demeures ; et ce apert en ciaus
qui mort suefrent pour vertut u pour lor amis; ki plus
aquièrent k'il ne pierdent ; et de tele vraie amour, trueve-on
un essample de Denyse, uns tirant ki, con de deus amis ewist
pris Tun et à mort le volsist mettre , cils ki iert en tel péril
prist respit pour aler à sa maison pour ses choses ordener ;
lequel li autres amis , sour paine de la tieste à pierdre, de
à certain jour et certaine eure revenir rapléja et entra en
prison pour lui. Celui pour ses besoignes faire longuement
demorant , li autres fu de pluseurs pour fol tenus ; ne pour
ce de la loïauté son ami n'ot défiance. Toutes voies, à celé
eure ke li tyrans avoit mise, cil revint. Li tyrans dont
esmervillans lor corages et lor amour , les délivra et lor
requist ke ou tierch de lor compaignie le vosissent reche-
voir ^ . Et lait moult bien li virtueus son ami faire aucune
moïene œvre de vertu, encore le puisUl faire^ pour son ami
avantier en prouflt u en loenge ; et plus œvre virtueusement
en ce, k*il est cause de le vertu son ami, que dont k'il fesist
tele œvre, meement puiske pooirs li demeure de tel chose et
de plus grande une autre âe à faire. Et enaî apert ke li vir-
tueus aquièrent à aus tous les biens k'il pueent honorables
et loables ; et ensi s'aiment sOVrainement ; et ensi doit estre
entendue Famours à lui, selonc ce ke li virtueus s'aime, ne
mie selonc ce que li malvais sunt amant eaus-meismes, ki
' C'est rhistoire de Damon et Phintias, traduite de Valère-Maxime.
Val. Max. L. iv, c. vu, Ext /. Cfr. Cickro, de OffieiU^ m, x, 45; et
rtwcn/. V, xxii,63.
106 LI ARS
EUS griëvent et lor proïsmes par lor malvaises œvres. Et li
sages ordenne ses œvres au bien de lui et de son ami :
riens il ne fait envis ; il fuit nécessité , car ii vieut ce ke
nature a ordené.
CHAPITRE XXXIV.
Cis capitles moustre ke en amisté est amer plas principalment ke estre
am^s et moustre aasi ke pore et mère avment plus lor enfans que
li enfans ne font aus.
Et bien lait li uns amis son pooir et son bien à son ami
et ce ke faire devroit li abandonne; ensi que nous yéons
de la lune et du soleil, entre lesquels il a si grant acort» ke
la lune, ki pooir a sour les humeurs et sour les iawes, quant
ele est avec le soleil, ce k*el fait par li quant ele est plaine,
ele lait sa force an soleil et li solaus dont le fait, ensi coq
les grans flues de la mer ; et ce sevent cil ki ce ont esprouvé;
et ausi li aymans , ki par lui atrait le fier , quant li vrais
dyamans est présens, li aymans donne et lait sa force et sa
vertu au dyamant, si con à son ami^ ; mais li dyamans sens
le fier i atrait. Ensi li vrai ami lor forces et lor œvres et
vertus sovent à lor amis chergent et doivent chargier. N'est
riens plus amable ne plus grant richece ke samblanche de
bonnes meurs en ciaus ens èsquels est uns estuides et une
' Ki point n'atrait li fier par H, nutis li affnans seui lifier atrait.
(Ms Croy.) — Cfr. SpecuU majoria ViNCENtii Burgundi {BeHovaeen-
eis) Naturalis ffistoria, lib. vm, c. 39, où l'auteur oîte à lappui Aris-
tote, Pline, Isidore et Arnaud de Villeneuve.
D^AMOUR. 107
volentés ; en ciaus est fait, par quoi y welement li uns del
autre se délite et de soi-meisme ; et par ce ke dit est apert
k'amers si est plus graut bien ke estre amës ; et si est
amers plus propres al amisté. Car nous yéons que les mères
si aiment lor enfans et les nourissent et de estre raamées ne
se painent mie grandement ; eles les ayment, encore ne lor
puissent-il bien faire ; et lor souflst se eles lor voient bien
faire u sovent bien ouvrer ; et ainsi apert ke li vertus des
amis tes est en amer ; et celé amours ki est de père et de
mère as enfans, est par la samblanche ki est entre aus,
laquele samblanche si est comencemens de toute amisté. Et
li père et la mère ayment lor enfans ensi con ciaus ki de
aus sont ; et li enfans les raayment ensi con ciaus dont il
sont venu et desquel il sunt aucune chose ; li ôl ^ sunt 11 liien
des pères et des mères, car il sunt li bien commun d'eaus
deus. Et s'aiment ausi père et mère plus leur enfans ensi
con ciaus kl d*iaus sont, ke li enfant eaus, et li raison pour
quoi si puet estre, est ce ke de tant c*on conuoist plus le
cause del amisté et pourquoi l'amistés est, de tant ayme-on
plus et samble c'en plus doit amer ; quant, ensi ke dit est
par devant, al amisté couvient connissance; et li père et
les mères sevent mieus ke li enfant sunt d'iaus. Laquele
chose est ensi con cause de ceste amisté, ke li enfant ne
sachent ke de celui père et de celé mère sunt venus. Et
d'autre part li pères et la mère si ayment lor enfans tantost
corne il sunt né. Et li enfant si n'aiment jusques adont k'il
sunt de eage et k'il ont sens et raison de eaus et d'autrui
connoistre; et adont comencent-il premiers à amer; et
quant plus est li amours ancienne et plus a duret, tant doit-
ele estre plus grans et si l'est le plus sovent ; et pour ce est
' Var : enfans. (Ms Crov.)
108 LI AliS
famour des pères et des mères plus grans, ear pins longea
ment ont amet. Et pour ce ke les mères sevent mieus ke li
enfant sont leur, ke li père ne facent, pour ce ayient*>il ke
eles ayment plus ke li père ne faoent ; et ausi cou dont on a
paine grant et travail grand est sovent plus amet et plus
ehieri ke ce c'en a legièrement. Et pour ce ayment les mères
plus tenrement et plus tempre comenoent à amer, quant taa^
tost les ayment ke eles le sentent en lor ventres ^
CHAPITRE XXXV.
€i8 capitles XKket dens demandes : si li père et li mère doient plus amer
lor enfans que 11 enfant aus ; et 11 bien faisant eiaus kl bien rechoÎTent.
Il sambleroit aucun ke li enfant doivent plus amer leur
pères et lor mères ke li père ne doivent aus. Car s'il est
ki rechoive d^un autre aucun bien» et maiement tel que si
grant ne plus ne puist iestre , li rechevans en doit savoir
molt grant gret au douant, et plus amer que li donnans ne
face Tautre. Et li père et les mères donnent à leur enfans
estre, par coi il vivent, et noureture et ensegnement, kî
sont les plus grans choses c'on donner puisse ; par coi il
samble que li enfant plus doivent amer le père et le mère»
que li pères et la mère ne faoent eaus. Et selonc ceste amour,
ki est des enfans as pères et as mères, sunt les amours entre
les frères, si corne entre ciaus ki d*un sunt venut ; et des
cousins ensamble, pour l'unité et la loïance k'il ont de ce
k'il orent un anciestre ; et ke plus sunt près del estoc dont
* Tous ces chapitres sont presque textuellement empruntés au traita
A'Anis'xoTK, MorateàNicomaçue. Cfr. Liv. IV, i,2;0; IX, \m'Xi,jiamm.
D'AMOUR. 109
il sont venut, tant i doit avoir plus grand amour, car plus
samblaut sunt; laquele chose est uns des coxomencheiuens
d'amisté. Et à oele amisté fait moût li noureture ensamble,
et che ke li uns se n*est mie trop plus viens del autre ; car
li viel par ooustume voelent estre amé» ke amer. Et pour ce
ke à la demande ki faite est et celi ki a*en suit, puet estre
faite une response ; si puet-on demander se ois ki bien fait
a aucun, doit plus amer ke ois ki les biens reçoit. Et li rai-
sons de ceste demande si est, car cil ki bien rechoivent
sunt par dette obligiet à rendre et à amer le bienfaisant.
CHAPITRE XXXVI.
En oeat capitle est mise li responses as deus demandes
ki faites sunt devant.
A ches deus demandes puet-on respondre ke li père et la
mère, et U bienfaisant, ayment et plus doivent amer que li
enfant, que cil ki bien rechoivent par pluiseurs raisons.
L*une si puet estre prise par samblant c'on voit en autres
choses. Nous véons ke en prest, quant li uns preste al autre,
ke cis à qui on preste volroit k'il ne véist mais le prestant,
ne n'aconteroit mie granment k*il devenist, par coi il fust
quite de ce dont il est obligiës. Mais cis à qui on doit, a
cure et song de son deteur, par coi il ne perde ce c*on li
doit. Ensi est-il par-dechà, ke li bienfaisans si voet vie et
bien à celui à qui il a bien fait, par quoi il ait gret et grâce
de ciaus à qui il a bien fait : mais . cils ki bien a rechiut, il
ne fait force de rendre grasces, mais pluâ quiert quites à
estre de celui à qui il est obligiés de sa dette ; car kiconques
reçoit biens d*autrui, il est detères au bienfaisant, dont
110 LI ARS
grant liien trova ki premiers donna ; pour cou est dl benois
ki de tout dons a sa main hors mise. En est cil purs et nés,
ki les cours a laissiés et les plaches du marchiet et toute la
cure de Tamministration dou commun ; par quoi i plus grant
chose se puet mètre. Et ciaus ayme par les quex ce puist
faire sovrainement. Et pour ce avient-il kecil ki bien rechoit
n'aime mie tant ke cis ki bienfait; et ce avient de pluiseurs
ki ne sont mie souvenant des biens c'en lor a fais : et plus
quiërent biens à rechevoir ke à faire. Et ce apert en ciaus
c*on a dëlivret de mort u de grant blasme, k'il eskivent à
lor pooir ciaus ki bien lor ont fait, si ke cil ki s'euhontient
et se tienent rendable nient volentrui du païer, pour ce k'il
se tienent à abaissietpar ciaus ki bien lor ont fait; et c'est
uns des plus grans visées ki soit, hontier lui et lui grief
rendre des biens o'on a rechiut ^ Une autre raison jà; nous
véons ke cascuns ayme sa œvre, plus k'il ne soit âmes de
li, jà fûs-ce chose ke l'uevre peûst parler et aler et seûst
amer. Et che veons nous sovent avenir, à ciaus ki ces rimes
sevent faire et ces biaus dis trouver, k'il ayment plus leur
fais ke les autrui. Si con ce ki par aus est fait et engenret,
si con li fll de lor anciestre. Et à che si est samblans, ce
k'avient entre les bienfaisans et ciaus ki bien reçoivent.
Car cil ki bien rechoivent sunt ensi come œvres de ciaus
dont il les prendent. Et la cause pour coi cascuns ayme sa
œvre, si est-ce ke cascun est amable et ellisable ses estres,
c'est ce k'il est; et e^est pour ce ke cascune chose,, en tant
k'ele est, est bonne et a raison de bien, et biens est une
chose amable et ellisable. Car biens est une des principaus
choses ki de Dieu viëgne, ki sour tous est élisablesetamables;
et en après nos estres, si est en aucune manière d'œvre;
* Cfr. Skneca, JEjfîw/., lxxxi.
D'AMOUR. 1 1 1
car il est en vivre et ensi en ouvrant ; car vivres si est en
faire quelconques œvre de vie. Dont il est à cascun amable
ovrer œvre de vie ; et pour ce ke cascuns ayme et désire son
estre, iiquel est en ouvrant œvre de vie, avient*il ke cascuns
ayme sa œvre ; et ëascuns bienfaisans celui à qui il bienfait,
si corne se œvre. Et ce est cause naturele à quoi nous somes
enclin par nature, si con par ce ke dit est apert ; et k'il s'en-
suit, pour ce ke li bons ayme son estre, k*il ayme sa œvre,
apert. Car li bons fait estre ce ki en poissance estoit à
estre, par l'arme qui en lui est, laquelle arme si est li œvre
u li estre premiers de corps naturel, à droit disposet et orde-
net, à poissance d'avoir vie. Et ceste poissance d'avoir vie
esta entendre ke cis cors ait pooir de faire œvre de vie; et
ensi li premiers estres ke li hons a, c;e8t k'il ait poissance à
œvre de vie. Et ke celé poissance est ramenée à cbe k'ele
est, et à estre, demoustre li bons en faisant œvre de vie ;
parquoi il s'ensuit, ke ensi con li bons ayme son estre, ensi
ayme-il sa œvre, ki par lui est faite. Autre raison i puet-
on encore mètre et tele : cascuns désire plus son bien ke
l'autrui et li biens dou bienfaisant est en l'œvre dou bien
faire; et si est œvre de vertu. Et pour ce li bienfaisans se
délite ou bien rechevant, si comme en ce en qui il trueve son
bien, dont il acquiert vertu. Et cis biens est plus grant ke
ne soit li biens ke li recbevans rechoit ; car en celui ki bien
rechoit, n'a nul bien honneste, tant con pour le raison dou
rechevoir. Car ce n'est mie œvre de vertu rechevoir bien
d'autrui ; mais s'il a dou bienfaisant aucun bien, cis iert
profitables ; liquex est mains délitables et amables, ke ne
soit li biens honnestes dont on aquiert vertu. Et ensi apert
ke li bienfaisans est mains amables au rechevant, ke le con-
traire. Une autre raisons : amers si est samblans à faire ;
car il apertient al amant, k'il voelle et face à celui bien cui
112 LI ARS
il ayme ; mais estre amés si est sambians à sonfrir : et faires
est sourmontans et plus noble chose ke soufrir. Dont il 8*en-
suit ke li sovrains biens est en ouvrant amiàblement et ke li
bienfaisans soit plus amans.
CHAPITRE XXXVII.
Ci respont-on à la demande liquel vaut mieus amer u estre amés?
Et de ce ke dit est naist une doutance : liquel vaut mieus
u amer u estre amés? Amer et estre amés puet-on entendre
en deus manières : u selonc ce ke eles sunt en eles propre-
ment à regarder, u selonc ce ke eles sunt à amisté. Se la
première manière regardons, mieus vaut estre amés ke
amer; car aucune chose est amée par sa excellense et sa
bonté, dont estre amet est ens es sovrains plus k'amers. Et
la seconde manière prendons amer et estre amés , dont vaut
mieus amers ; car amistés est mieus gardée par amer ke
par estre amés et li est plus propre. La quarte raison
pourquoi li bienfaisant doivent plus amer ke le bien r^he-
vaut, est : ces choses c'on fait et c'en aqùîert par travail
sont plus amées : ausi con nous véons de ciaus ki aquièrent
richeces par leur travaus, ke plus les ayment ke cil ki pour
nient les ont, u par dons, u par eskaances ^ de parens ; de
coi rechevoir bien d*autrui est sans labeur et sans travail,
mais bien faire à autrui est travaillable et pénable. Car sans
travail et sans ovrer ne le puet-on faire ; par quoi il samble
* Var ; essauches, (Ms Croy.)
O'ÂMOUR. 113
bien raisons que li bienfaisant soient plus amant ke li recbe-
Tant; c'en ayme plus çou c'en a par travail, ke ce c*on a
legiërement, nos moustrent les mères» ki plus ainment
communément lor enfans ke ne facent li père ; car plus en
ont de travaus, en portant en lor ventres et en nourrissant;
et ceci samble propre as bienfaisans» k'il ajment les biens
rechevans, si con ciaus qui coust et labeur leur portent.
CHAPITRE XXXVIII.
CÎB capities inoustre comment li père et les mères se doivent maintenir
envers lor enfans et 11 enfans enviers ians.
Et obéir dolent li enfant au père et à la mère, en œvres
dont il sunt et doivent estre ordeneur. Car contre le loi natu-
rele et le foit et les bonnes œvres ne doivent meffaire ; car
droiture et raisons doivent estre tousjours govemeur des
(BYres d'amiste; et ensegnement et doctrine et castiement
doivent li père et les mères à leur enfans. Car le fil ke li
pères ayme, il le castie : ploïës les très enfance; se fille
avës trop lie chière ne li monstres, ke orguel ne monte, et
i sage le donnés. Honorer, croire et servir doit-on père et
mère; ki père et mère honeure, il vivera plus longuement
sour tière ^ Enfant, honorés vos pères, par quoi li bénéïçons
de Dieu viègne sour vous*. La bénéïçons dou père fait fermes
les maisons des enfans, et la maléïcons de la mère errache
* Eceli.y III, 7.
* im., 10.
114 LI ARS
les fondemens ^ Ne vos glorefîiés mie en coutr ester, vaincre,
reprendre et mokier vo père : ce n'est mie gloire, mais con-
fusions '. La gloire del enfant si vient del honenr dou père,
et li hontes dou âls est pères sans honeur '. Rechevës, enfant,
le viellece de vos pères, ne ne les^courouchiés en lor vies ^ ;
et se lor sens et pooir défaillent, ne les despisiés en vo forces:
à che vos estuet venir u plus tempre ke vous ne voiries
morir : Taumône faite au père n*ert jà de Dieu oubliée ; ne lî>
pitës de la mère ^. Soviègne vous ke par aus vous estes et si
k'il vous ont donë, si lor rendes*. Ne despisiés ^ la parole de
vos pères et des anciiens, car il ont apris de lor pères, et
de iaus vos aprenderés sens dont respondre sarés quant
besoins vous sera*. Ki père et mère honeure il s'enjoiira en
ses enfans et au jor de ses orisons il sera de Dieu oiis *. Ne
vous enjoïssiés en malvais enfans, se plenté en avés ; miens
vaut uns ki crient Diu, ke mil mauvais. Car mieus vaut
morir sans fils,ke malvais avoir ^*; por cou li prie en le cre-
meur de Dieu estruire les doient; par coi en après en tous
biens ovrer lor entente metent ; confusions etvergoignes est
au père avoir enfans mal ou nient ensegniés ; et en fille
foie, il aura desboneur ^\ Ens es pères sont li enfant conneîit,
et li enfant es père par les bons ensegnemens ki des pères
• Eccîi., III, 11.
• Ihid,, 12.
» JMd., 13.
• Jhid,, 14.
» Ihid., 15-16.
« Ecclû, VII, 30.
' Var : duprinés, (Ms Croy.)
• Ecclù, VIII, 9-12.
• Ecelû, m, 6.
•<» Ecclù, XVI, 1, 3. 4.
*• Eccli.f xxn, 3.
IV AMOUR. 115
doient venir. Fille sage est iretages à son baron ; et celé ki
deshoneur li fait, est engrevance au père ^ Le père et le
baron le hardie confunt, et par les malvais ele ert amenrie *.
A vo fille ki ne s*avise ne ne connoist metés soigneuse garde,
par coi ele ne truise okison, ke de soi puïst user ^. Ki ses
enfans bien doctrine et aprent, il sera loés en chiaus ; et
entre privés et estraignes en ara glore ^. Enfant, rechevés,
«ne ne desprisiés les ensegnemens et le doctrine de vos pères,
se sauf volés estre. Ne ne dites : « cis viellars ne set k'il
dist. » Jouene furent si con vous estes, et lor désirs que*
rans : et ore en viellece ont apris ke ce k'en jouence plus
désiroient engenre honte et vergoigne> et mains maus
amaine ; et ore se hontient de ce apenser k'adont poursi-
voient ; ki son fil ensegne, ses anemis griève ; li pères est
mors, mais mors ne samble mie, quant ou monde a laissiet
samblant à lui : en sa vie vit Tenfant adreciet; si en a eût
joie. A sa mort n*est mie li pères grevés ne confondus de ses
anemis. Il a laissiet defiendeur de sa maison contre ses ane-
mis et ki as amis rent grasce ^. Ploiiés le cervele de vos
enfans très la jouence, par quoi ele n'endurcisse ; si k*il ne
vous croient et dont aies duel de lor petit sens ^. Ne donnés
tant à vos enfans que eaus vous coviegne prier ; mieus vaut
k'il vous prient , ke ce ke se vous lor priés, il ne vous dai-
gnent oïr ^. Li enfant sunt tenut de bien faire à lor pères, et
premiers, toutes choses y weles, vivre il rechoivent d'iaus * ;
' Eceîùj XXII, 4.
• Ihid., 5.
* Eeclû, XXVI, 13.
* Beeli., xxx, 2.
• /Wa., 2-6.
• /JW., 13.
' EeclL, xxxni, 20-22.
* Seneca, de BeneficiU.m, 30.
no LI AK8
et petit vaut vivres se on bien ne vit; dont il sanle ke nos
doions plus grant gueredon à celui par qui bien vivons ke
à celui sans plus par qui nos avons vie ; li père donnent au
monde lor enfans rudes et nient sages ; cis ki en bonté et
sens les estruist, tes les rent que li père s'enjoïssent, ki tex
les ont engenrës ^ Par ce apert que li enfant en bien faire
pueent lor pères sormonter, en faisant plus de bien as pères,
ke cil ne lor aient fait : li père donnent vie à lor enfans, ki
est li premiers biens en eaus, mais, pour ce ke c*est li pre-
miers et sans lequel li autre estre ne pueent, n'est-<» mie li
mieudre; car mieus vaut bien vivres, ke vivre sans plus *.
Encore soit aussi li commencemens de clergie li A. B. C,
n'est-ce mie li plus grant clergie; dont le disciples puet
passer en clergie celui ki TA. B. G. li aprist ^. Ensi en bien
faire puet passer li enfes sen père, ki li a donné vie : jà
soit-ce chose, ke sens le vie ke li pères donne, li enfant ne
puissent nul autre bien ovrer, se ne sunt mie cil bienfait de
pères li plus grant bien, encore ne puissent-il iestre sans ce
ke li pères donne as enfans, c'est vie. Se li fis dont se met
en péril de mort u à mort pour son père, les ans de sa viel-
lece trespassans et tressaillans, plus fait pour le père que li
pères flst pour lui, quant il l'engenra. S'aucune chose est
mieudre ke vie, si con bien vivres, dou père seulement vient
vivres et du flls bien vivres ^. Plein est ke H fils puet sor-
monter en bien faire le père. Antigouus, uns grans bons de
Pierse, con il eûst une très-grant et noble bataille vencue,
le pris en donna son père et li donna la signourie de Cypre,
• Senrca , de BeneficiiSy m , 31 .
« Ibid., 35.
' /Wrf., 34.
* /bid., 35.
D\\MOUH. 117
k'il avoit vencue *. Cils à droit rogiio, ke quant régner peut,
il ne veut*. Benoit sont père et enfant ki ensi sont vencut et
veinkenti K'estplus bêle chose ke li jouenenciaus puet dire
à soi-meisme et non à autre : n J*ai mon père vencu en bien
faire? » K'est au viellars plus joïeus et plus grant fortune
qu'il puet partout dire ke ses fils en bien faire Ta vencu '?
CHAPITRE XXXIX.
En C88t capitle est une questions déterminée 8^09 doit vololrs
à son ami tré-grant biens ^?
Demanderoit aucuns s'on doit à son ami voloir les très*
grans biens : ensi ke se li uns est en moïen estât, s'il doit
voloir ke ses amis soit emperères u sires de tout le monde ?
Si sanle ke oïl. Car se je suis amis, je doi mon ami bien
voloir, et il samble ke se je ne li voloie les plus grans biens
' Sbnbca , de Bmefieiis^ ui , 37.
Dans le trait rapporté id par Sénèque , les rôles se trouvent inter-
vertis : est-ce sa faute, est-oe oeUe d'un copiste? On Tignore; mais
Plutarque (Vie de Démétri/^e, 18), et Diodorb (livre xx), à qui ce
récit a été emprunté, donnent une version plus exacte. Antigone, fila
lia macédonien Philippe , qui avait eu de grands emplois sous les rois
■
Philippe et Alexandre, eut de Stratonice deux fils, Démétrius et
Philippe. C'est Démétrius qui reprit Gypre sous Ptolémée et en fit
hommage à son père Antigène.
• Senkca, de Bénéficiiez lu, yi,
"- im,, 38.
^ Ce chapitre et le suivant sont extraits d'ARiSTOTE, Morale à
^icùtn.^l. IX ; Grande Morale, 1. II, etMorale à Eudème, I. VII, passim.
LI KW D'AMOOS. — I. 8
U8 LI ARS
k'il poroit avoir, je ue seroie mie vrais amis. Â che (U-je ke
çoA nous desirons à avoir amis pour ce ke nous fdons e^iT^rs
qui nous paissons ovrer vertueusement, nous, pour ce à
sauver, désirons ke nostre ami ne nos faillent mie \ et pour
ce, s'il sont aucun bien ki nos fichent défaillant de nos
amis, tant con il est de la nature d*amisté, nous ne lor de-
vons mie ces biens voloir, si par ciaus l'amour departeït ;
et il sanle ke par trës-grant et excellent bien, amours se
départ. Car yweletés i faut sovent ; laquele est requise en
amisté. Car on voit sovent les plus poissans et les plus riches
plus voloir iestre amés ke amer. Et dit est par devant ke
nous voulons bien premiers et principalment à nous et en
après à nos amis ; pour ce devons plus désirer nos amis à
avoir a tout mains de biens, ke ce ke plus en eussent si les
perdissions. Mais tous autres biens ki ne sont mie depar-
tflint amours, aous k>r devons voloir et pourchaoier, et pre-
mi^s eaus que nul a^trei, to^t^s choses yweles. Bt fwr
eaus bien ^ûre doivent estre quises les riçbeces et poor
çiaos de prochain sanc; car ce bienfait ne oo^vient-U «lie
^te3!i(dre sans 9fi\ si coi^ as affis. de nos amis et as pweçs
de nos parens ; et secourre devroit-on mieus un preudomme
et un vaillant, se grant disiete en ^^voit, ke donA^r «o» ami
ki ne aroit ke faire. Maia a'aucun ^ien d'amisté sont plus
eslisable, bien les doit-on voloir, encor ne les ait li autres
et s*amistés en départ ; car chascuns si doit voloir plus de
vrais biens ke nul autre; et chiaus devaAl; toute riens
eslîre.
D'AMOT'R. 1 19
CHAPITRE XL.
Ed œst capiile est une question déterminée, s'on se doit mètre
en péril de mort pour son ami ?
Se ensi estoit que ii uns amis sans sa coupe fust à mort
jugiés, et parmi son ami, se en cel péril pour délivrer son
ami se voloit metre^ li jugiés escaper p<MToit, se devroi^l
mètre u non? et il sanle ke neniL Car dit est par deiratti que
plus se doit amer ke nul autre, 6t ke premiers est amors à
lui, et puis al ami ; et ki pour son ami se met à mort» il
Taime plus ke lui : k'il faire ne doit. A che, di-ge, eo» ke
dit est par devant, ke vraie amours n'est fors entre bon» et
vertueus ; et ki se délitent en œvre de vertu, et odi quièreat
avoir soverainement; et en ce ke li uns amis fait por l'autre,
il aquiert vertu ; et que plus fait grant chose, tant acquiert-
il plus grant vertu ; et si li virtueus, por nule doute de mort,
ne le doit eschiver à aquerre; ensi con li virtueus hardis,
pour tout un paiis à sauver» se doit mètre en péril de mort,
et mieus doit le mort ellire que tous li paiis et les gens
fuissent destruit et mort ; et en ce il aquiert sovrainement
le vertu de kardement ; et U est celé mors plus élisable ke
estre en vie et fuir, et mieus vaut, si con dit est, vivre un
poi de tens virtueusement et souvraine vertu aquerre, ke
kttf uemettt en quelconque antre manière. Bt en ce ke li
amis m ifl^ en péril de mort ii à mort pour son ami, il fait
pour Uii la plus grant diose k'amis pvel por astre ftdre. Car
ne puet estre nule plus grans charités, ke che ke li amis
mete sa vie pour son ami, et en ce aquiert-il la plus grant
120 Lî ARS
vertu que on puet par amisté aquerre ; et pour ce se doit
mieus li amis eslire lui à mètre en péril de mort u morir
pour son ami et si grant vertu à aquerre, ke vivre et par sa
dëfaute perdre si grant chose. Car mieus doit li virtueus en
son milleur estât eslire à morir, ke vivre en lui perdant.
Et che que dit est, que dont ayme-il plus son ami, $*il se
met pour lui à mort, k'il ne fait lui-meisme, je di ke non
fait. Car tel mors li est plus eslifsable ke nule autre ne ke
la vie ; car li aquës de la vertu est mieudres ke la vie ne soit
et plus fait pour lui-meisme, en aquërant si grant vertu,
quant il muert pour son ami, k*il ne fait pour celui pour qui
il muert. Riens n'est de vei*tut plus apareillië, plus bêle,
plus honeste ne plus amable : bon est et dësirrable quank
est govemë par son empire. Celui ki en bones fortunes et
malvaises, constant et estable se rent en amistë, poons
jugier k'il a poi de compaignons et est preske divins. Mais
avarisse moult l'empêche et a empêchiet : cis honorables
nons jadis d'amistet si gist à terre et en aquest * si con
ribaude se siet.
CHAPITRE XLI.
Cis capitles met Tentencion d'aucunes paroles devant dites et si ajouste
plusetir notables ki bon ennt à retenir.
Je ne di mie c'en doie le mort eslire ne convoitier ; tant
con pour la mort avoir, ne les tourmens, ne les maladies,
et de batailles les crueuses plaies, et les fains et les mes-
* Var : aquèse. (Ms Croy.)
D* AMOUR. 121
aises ki i sunt pour les tourmens et les maus et les dolors
soustenir; mais se soustenir les estuet, ke fortement,
honestement les porte, sans issir d'atemprance , riens fëmi-
nastre chose faisant doit désirer. Li meschief et li tourment
ne sunt mie selonc eaus ellisable , mais la viertus ki par
iaus viertueusement à soustenir est conneûte. Car toute
viertus en meschief et en enferces est parfaite; par les
batailles et les grietes de defors, nous aprendons che ke de
celes dedens nous sentons. Li tourment ne fout mie à con-
Yoitier, mais eaus fermement à soufrir, ki fait la vertu.
Chascuns doit désirer bone vie et honeste, laquele est
aquise par molt de diverses œvres, et ce sans quoi à chief
de fie ele ne puet estre. Et pour ce n*est point de doutance,
ke n'est très-bons à celui ki dignes est de mémoire, de
morir en faisant œvre de viertu. Car quant aucuns suefre
torment, fortement il use de toutes les viertus, encore ne
samble-il k'il ne soit c'une en présent, quant plus apert.
Patience et soufrance, ce sunt li rain. Prudence i est, sans
lequele nus bons consaus n*est commenciés , ki enorte très-
fortement à soustenir; là est constances, fermetés ki ne
puet estre ostée et ki ne lait le bon propos pour nule chose :
là est la compaignie nient partable de viertus ; car quank
est fait honestement, une viertus le fet. Et pour cou,
dist-on ke cis ki pèche en une , il est fais coupables en
toutes, et pour cou, li viertus ki de toutes autres est apro-
vée, encor ne samble-ele iestre k'une , doit bien estre dési-
rée ; dont nous nos devons bien mètre en péril de mort et
de tourmens , fortement et corageusement à soufrir pour
viertu à aquerre et en no milleur estât morir. Li torment
sont legier à soufrir se on les puet porter et grief sont, s'on
ne les puet soustenir. La mors est doutable et espoentable
àciaus avec qui vie, quant ele faut, toutes choses sunt
122 LI ARS
mortes ; non mie à cîaus qui loenge ne poet morir. Mors ne
doit mie estre si cremie, ke pour doutance de li , toutes
autres choses doient estre ialssiës ; car en mort n'a riens
espoentable, fors cremeur. S'aucune chose de roeschief a
en morant ou de cremeur, c'est li coupe dou morant, par
les charges de ses visoes, nient de la mort. La mort sai, ne
yaat : à che su*je nës ; la mors nos dégaste, ele nous des-
vest. Gascun jour morons ; cascun jour aucune partie de
no vie est rostée, et adont quant nos croissons, nostre vie
descroist. Puis la jouence , l'enfance avons passée, puis le
moiien eage, et ensi jusques au derrain. Cank'il passe de
tans , tout est perdut. Celui meismes jor ke nous passons,
par mort le partons ^ Il est fols ki la mort crient et ki
viellece doute. Car ensi con viellece ensuit jouence , ensi K
mors s'ensuit viellece *. Grans meschiës est en cremeur
devenir vieQi, et sans raison. Quant on est vielli, on recorde
de la jouence. Les choses vont et vienent en manière de
cercle ; générations est passée, générations est à venir. Li
solaus se liëve au maïn en orient et par midi et occident
revient dont il vient devant. Ensi vont les choses, les unes
après les autres : ke c'est ce ki fut , che ke est à avenir ,
k'est ce ki est, che qui est à foire , quel sanlant est i ce ki
fait est. Riens novel n'est desous le soleil ; ne ne puet nus
dire : a ce ne fu onques, » car de tout le tans n'avons en-
sanle k'un moment. C'est une partie c'en ne puet partir
tant est petite ^ ; jours et semaines , et an et mois sunt
passé et si revienent. Ne riens al homme, de tôt le travail
k'îl en ce siècle a, ne lî remaint, fors K bien faires. Car
^ Sbnbca, Epist.y XXIV.
* Sbnbca, Epitt,^ xxx.
' Ce passage est transposé daus le ms. Groy après la phrase ci-
(fessas ; Celui même jor ke nous postons j par mort le partons.
D'AMOUR. 123
déduis^ sôlâs, et honours et richeces sunt vanités passans,
et affiictions d'esprite. Nature ne donne mie nostre nature
faire autre ke la suie. Car cank*ele fait» elle deiTait, et
cank*ele deffait, ele refait. Une chainne est, ki nos tient
loiiés, amours de la vie \ Contés Vos ans et regardée ce ki
pàssei est : vous vous hontierés de ce voloir ke vous vol-
sistes quant fUstes enfens et à cou obéir. Che vous soit près
ati jor de la mort, ke vo visce et vos malvaistés devant
vMs mtlirent, au jor de la mort; bone est la mors à gens,
ki estint les maus de la vie. Li visce et les œvres des visces,
sans plus enviellissent. Car cascun jors toutdis oste aucune
chose de la force. Qu'est mieudre fins, ke ce ke cascune
chose par nature departaùt, à che viegne, à quoi ele est
ordénée; la vie est donnée avec Patente de morir. On ne
doit inie les ans conter : nient certaine chose est, en quel
lia li taons est et vous gaite. Cele en tous liens attendes :
vivre ne vient ki ùiorir ne veut *. Â ceste chi va-on tousjour^
et pout* ce , esse folie don cremir. Qui vient querre
dHest^ en tel condition , en lequele onques jius ne fu ? Ne
doit mie cils rendre gra^ces â Dieu , ki , par lent pas est
vânud au repos nécessaire à cascun home. Mont de gens
demàiiâent le mori; mais nus joïeusement ne le rechoit
venant, for cis ki à li rechevoir longement s'est appareil-
liës. La diorf né cremons mie, mais la pensée de la mort :
ségure voie et joïeuse , doit estre cele à qui nature nos
estruit. La mors ke nous cremons et refusons, entrelalt
la vie, ne le toit mie ; car encore venra uns jours ki tious
rémenra * en lumière. Regardés le cercle des choses denîo-
rans et vos troverés qu'il n'a ou monde riens osté. Mais
* Srheca, Bpisf. 9 XXVI.
* Sknbca, EpUt.i XXX.
' Var : remetera. (Ma Croy.)
124 LI ARS
cascune chose à sa fois descent et reliève. Estes est passés,
mais uns autres ans un autre ramaine. Une partie don ciel
tousjours se liëve et une autre va à déclin ^ Eschiver ne poés
les choses nécessaires ; mais bien les poes vaincre : voie à
ce vous donra philosophie. A cestes vous conformés se voas
sauf volés estre, et ce ne puet estre en autre manière, se
mètre volés dessous vous toutes choses, si vous metes de-
sous raison. Moût de choses gouverneres , se sous li vous
metés, ele vos apreudera, quoi et en que manière, vous
devés les choses entreprendre et jugier. Ki croit ke pis soit
à la chandeille , quant ele est estainte, ke devant, quant
ele est alumée? La mort jugons à ensiwir con ele soit
passée et avenir. Che que devant nous fu, mors est. K*a«il
à dire, nient commencier et finer, quand de ces deus choses
li fins soit nient estre ? Devant la viellece doit-on penser à
bien vivre en viellece, par quoi on bien muire ; ke c*est
bien morir, volontiers morir ; de quoi nous défaillons sovent.
Se nous bien morons , c*est toute nostre vie. Grant chose
est, honestement, fortement, sagement morir. Sovent
devons morir et ne volons ; sovent morons et maugré nous .
Nus n'est si fols ke bien ne sache k*il covient morir. Et
toute voies quant e^e vient près , on li tourne le dos , u
tranle, u pleure. Et ne vous samble cis povres u fols, ki
pleure, ki n*a mie vescut mil ans chà devant. Ensi très-fols
est, ki pleure k*il ne vivera mie mil ans après. Ces choses
sunt yweles. Vous ne serés mie ne vous ne fustes onques
point. Cil doi tens sunt autri. Laissons dont les aventures
Diu à espérer, fléchier par proières ; eles sunt ciertaines
et fermes là ù toutes choses vont. Quel chose noviele vos
est faite ? Che avint à vo père et à vo mère et à tous ciaus
* Sbnboa, Epitt.y XXXVI.
D'AMOUR. 1:^5
ke devant vous furent, et avenra à tous ki après vons v^-
ront. Ne quidiês mie à ce aucune fois venir, à quoi cascuns
jours aies. Nule chose n'est sans an. La vie , se ele est
sans pooir de morir, c'est servages. Btk'avës pour quoi ne
voles la mort attendre? Li délit ki vous tanoient sunt pas-
set. Nus n'est noviaus. Quele est li saveurs de vin et de
moust , ausi savës : k'a-il à dire se cent passent par vos
vessie u mil moi ' ? C'est uns sas *. Nient con longement,
mais coment vo vie est menée, devés curer. A la vérité n'a
à dire en quel liu vous morrés, mais ke vous metés bonne
fin. Et adont délite li mors, quant la vie est proufltable. Ne
ne metés vostre espérance en le mort d'autrui. De la mort
de vostre enemi ne vous esjoïssiés : car nous trestout mor-
rons '.
CHAPITRE XLII.
En cest capitle est une questions déterminée, en quel cas
on a mestier d'ami ^.
En quel tans a-on plus grant mestier d'ami, u en mes-
cheances et en mesaises u quant on a canque on vient à
son devis ? En tous tans en a-on mestier ; en mescheances,
pour ce k'il fâchent aïe à leur amis; en autre tens, pour
ce c'on ait avec qui on puisse vivre et qui on face bien. Car
« Var : Mut. (Mb Croy.)
• Sbmrca, Epiit.j Lxxvii.
' Eccli.^ VIII, 8.
* Tant, on a plus grand mesiier d'amiî (Un Groy.)
126 LI ARS
sd tiéi*te6t» mut li Ami , il toéleiit bien ùMt» ^éémblè ;
et mitftÊ devons bien faire à iios amis k'as àitM esttiiï-
gé» ^ A ce di^je» ke con nos aions mestier d^amis en frâs
les deas éstas^ il nous sont plus nëcessait^e en tneschédnceé,
là ù nous avons meBtie^ d*aîe , laquele li aini poHent. Et
poui* ce, en ce point desirons mafiement ce ki aïe nos {K>rie,
par quoi nos paissons estre délivre des meschiës ke nés
avons '• Et la présence des amis en tristece porte grant
aligement ; car tout ans! corne il avient à celi qui porte uii
grant fais, se aukuns li aiwe à porter , il en est alégiés :
ensi eslril « se li uns aiwe à porter li dtiei del autre, en
estrs dolAts de ses mescbéanees : Fàiitre porté pltx» lé^ë-
rement son duel et ses mesaises. Car il ti sanle ke ds li
aive son fais à porter en ce k'il se dieut avec lui '. Cesiô
raisons a veritet, tant con por le cause de la tristece; car
la tristece del ami n'est mie si partie , con est li fais que
ii doi portent. Mais se la tristece estoit pour damage ki li
fust avenus et ses amis en presist sour lui partie ; en ce ke li
damages del autre seroit amenuisiés en partie, par sanlant,
seroit ta tristece amenuisie. One autre raison jà : car quel-
conkes solas et déduit cil ki est en tristece a, sa tristece
par son soûlas est en partie amenuisie ; et la présence del
ami, quant li autres le voit doloir, li porte déduit et soifls ;
en ce k*il voit son ami doloir avec lui , il aperçoit TaBiisté
et la loïauté de celui ki très-grant joie li porte et grant
solas. Car grant solas est à ciaus ki sunt en griete avoir
compugnons de lor paines. Et ansi une des propriétés
d'amisté, si est d*iestre ensemble, liquès engenre solas par
lequel la tristece est amenuisie et réconforte li amis en
' ÂKisTOTE, Mot, à Nicom., IX, ix, 1 .
• Ibid.^ XI, 1.
' /Mrf.,2.
D'AMOUR. 127
faisant chose ki 11 plaîst, et eskivânt cèles kl 11 desplàiseiit.
Car li amis set en qnès choses ses amis s'esjoïst et ki le
destourbent ; et nus ne puet si bien le dolerens recùùtorioft
oon cis ki est parcheniers de ses dolours. Car de ce meisiûe»^
s'aucun de la grietë dou dolousant se desoivre, mains edt
de oelni amés de cni, manière de corage, il se départ. Mais
ce savoir devons ke cis ki le dolereus à conforter désire,
il covient k'il mete mesnre a la dolonr k'il en prent : par
qaoi, ne mie seulement le dolerens ne face solas, mais
nient renanlement dolousant, le e<»râge du grevet a fais de
desperation n'amaine : dont ensi nostre doleurs à la doloiir
do dolonsant doit estre jointe; par quoi, par atômprement,
le griete dou dolosant relieve , et ne mie par engrangement
le grieve. Moût est ausi grant chose et grans aise et grans
dëduist d'avoir son ami près de hii» à qui on parole ausi
hardiement eon à lui-meisme et puet-on descovrir sa
volenté.
CHAPITRE XLIII.
Cis capitles nioustre ke li présence del ami en meschiés
n^est mie sana tristece.
Et n*est mie la présence d'amis adont si déduisans k*ele
ne soit mellée de tristece. Car jà soit^e chose k*ele soit
délitable pour les choses ki dites sunt» porte^ele tristour \
Car il est cause de la tristece son ami, ù nus viertueus ne
vieat estre, à son pooir, cause de la tristece son ami. Car
li ami doivent lor amis faire solas et bien , et en che k'il
* Aristotk, Mot, à Nicom.j FX, %f, 3.
1.^8 Ll ARS
voit k'il est cause de la tristece son ami , si en a tristeoe
dedens lui grant, pour ce k*il se sent en griete, ne mie
sans plus à soi , mais ausi à ses bienvoellans desciples et
amis, quide ke grever puist. Et ensi la présence des amis
en es mesaises est mellëe de soûlas et de tristece ^ ; et ke
dëlis amenrist tristece, apert : car délis est repos del appétit
en la chose désirée ; tristece , si est d'aucune chose con-
traire al appétit ; dont délis et tristece sunt ensi , ens es
movemeus del appétit, con repos et travaus ens es move-
mens du cors. Mais or véons que tout repos, quex k'il soient
et dont k'il viegnent, sunt remède encontre travail, et pour
ce poons dire selonc ce , ke tous délis est amenuisans et
remède contre tristece ; et con plus est li délis grans, de
tant amenrist plus la dolours ; et pour ce ke la présenci^
del ami est délitable, s'amenrist-ele le tristece del ami con-
bien ke ce soit. Et ens es bonnes fortunes, quant on tout a à
son voloir, sunt ami et lor présences proufltables et déli-
tables ; et les doit-on désirrer pour cou c'on lor puisse bien
faire ; par quoi nous aquerre en puissions viertu ; et si porte
double solas : car li vivres et li estre des amis ensanle porte
grant joie et grant déduit. Et d'autre part ce k'amis puet
esjoïr son ami par les biens k'il a (et en ce li autres perçoit
s'amisté) porte grant solas ; nus ne s'esjoïst du bien ke cis a,
à qui on riens n'a conte. Et ausi con li amis fuit à estre cause
dé la tristece son ami, si désire-il à estre cause de sa joie;
et pour cou apiert-il ke li amis soit tost apielés en bonnes
fortunes, pour cou c'on li puisse les biens partir ; car li bon
ami désirrent bien faire à leur amis. Et tard le doit-on apie-
1er, perrecheusement et sour cremeur, en meschéances;
car on doit son ami cargier de ses maus dou mains c'on
* Aristotb, Mot* àNicam», IX, xi, 4.
D* AMOUR. 129
puet; et maiement font ami à apieler ens es meschéances,
quant un petit destourbe il pueent porter un grant confort
et aiwe , et par iaus puet estre li meschiés amendés ' . Et
dotttamment et moïenement doit-on son ami apieler quant
li meschief sont tel ke par lui ne par Tami ne pueent estre
amendé. Et quant ausi on le puet, u quide amender par lui,
dont moût de gens ne yoelent c'en die à lor amis lor mes-
aises , quant par eaus en quident à chief venir. Et c'est
ausi feminastre chose , quant on quiert aiwe de ce c'en puet
tt quide par lui bien famir. Son ami de ses maus grever,
n'est mie propre al amant mais lui-meisme *.
CHAPITRE XLIV.
Cis capitleg devise Testât dou sage bien enreus et met aucuns
ensegnemens ke vrai ami doient garder.
Or vous consilliés et regardés s'onkes nule espérance de
bien à avoir vo corage à che convoitier fait ententif ; mais
par nuit et par jour, il est ywés et plaisans à lui-meismes ;
vous estes parvenus au sovrain bien humain. Mais se vos
covoitiés tous les délis , et en toute manière , sachiés vous
tant de sens défaillir, ke vous défailliés de joie, à quoi vous
convoitiés à venir. Mais durement erres , ke entre délis ,
richeces, honeurs les quérés. Ces choses ke vous quérés ausi
con por doner leece, sunt cause de doleur. Trestout tendent
* Aristote, Mot. à Nicom.^ IX, xi, 5.
• /Wtf., 4.
130 LI ARS
i avoir joie ; mais ne sèvent dont on Ta parfaite ne estaUe.
Pensés que e'eat ii estres dou sage , li yweletës de joie ; tels
est li corages dou sage corne est li mondes desour la hme. Bn
tous tans fait là sëri. Ceste leeee ne naist fors par la eon-
sience de vertu ; ne puet vraiement joïr fors justes, hardis,
atemprés et d*autres vertus plains ^ Li yisoe plain d*anui,
plus constraindent k*il ne délitent. Enprendës le corage de
grant borne viertueas et del oppinion des gens petit et petit
v^ dei4>artë8. Prendës Tespir de viertu trës^-biele» tant ke
vous le pbés avoir, k*il oovieat celui faire, ki selenc l'amour
vraie vient vivre et denorer : dont nous poons savoir par
ce ki deseure est dit, ke li souvraine vie ki as gens soit,
selonc ce k*il sont humain, est vivre selonc ceste amistë.
Pour che, ke ce ke la bonne vie fait, est bon selonc raison,
ke c'est en quoi on erre; ke toutes gens après la mort
désirent bonne vie ; et ces estrumens quérans, il faillent à
bone vie. Car, con toute sovraine vie bonne eureuse soit
ferme seûrtés , et de celi nient doutable fiance , il cueillent
les causes de lor ensonniance et de tel vie despitable, nient
sans plus. Il portent les fardiaus de maleurtë, ains les
traient et eosi qiiiant plus quidant aprochier i celé bone vie
h'il quiërwt., tant plus s*en eslongent *. Car il faillent à
acHiâssance , ke melt de gens eussent trové , s*il n^eussent
le tr<^ quis. Li ai^s est plains de joie et plaisans, nient
déboutés d*avarisae. Hastivement doiv^^t ausi li ami aler
à leur amis quant il s«nt ëa raesohéances et ne doivent me
ataadre k'il soient mandé. Caor il avient ke ti ami ne se
tienent mie pour digse de lor amis mander et plus honeste
Qhoae est de venir nient mandés ke mandés ; et plus grant
* Srnkca, JSpist.j i.iK.
' Srnrca, Epiit.y XLiv.
D'AMOUR, 131
gret en set li amis et plus li plaist; car plus aperchoit sa
bone volentë ^ Gardés foit à vostre ami en ses povref48 et
mescbëauces , par coi vous vos puissiës esleechier en ses
richeces et en ses biens. Soies li loïaus en ses tribulations,
par coi vous soiiés parchoniers en son ir étage. Et ne se doit
mie li amis trop abandoner à rechevoir biens de son ami,
par quoi il puisse sanler al ami k*il li soit à kierke, et ce
k'il demeure avec lui, soit pour avoir bien de lui'. Car H
mains del ami estre ne doit à prendre overte et à donner
elose ' mais le reverse ; sovent voit-on ke cil ki sunt à
kerke à autrui, engenrent ausi come une tristece, dont il
sovent sont eschiuwet ; et ensi est faite, et engenrée, et
gardée et despeechié ceste amistës, si con deseure est devi-
set. De laquele nous poons dire gënëralment , ke selonc ce
ke drois et raisons est , ele est. Car ele les ensuit, si ke
toutes ses œvres doivent estre selonc droit et raison; et
qoank est fait encontre ces, est fait encontre li.
• Aristotb, Mot, à Nicom. ; XI, xi, 6.
• SeeU.^ xxn, 28-29.
» Becli., IV. 36.
U TIERS UVRES DE LA PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE I•^
Cia capitles rent raison pourquoi premiers est à traitier dei
amour dëlitable que de celi ki est pour proufit.
Dit del amisté vraie» après laqtield sanlance les autres
sunt dites amistés , après affiert à dire d'elles ; et premiers
de la dëlitables, ki ensi est apielée pour çou k'en tele amistë
est délis quis sovrainement , et est che pour quoi ele est.
Et drois est c'en premiers parole de cesti ; car ceste-ci sanle
mieus amistes ke Tautre ki est pour proufit. Car en ceste
li amant rendent mieus une meisme chose et en une meismes
s'enjoiissent ; et plus large sunt, et plus courtois, et plus
quérant à faire les œvres de viertu. Et ausi li viertueus
quièrent ami délitables, avec lesquex il puissent vivre;
car il fuient tristece à lor pooii% ke cascuns eschive par
nature. Car on ne puet mie longuement soufrir tristece,
nëis encore le bien, se tristece engenre; pour laquele chose
il quièrent amis délitables et ne font mie grant force de la
prouâtable ; car celé amistë resanle mieus marchandise ;
LI AM D*ABO0a. — 1. 9
134 LI ARS
ele est ausi plus durans et plus ferme que la profitable, jà
soit che chose ke li vîel le quièrent plus longuement. Car
(lélis muet plus Tappëtit et le desirrier ke ne fâche profis '.
Car délis si est ensi con ans quis par lui-meismes, et profis
est quis par aucune autre fin ; car ki demande pour quoi on
quiert délit , ce n'est fors pour lui déliter ; et pour quoi
richeces et profis, c'est pour délit à avoir, u pour honour,
u pour estre plus poissans , u pour aucune autre chose. Et
par ces raisons samble ke la délitable doit mieus estre ape-
lée amistés ke Tautre ; car est plus à sanlance à la vraie ' ;
Et pour ce ke en plus est samblans à la vraie , parlerons-
nous premiers de ceste-ci, ki vraie n'est mie. Car il samble
k'ele soit quise pour li sans plus ; et ele est quise pour le
délit que li amant désirent à avoir de celi k'il ayment, ke
par tele amour quident aquierre ; dont li amour lor samble
li moïens et la voie d'ataindre ce délit; lequel, se en autre
manière quidoient avoir, pau cure de lor amour aroient,
car tele amours n'est quise fors pour délit. Et cil amant ne
font force soit pour amours, soit pour autres moiienes
voies, mais ke le délit ki lor est principaus et pourquoi lor
amours est, puissent ataindre. Dont cil et celés dont on
prent ces délis ne sunt amé, fors par aventure ; mais li délis
est simplement amés. Et est tôt ensi ' con de celui ki viefut
avoir une maison, si achate pieres et marien, et les ordene
i la fin pour le maison à avoir. Et s'il autrement avoir le
pooît à sa volenté, àusi bien come ensi, de tele voie n aroit
cure ; ains se tenroit à celé par qui il poroit mieus ataindre
à son propos , et tout ausi est-il de ces amans ki aiment
pour délit.
• Aristotr, Mot. à Nicom., VIII, m, 4.
• Ibid., ly, 1.
• IHd.^nXf 6.
D'AMOUR. 135
CHAPITÏIE II.
Cis capitles devise selonc qaès dëlÎB des sens, amouni
délitables est plus.
A premiers fu dit que Tamours dëlitable pooit estre
t^onc les cink. sens, ke les gens ont , c'est : sentir en tou-
chant, flairier, oitr, veoir, gouster. Mais selonc cescun mîe
ne paet avoir amiste; et cîs, selonc lesquës ele puet estre,
sont : sentir, en touchant et véir ; car selonc ces srmt mieus
les propriétés d*amisté ke selonc les autres. Et parlons pre-
miers de celi ki est por sentir en touchant ; car sentir en
touchant est li premiers sens , et si ne faut à nule riens
engendrée ki ait vie. Et si puet estre sans les autres, et li
autre sans li ne pueent estre ; et puiske premiers est, bien
affiert c'en en parole premièrement ^
CHAPITRE III.
Ci ooimnence à traitier del amistë dëlitable, ki est fondé
•Qr le premier des oink sene.
Selonc ce sens, ki est sentir en touchant, est une amours
délitable , ki as gens est ennée pour le garde et le conti-
nuance de lor nature, si con celé ki est de malle avec femele
pour tel délit. Et mist li governères de nature en cel sens
« Ce chapitre et le suivant sont compilés de divers endroits de la
Somme théoL de saint Thomas.
136 U ARS
si grant délit, pour ce ke les gens de tele œvre n'eussent
horreur et desdaing , par quoi li générations fausist et lor
nature. Et pour cou ke nos ne poons mie tousjours vivre,
ke cascuns désire par nature , pour samblans estre et par-
chonniers al iestre de Dieu , est-ce la plus naturele œvre
faire, tele corne on est, par quoi on soit parchonier del estre
de Dieu , tant corne on puet en ses oirs : toute chose ce
désire et pour che œvre. Et est celé amours apelée amours
natureles, pour ce ke de lor nature sunt enclinées les gens
al œvre, ki en li a le délit dont Tamours naist; dont ceste
amours est fondée sour le désir dou délit, ki est selonc tele
œvre. Et encore puist-on avoir pluseurs manières de délis
selonc sentir, pour cou ke li délis selonc Tœvre de le garde
et la continuance de le nature de maie et de femiele est
plus grant ke nus autres ki soit selonc tex cink sens, pour
che selonc celui déduit et délit, ki de tel œvre vient, puet
estre mieus amistés prise. Car selonc celui sans plus est
raamante ^ ; et tele amours est désirs d'avoir usance et
compaignie de ce c'on ayme et pour cel délit ; et quant li
amés voet autel del autre, si i a amistet; mais ke les autres
condicions, ki à lui aâèrent, soient gardées. Car tôt ensi
con en le vraie covient perchevance, covient en ceste-ci. Et
convient ausi que cascuns ait pooir de rendre al autre tel
délit et ke li rende. Car ancois ke li uns l'ait del autre
rechut, ne sont fors bienvoellant u amant. Et li estres
ensanle ausi est nécessaire à la continuance et à la garde
de ceste amisté ; dont tele amistés est entrechangable bien-
voellance nient celée pour tel délit. Et ces biens ke nous
lor volons , n'est fors pour tant ke nos délis en puissons
mieus avoir : et tant con cis délis est prisiés devant autres,
* Var : raamatrice. (M« Croy.)
D'AMOUR. 137
est prisie ceste amisté; et de ce avient ke li ami selonc
ceste amistë se metent en maint péril et mainte chose
laissent à faire ke faire doient. Car il tienent ce délit pour
si grant chose, ke bien lor sanle ki ne soit riens à ce délit
comparable, ne ne vaille ; et cil ki ce tienent , pour celi
metent arrière toute chose et se painent del ensivre devant
toute chose ; et ki se lait à ce mener , k*il est sougis à sa
volonté de tel œvre maintenir, sovent avient ke quant il
vient soufrir , k'il ne puet. Car li accoustumance ki ausi
est corne autre nature ^ , le met en tel point k*il soufrir ne
s*en puet ; et dont est-on venut à trop malheureus point et
meschéant, kant ce ki sourhabondant estoit, est fait néces-
saire. Et pour che devons au commencement à délis contres-
ter ; car plus legière chose est dou fors bouter ke ciaus rechus
bien govemer et rester. Car au commencement sont volen-
triu et legier à rester, et par lonc tans acoustumé si sunt
grief, quant fait sunt si con naturel ; bon s'en fait garder ,
car le fin de ces délis ensuit tousdis tristece I
CHAPITRE IV.
Gis capitles blaame dans ki sunt trop soyent à celés
k'il ajment de tele amistë.
Et sovent sont cist amant si sougit à celés dont prendent
tes délis, ke riens ne font, fors ce k*eles voelent. Cuidiés-
vous ke je tieng celui pour franc, à qui feme commande et
qui ele met lois , signerist , défient ce ke li plaist ; laquele
" Cfr. CiCBRO, de Fin. v, 74, 25, et v, 67; de Int.^ xlii, 6; saint
TnouAB, Somm. théoh, 2«p., 1» s., Q. xixii, art. 2.
138 LI ARS
commaiMlant ne pnet rien refuser, riens n'ose d^noiier?
S'ele demande , on li donne ; ele apiele , et on vient ; ele
enchace , et ou fuit ; ele manache , et on doute. Je ne dis
mie tel home sierf sans plus, mais très-malvais chëtif, nëis
encore se rois estoit et sires de grant signourie. Car tout
ensi con li cors sur Tàme seignerist, ensi est-il quant la fema
a sour Tomme signourie. Et ce c*on poursuit si le voloir
de teles, c'est pour ce c'on ne les vieut mie destourber, en
eles courechant, en contrestant à lor voloirs, quant li home
les tienent si con pour lor propres délis ; iesques il doutent
à destourber. Feme ki durement en son penser s'esiiève,
prochaine est à son baron despire , u celui qui de li cuide
estre plus seiirs. Savés-rous ki je tieng à bon, par&it, et
desloiiet, franc et sans servage? Qui nule force, nule néces-
sités ne puet mal faire ^ ; ki Tendemain sans soigne et peur
attent. En bones meurs, fortune n'a pooir. Geste ordene
par quoi vos* corages rassis puist à tele perfection parvenir,
ke bonnes meurs ordenent, lesqueles ne nos font sentir
perte, ne de proufit esjoiir, mais tousjours en un estât
demorer ; coment ke les coses se remuent, vous serës grans
et frans entre les nient grans et les sers, se vous les maus
et les biens, ne mie selonc l'oppinion dou peule, vous con-
nissiés et départes *. K'est dont frankise? A nule chose
servir, à nule nécessite, à nule aventure ; fortune ywele-
ment passer ; et che , che jor porrés entendre , quant plus
ele eslevet vos ara, et mains sour vous ara pooir '.
^ Sbnbca, Spist. XXXIV.
' Senbca, Epùt. XXXVI.
' Sbnbca, Epiêt, u.
D'AMOUR. m
CHAPITRB V.
Cis capifcles enorte à fuir les dëlis, sur lesques ceste amistëi
est fondée et si met une différence de 11 à la vraie.
Et encore soit nature caacun à ce délit endinant, si se
doit^m garder, par quoi tant ne soit pris» ke pour lui plus
gr^uis biens soit laissiës. Et U remèdes del eskiwer si est
c'on fuie Tocoison et le liu dou faire. Car \frides cambres
font foies dames et li lius fet le laron. Et cil remède ne
Talent guaires, s*il ne sont demorant. Et sovrainement doit-
on eskiver la pensée à che ; ki gaires mains ne fait ke li
movement de nature , lequel nus ne puet eskiVer legière-
ment. Mais raisons doit estre si fors par desor lui, par quoi
ele le vainque et ce aâert. Car la volentës de la char doit
estre govemée par raison , et non raisons par li ; et quant
nature Taint raison , si enchiet-on en che ke raisons n'est
mie. Et en ce apert ke ceste amistës différence a à la vraie.
Car là vraie est selonc raison et ceste est selonc raison
vaincue ; et molt est grans défaute , quant raisons ki doit
eetre dame et govemeresse as movemens de nature est
faite ancielle et serve à celi à qui ele doit estre dame ; et
quant il avient a ce ke la serve signourist, si a*on par li
mains maus et maintes doleurs par sen enort, ne mie sans
plus por tors fais u por poissance de souvrains on a dolours.'
Car li délit sovent retornent en tourment; les viandes
aucune fois font crut bounench et malvais sanc. La
yvroigne fait le doleur, et le tramblement des n^ers et l'eu-
140 LI AR8
tendement oscurcist ^ ; dont Salemons si dist c*oii ne doinst
▼in au roi ; car nus secrest si n*est, là ù yvrongne règne ;
par quoi il boivecent et oubliecent* lor jugement et muèrent*
les causes des poyres enfans ^ ; luxure fait des pies et des
mains et de tous les membres et des jointures le perdicion
et le destruisement ^. Laissiës les dëlis tourbles , ne -mie
sans plus li passet , mais ausi cil ki à yeuir sunt nuisent.
Li mauvais servent as dëlis et n'en usent mie et lor mal ki
de tous est derrains ayment; et c'est li attainte de lor
dësirier, liquës si est lor maus sovrains. Adont est la
chaitivetës toute acomplie, quant les viles choses et les
ordes ne mie sans plus délitent , ains plaisent à ensivir. Et
adont faut li remèdes de tous à mètre , quant ces choses
ki visce estoient sont faites meurs et ausi con natures
usages.
CHAPITRE VI.
Cil capitles devise comment ceste amistës fond^ sor délis paei
falir; et monstre aun cou li délit plus fort muevent le oorage A
eus poursivir, ke tristece à eaus contraire à fuir.
Ceste amistés si ne puet estre fors entre ciaus ki se
délitent en tel délit et dont cascuns ait pooir de rendre.
Car se li uns se délite et li autres nient , si con cil ki nient
* Sknbca, Epist, XXIV.
* Var : Ohliencent. (Ms. Croy.)
* Var : Muecent» (Ms. Croy.)
* Prov., XXXI, 4-5.
* Sbnboa, Epiit., XXIV.
D'AMOUR. 141
n'i a de délit , le face pour proufit , u pour autre chose ki
au délit n*apartîegne , il n'aura entr'iaus point d*amisté,
mais bien jà amour de celui ki se délite al autre. Car à
amisté convient entrechangableté des œvres ki sont selonc
le nature de li, et ce eslire à faire pour ataindre che sour
quoi est fondée tele amours ; et pour ce ceste amistés faut,
quant li uns ne puet u il ne vient al autre rendre tel délit,
con cis demande et quiert selonc ceste amisté. Dont il avient
k'ele n'est mie moût durable ne molt ferme. Car tousjours
ne plaist mie tex délis, ne nel puet-on mie tousjours main-
tenir; et quant il desplaist et l'amisté amenrist; et par ce
samble-il ke li estres trop souvent ensamble soit plus ame-
nuisemens ^ ke engrandissemens ; car sovent fait tex délis
desplaire , por la très-grant usance ki le cors travaille ;
liqués travaus engenre tristece, dont amenrist l'amisté;
et example en puet-on prendre ens es mariés , ki , devant
cou k'il aient lor femes espousées, moût les aiment et
désirent ce délit d'eles avoir, plus k'il ne facent après ; et
li estre poi ensamble embrase et enâame les amans à che
de tout lor pooir à aquerre ; dont il sont covoitant ôt défail-
lant; dont l'amours est mains sentit en la présence del
amant; car amours est mains sentie là ù mains a de
défautes. Con la pertenance * de sens soit en une manière
de muance , puisc'une chose est jà muée, on ne le sent mie
si ke quant ele est meismes ou muer. Dont nos véons de
la chalor de fièvre étike , encore soit-ele plus grande ke
celé de la tierchaine, ne le sent-on mie si; car li caurre del
étike est jà, ensi con par usage, tournée en abit et en
nature. Ensi li amours en absence est ensi con en muer, et
* Var : Àmenritsemens. (Ma Croy.)
• Var : Pereevance, (Ma Croy.)
142 U Ans
en préMDca, »i oon jà medte. Dont wiopx^ ^ présent,
encor Boit-ele plus forte k'en itbsenoe, si ee^role mains sen-
tie Wen absence; et li délit, selonc eaus à regarder en pré-
sent» sont plus grant k*en recordant ; qtmA li record de la
chose n'ait délit, fors pour la présence \\ fu délitable ; et si
puet estre li recors plus sentis et plus conneâs i bous et
ensi plus délitables ; ensi ke nous véons , ke plus est la
dïose clere, tant est-ele selonc se nature plus Téable. Et si
puet estre par la défaute dou yéant , mains conneûe , pour
cou ke tele cbose sourmonte le pooir de la connissance de
la chose ki veoir le devroit et c<»moistre ; ensi amours en
présent, et li délis ki de la présence vient, plus muet et a de
délit sebno li, ke li reoorders. Jà soit-ce chose k'il ne soit
aucune fois si connefis par une maniée de sourmontemait
et d'un esbaïssement ke fais est i la chose ki ecmnoiatre
devroit ; et li recors est hors de tel esbahissement» s'en est
la chose et li déUs plus sentis et miens conneus tant k'à
nous et ensi plus délitable, quant la chose ne porte délit
fors en tant c'en le oonnoist à soi oovenable. Et pour ees
raisons est kayne phie senâbLe et plus le sent-on k'amoors,
encore soit amours plus forte ke haine ^ . Car la contrariétés
et la descovignabletés de ce c'en het, plus sensiblement est
perehuse, kie la covignabletés de ce c'on ayme. Pour çou
ke ce e on het est tousjours si oon movans, et muans ; ne
ne puet estre fait, tant c'on le het, naturel, si c'en fait ce
e'on ayme ; ki est ensi con chose meute et naturels. Et
k'amours soit plus forte ka haine, apert ; car la diose est
plus ferte ke che ki de li vient ; et haine, si con dit est,
vient d'atnours ; plus fortement ausi se muet aucune chose
* Cfr. pour tout ce chapitre et les suivants, saint Thomab, SoMMC
fkéologique, 2* part.» l^ sect.» Q. xxvi-xxxiii, iMunm.
D'AMOUR. 143
à la fin k*à choses ki sont à le fin. Or est li departemens
de mal ordenës i bien aToir, si come à se fin. Dont il covient
ke li movemens de l'àme soit plus fors an bien ke an mal.
Et aucune fois si samble ke la haine mue plus ke 11 amours ;
mais c'est quant li contraire haine à une grant amour, est
à une menre amour comparëe. Si ke nous plus amons le
sauvement du cors et le délit ki vient de sa naturel ordene
et disposition, ke le délit des viandes ; dont nos fuiions plus
le doleur des batures, ke nous n'amons le délit de mangier
et de boivre ; mais , se nous prendons le haine et Tamour
droit à li contraire, plus iert movans l'amours ke la hayne.
Si ke nos véons ke plus nous muet li amours des délia de
luxure à eaus poursuiwir, ke n^e faoe la haine des choses
à ces délis contraires à eaus à fuir. Dont communément délia
est plus désirés ke tristeee à li contraire ne soit fuie ; et
plus muet les gens à li désirer, ke tristeee ne fait à fuir ;
et li raisons si est ke la cause de délit, si con plus plaine*
ment aparra chi après , est 11 covignablee biens , li causes
de doleur u de tristeee est aucuns maus contrestans des-
covignables. Or puet avenir c'aucuns biens soit covignables
sans nule descovignableté , si con Dieus. Mais nule chose
no puet estre.si dsscovignàble ne si maie, k'ele n'ait aucune
chose de oovignaUeté ; tant con la chose a de estre, a<-ele
de bien : dont , puisk'ele est , ele ne puet estre maise de
toat en tout ; par quoi délis puât estre entiers et parfais ;
et tristeee si est tousjonrs selone partie ; dont naturelement
plue gràns est li désirs as délis ke la fuie de tristeee. Nous
devoBfi faire par quoi les movemens des visces très-lono
faiions. Endurir devons nos corages et des blandissemens
des délis soutraire ; et à premiers , combatre et vaincre
devons Les visces; liquel, si ke nous véons, maint fort
eagî^ il ont a eaus ravi. S'ancnns propose et avise quel
144 LI ARS
(BTre il doit enbrachier, sache, riens k*à délit sensible àper-
tient, à paines estre à faire, car forte chose est ens es dëlis
garder raison et le moiien.
CHAPITRE VIL
Gis capitles moustre ke li nons d^amistë n'est donës à le délitable ,
fors par le sanlance à la vraie.
 ce ke dit est , poons entendre k'ensi ke dit est par
deseure, ceste aroistës n'est amistés apelée, fors par le san-
lance k'ele a à la vraie, laquele est fondée sour bien et
honeste. Et selonc ce k*en la vraie mesure est gardée, ke
faillir ne le lait, ensi, selonc sa manière, est-il de ceste-ci.
Nous véons ke quant mesure gardée est en la vraie, que
tant dure-ele ; ausi fait ceste-ci. Or véons ke la mesure
selonc la vraie, si est en usant et en faisant les œvres ki
sont selonc le bien honeste, sur quoi ele est fondée, et nient
eles passer ne défaillir du faire ; et selonc ce ke li fonde-
mens de celé amistés vraie est bons et honneste , est-il en
tel manière de ceste délitable, k'il i a mesure, ki garde est
de ceste amisté ; laquele passée u laissiee, ele amemîst ; et
ceste mesure si est selonc sa manière, ensi come à la vraie.
Car ensi come ele est en faisant les bonnes œvres et hon-
nestes , ensi est ceste en faisant les délitables ; et ensi ke
ces œvres ne passent point bien et honneste, ne ne défaillent
et en che soit la mesure, ensi est-il de châ, ke tant con ces
œvres sunt délitables, mesure selonc la nature de ceste
amisté, ki de li est garde , est bien gfirdée : et quant ces
œvres ne sont sanlans à le fin pour coi eles sunt , c'est
k'eles ne sunt délitables ; ensi con ceste fins est por coi tele
D'AMOUR. 145
amistés est; adont si faut mesure» et li amist^s amenuise,
ensi CDU il avient quant les œvres de ceste amisté des-
plaisent ; et che avient aucune fois par trop user de ces
œvres ; car riens ki cors ait ne puet continuelement ouvrer,
par coi on se puist tousjours déliter en une chose ; car dëlis
est çou par quoi l'uevre délitable est engenrée; et li propre
œvre de la chose engrange le délit.
CHAPITRE VIII.
Cifl capitles moustre comment li amistés délitable défaut de le vraie,
et rent raison poar quoi ele est moins durans que 11 vraie.
Et jà soit-ce chose ke les œvres de la vraie ne des-
plaisent point, por ce k'eles sunt selonc ce ke biens est
simplement, liqués est tousjours plaisans et bons ; car tant
con la chose a de bien , tant doit-ele plaire ; et pour ce li
amistés vraie tousjours est plaisans, délitable et déduisans;
mais la délitable n*est pas tousjours ensi ; car li délis sour
quoi est fondée ceste amistés , n*est pas bons simplement,
car ce ki est bons simplement doit estre en tous tans quis,
et tout partout, et en toutes manières ; et cis délis n est mie
tex c'en le doie querre en tel manière, par quoi il ne samle
mie simplement boins ; et puiske vraie plaisance est selonc
ce ke simplement est bons , et tant con cis délis défaut de
bien simplement , en tant défaut-il de vraie plaisance , et
pour çou encore face-on les œvres ki sunt selonc tel délit,
pueent-eles bien porter desplaisance ; quant cis délis n*a en
lui vraie plaisance , pour la défaute k'il a de bien simple-
ment et quant plus us-on de tel délit , plus se part-on de
146 LI ARS
bi^a simplemeat ; et ke plus se part-on de bien , tant plus
se part-on de la vraie plaisance ; et pour ce li estre trop
ensanle , selonc tel délit , pour le desplaisance k*il puet
engenrer, engenre bi^i défaute d'amisté. Et encore soit-ce
nns meismes délis , en toutes les amistés délitables , selonc
ce délit , et autant ait de bien li uns délis que li autres, si
avient-il bien ke li amistés est plus durans entre aucuns ke
entre autres. Et li pourquoi si est par ayenture, pour ce
ke tele œvre desplaist as uns et nient as autres ; dont me-
sure est passée entre ciaus à qui il desplaist , laquele est
garde del amisté. Et k'il desplaist as uns et nient as autres
est por ce ke ce n*est mie simplement biens, auquel nature,
tant con de li est, nos ordonne pour nous faire au plus san-
lans k*estre poons à nos créatour. Dont cil ki plus a de
raison, est cis ki plus tost s'en départ. Car li commence-
mens de salut est la conuissance dou pechiet ; car ki ne se
sent peccant, iestre ne puet u ne vient corregiés ; et pour
ce à grant paine parvenons à santé, car nous ne nos connis-
sons mie malades. Et d'autre part ceste œvre n'est mie ens
es gens selonc ce k'il ont as bestes différence , ains est
selonc ce ke nos avons à eles samblance. Car par l'enten-
dement et par les œvres ki sont selonc li, ont les gens dif-
férence as bestes ; et dont s'avillist trop li bons quant il
met son sovrain désirier en œvre de bestes et lait le siene
propre ; dont tex gens sunt por lors délis , ensi con bestes
governet. En tel si sunt molt meschéant ki estre doivent
gouverneur et à paines par choses nient vaillant,' ki les
bestes governent, gouvernet sunt. Et comment governera
autri ki ne se puet govemer? K'esse dont ke raisons de-
mande al omme? une chose molt legiëre : k'il vive selonc sa
nature. Et nature nos a donné ce, ke se nons ne laissons,
peer à Dieu serons : peer à Dieu ne nous font mie richeces.
b'AMÔÙR. 147
honneurs u autre bien de fortune ; insds les bonnes œvres
et nos entendemens. Dieus est nus ; il n'a ne or ne argent ;
mais ceste œvre fait forte la derveirie comâitine des gens,
car nous botons l'un l'autre en visées et en maus * ; pour cou
li œyre et la pensée dou sage, si est as viens maus fin métré,
et grant partie de son venin boit H mauvaisetés '. Et d'autre
part, teie cëvre n'est pas sans paine, et paine engenre des-
plaisance; et quant la paine "passe le délit, si devient des-
plaisans et pour assoË d'autres okisons, pnet remanoir
ceste amîstës ; mes ceste est tant con pour iestre sovent
ehsamble.
CHAPITRE IX.
En cest <Mq»itld eert nue question détenmnéBy et comme&t nos poens
àin ko ruevre naturele n^est mie biene aimplement ; et par la
reeponse, le différence de celé amistë à la vraie est plus plaine.
Puiské nature nos ordene à che ke biens est simplement,
et d'autre part, nature nos hiUôve à tele œvre porsivir,
comment dirons ke celé œvre n'est pas biens simplement ?
A ce di-ge k'encor soit celé œvre nécessaire à la contittuance
de nostre nature, laquele est biens simplement, ne covient-
il pas ke li œvres le soit; et ce puet-on prover par sanlant.
Car nous véons ke s'ensi éstoit k'auctms fust malade et ne
peûst mie garir, fors par son brach faire colper, la garison
serbit biens simplement, et li cauper le brach ne le seroit
» Senbca, Spigt., nu. — Cfr. Epist., xxxi.
* Sbnbca, Episi., Lxxxi. — Mot d'Attale, cité par Sënèque.
148 LI ARS
mie. Et se nos devons aler en paradis , morir nos estuet ,
car sans morir venir n*i poons ; et nus ne diroit ke la mors
fust simplement biens ; et ensi apert k'encore soit cele œvre
nécessaire à aquerre ce ke biens est simplement, ne covient-
il pas k*ele le soit. Et encore ne soit-ele biens simplement,
pour ce k'ele est à ce ordenée ki Test , suefre bien raisons
naturele c'en le face là ù on doit et selonc ce c'en doit. Et
n'est pas sanlans d*estre ensanle selonc la vraie, et des
œvres faire , lesqueles plus faites, plus grande amiste font,
et de la délitable. Car en la vraie les œvres engenrent vraie
plaisance, k'eles ne font mie en l'autre. Il covient aussi
k'en ceste amiste ke cascuns ait pooir del autre à déliter,
se ele doit longuement manoir, et non pas seulement selonc
ce ke li uns a pooir, mais selonc ce ke li autres désire.
Dont nous véons que quant li uns ne puet accomplir le désir
del autre, u faire tant k'il s'en tiegneàpsù'et, li amistés sovent
défaut. Dont il covient pour la garde de ceste amiste, rendre
délit selonc le désirier dou prendant. En contraire manière
s'a-il en la vraie; car en celi est li biens rendus selonc
l'estimation c'en a dou vouloir dou donnant, et ne mie dou
rechevant; et doit li rechevans autant le don rechut prisier,
u plus k'il feroit s'il le donnoit. Sovent avient ausi , ke li
amant selonc ceste amiste se tienent pour vrai ami et dient
k'il muèrent pour l'amour de celés k'il ayment : et sont si
destroit k'il ne pueent mangier et boire. Et tel amant ne
sont pas vrai ami. Car en la vraie amour on ne lait ne le
boire ne le mangier, ne ne muert-on de duel : car en ce
seroit raisons passée. Et tout cil ki ensi se plaignent,
encore aient-il mal assés, ne sunt mie vrai ami, si con ci-
après aparra, quant nous mousterrons comment on puet
estre malade pour amour ; et à tant soufisse de ceste-ci.
LI ÛUARS LIVRES DE LA PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE I*'.
CÎB capitles moustre k'il 68t une amours fond^ sor le d^lit ki est
en veir et devise comment on le doit apieler?
Après ce ke nous parlet avoBS del amistës dëlitables ki
est selonc le sentir en touchant, or afiert à parler del autre»
ki est selonc le veïr. Et ke selonc le velîr soit une manière
d'amistës apert ; car nos vëons aucuns amans sovrainement
désirer lor amies à veïr» et ce prisier devant toutes riens »
ensi con si amours soit selonc tel sens et par lui faite. Et
est ceste amours apelëe amours par amors, car il a en
ceste-ci con double amour ; car supposée l'enclinance natu*
rele ki est entre malle et femiele» ceste amours est engen-
rée par le beauté del un des amans» ke li autres covoite à
yeïr. Et que ceste enclinance est en ceste amour apert :
car nous véons tousjours ke ceste amours est entre home
et feme, et ne le véons onques entre deus femes u entre deus
homes, u entre ciaus dont on set k'il ovrer ne pueent selonc
u aïs B'ioiora. ^ I. 10
150 LI ARS
Fuevre ki est selonc le mouvement de ceste enclinance. Et
se uns bom estoit décheûs k'il d'un autre home quidast ke
ce fust une feme , et une feme d'une autre, ke ce fust uns
hom» entre-amer se poroient» mais point ne s'entr'ameroient
de tel amour se bien se connoissoient; et s'il s'entr'amoient
ce seroit suppose l'enclinancenaturelek'ilcuidoiententr'aus.
Che c'en ensi voit est sanlans à ohe ke en li a la cbose par
coi on est selonc tel enclinance enclinet. Ensi c'on dist de
ciaus ki ayment aucunes imagenes ; mais c'est selonc ce ke
li ymagene représente chose à qui cis a naturele encli-
nance ; et par ce apert ke ceste enclinance naturele suppose
k'amour par amours est faite. Encor puist uns bom sanler
ausi biaus à un autre borne e'un à une feme, et une feme à
une autre c'une à un home, ne vëons-nous mie ke li hons soit
si souspris de le biautë del omme come de le biautë de le
feme ; et c'est pour ce ke mie n'i a telè endinance d'un
home à un home come il a d'un home à une feme : laquele
supposée li uns est souspris de le beauté del autre. Ne ne
covient tnie, encor soit ceste encbnance ausi come néces-
saire à ceste amour, que cil amant ainchent pour ce, ne k'il
qui^nt de délit. Car li délis ki sovrainément est aqois en
ceste amours est veïrs. Car nus n'aime feme de osste amour,
se premiers n'a eât aucun délit de sabiauté. Ne tantostk'il
s'enjoist en un regart de sa biauté, il aime : mais adont est
li signes d'amour parfais, quant ele est ^isos de U et il le
déeire i veir, et l'absence en griefté porte, sa présence de
cuer estendu et overt désire. Et pour ce ke ceste amours
est faite, l'amour naturele supposée, est dite oeste amours,
amours par amours, si ke celé ki en li contient ensi con
double amour ; c'est celi ki est selonc l'enclinaoce naturele.
C'est à savoir en tant con cil ont pooir de faire les œvres
selonc celé enclinance et celi amour, ki est por le délit de
D'AMOUR. Iftl
Teïr. Et jà soit-ce chose ke celé amours ki est selonc le
sentir an tast soit fundëe sor Tenclinance naturele de masle
et de femelle^ ne le ddton mie nommer amour par amours ;
et ki ensi Tapele il ne le nomme mie à droit : car celé ki
est pour le sentir à tast est selonc le sens , selonc lequel li
œyre del endinance natnrele est. Dont miens affiert ke tele
amours soit nommée amours natorele k'autrement, quant
sans plus ajouste sus Tenclinance naturele, le désir de tele
œvre maintenir, pour le délit ki i est« Bt ausi eon les choses
snnt diverses si doient iestre li non, s*on faire le puet* Mfo
par oon k'il sont trop plus de choses ke de nons, si nous
copient avoir des nons ëquiTokes ; et pour ce ke ces amours
ki sont selonc le sentir au tast et selonc le vetr sont dt-^
verses, devons cascnn donner son propre non ; et nus n*est
si propres à celi kl est pour le sentir aa tast, k'aroours
naturele , et celi por le veïr k*anioQrs par amours : si les
apielons ensi et ki al amor naturele vohroit aproprier ce
non , amours par amours , pour ce k*il sanle ki le ait ensi
oon double amour, ce ne seroit mie premièrsment u prin*
dpalement; car cis nons afflert premiers al amour ki est
pour le veïr ; et II antre si est mieus par raison dite amours
naturele.
CHAPITRE IL
CSs capitles devise comment famistéi ki eiA selonc le reir
estftdte.
Dit comment ceste amours ki est selonc le veïr est apelée,
i dlsoni aprte cemment ele est fiôte. A premiers devons
152 LI ARS
savoir ke li cink sens ki ens es gens sunt, sunt ausi con
messagier au cuer ; car ensi corne li messagier d*nn grant
signeur reportent noveles de ce k'il ont oiit et veôt ens es
divers lius là ù il ont esté, ensi li cink sens, cascnns selonc
ce k'il aperchoit, reporte au cuer soit biens u maus, u chose
dëduisable u tristable. Et li cuers si s'enjoist selonc le bien
k'il li raportent» et selonc le mal a-il tristece ; et li biens et
li dëlis ki délite cascun sens selonc li , porte aussi joie au
cuer, et li mal de cascun tristece. Or est ensi ke les propres
choses ki délitent le veïr, si sunt bêles couleurs ; et pour
ce ke coulors ne puet estre, fors en ce ki a aucune gran-
dece, et fourme et figure, si sunt ausi ces choses délitans
en après la veue, se bêles sunt^ et Instables, se laides.
Quant dont il avient k'aucune chose figure et fourme
d'omme u de feme est à la vue et al œil représentée, ki le
délite, il con messagiers l'anonce à son signour, c'est au
cuer, et il, ki selonc le délit des cink sens se délite, s'en*
joîst selonc cestui-ci. Et con joie et délis selonc eaus soient
poursuiable , li cuers ki tel délit a senti , le violt ponrsiu-
wir, et s'embrase et enflame, en désirant l'usance et la com-
paignie de la chose ki tel délit li a fait, pour ce délit à pour*
sivir. Et que li bons désire et plus est meus de le biauté
d'une feme que de la biauté d'un homme, est pour ce que,
jâ soit-ce chose que la biautés d'un homme, tant coû pour
la raison de la biauté, soit autant délitable al omme come
à la feme , por ce toutes voies ke ne mie seulement nous
avons connissance par le veïr de la figure et de la biauté ,
mais ausi voie est à avoir connissance de la chose cui telo
figures est et tele biautés; quant nos véons et connis-
soQs la biauté d'une feme, ne mie seulement nous avons
connissance de cele biauté , mais ausi k'ele est de feme ;
laquele connissance muet l'omme par naturel enclinance
D*AMOUR. 153
â li; et de ceste dit-ou, ke là ù Famours est, H œils là est;
et pour ce ke la biautés de la feme représente al omme ensi
ke renclinance natorele ki est entre aus deus, si con de
masle à femele, ke la biautës del onune ne fet mie al omme,
avientril ke la biautés de la feme plus muet Tomme, ke la
biautés del home ne mueve Tomme pour, les deus movemens
ki i sunt. Et pour ce est-ce dit ke ceste amours a en li double
amour.
En tel manière ke dit est, celé enclinance naturele sup^
pose la biauté d*un des amans ; celé enclinance ramente-
vans muet et embrase le corage del autre, à avoir usance
et compaignie de celi cui tele biautés est, pour le délit ki li
en vient ; et ceste-ci si fait Tamor et celé connissance, ke
tele biautés est de feme , n'est mie faite toute par le œil.
Car li œils, tant con de li, ne nos monstre connissance fors
de la couleur et de la figure ; et quant ce si est anunciet au
cuer par une vertu jugeresse ki en nous est, nous jugons
ke cele figure ke li œils a veûe est de feme, à laquele li
bons a enclinance naturele ; et ensi jà soit-ce chose ke par
Tueil nous aions le commencement de oeste connissance,
ne Tavons-nous mie encor dont toute entièrement, quant il
ne juge mie ke tele biautés soit de feme, à laquele li bons
a enclinance naturele, ki plus muet Tomme à celi amer
dont tele biautés vient, k'il ne feroit d'omme qui biautés
seroit ausi grant ; mes la vertu jageresse ki dedens nous est,
ki de teus jugemens sert, nous muet à celi amer par le con-
nissance k*ele nçus monstre ke tele biautés est de feme ; car
à celi a li bons Tenclinance naturele et amour.
Et tout ausi ke nos véons d'une brebis quant ele voit le
leu venir, ele ki onques nul n'en vit, le fuit ausi con son
anemi, et ke ses anemis soit n'a-ele mie par Tueil parfaite-
ment. Mais li œil ki a la figure don leu au cuer présentée,
154 LI ARS
muet la rertat à enquerre de qui est tele flgare ; et la vertus
counelite ke c'est du leu et ke 11 leus est anemls à le brebis,
juge k'ele s'enfuie. Bt eus! i^ert ke ne mie seulement par
Tueil atons oonnissaiu» de le biaut^ et de le figure; mais
aussi oommencemens est de nous à meb*e en oonnissance,
de qui tele biautës et tele figure estoit ' .
En tel manière avient-il ausi d'une beste c'en nomme
tygre ' : quant li sage veneour voelent prendre les faonciaus,
il gaitent k'ele n'i soit mie, et puis li embient ; et ou lieu ù
il estoient metent un miroir; et quant la mère Tient si se
mire et cuide de sa figure ke ce soient si faon. Et li veneour
emportent les faons, ke (aire ne porroient, s'ensi décheûte
n'estoit, pour la grant fierté de li. Dont sa figure k'ele voit,
ne li représente mie sans plus la figure de son faon, mais
aussi oonnissance a ke tele figure sanlans est à son faon ;
et bien quide ke ce soit il, si k'ele aime celé jmage ausi con
son sanc, mefite par naturel enclinance, ki est entre l'en-
genrant et l'engenrure ; et ensi li veïrs ne représente mie
la figure et la biautë , sans plus , mais aussi est voie à la
connissance de ce qui estoit tele figure et tele beautés. Et
itant con cis délis est prisiés et o'on se vient pour li mètre
en paine , tant prise^on l'amour et se met-on en paine de li
i maintenir. Dont li amant ki durement sunt eouspris,
laissent sovent toute autre chose pour cesti, ne riens ne
prisent fors ce, et toutes antres choses despitent pour cesti ;
ne ne lor s^ufist une .fois veïr, car li force del amor mute-
plie le volonté de sovent à veoir . Et pour ce ke li uns puist
maintenir le déduit, ke li autres li fait par sa présence,
* Cfr. S. Thomas, Somme ihdol.^ p. I, Q. lxxviii, art. 4.
* Oft*. BM. Mwdi VxNc. Buroukdi (B^lswLceniù)^ Spee. NtU.
iKil^l. xu, c. 112,eitiuit
D*AMaUR. IS5
désire et espoire li uns ke li autres vers lui soit autés corne
il est vers l'autre ; par quoi il i ait compaignie entrechan-
gable.
CHAPITRE III.
Cis capiUes dist quel chose amistés est ensi prisie ke devisé est.
Enquises les condicions ki doivent estre mises en la
r esponse , quant on demande k*amours par amors est , si
disons ke ceste amours par amors si est embrasemens de
cuer en covoitise de biautë, en espérance d'entréchangable
compaignie , toute autre riens mains prisant, et quant li
autres vient autel, adont i est amistés ; et dont poons nous
dire k'ele est embrasemens de cuers en covoitises de biauté,
en espérance d'entrechangables compaignies, et toute autre
riens mains prisans ^ Dont ceste amistés est ensi come
double amours et si n*aj ouste sour Tamour, fors ke li uns
voelle al autre autel con li autres à lui. Et par rime poroit-
on ensi respondre :
Amours est embrasemens
De £uor8, par escaufemens,
En £OV0itiie de biauté
De celi c'en a enamé ;
D'entrechangable bienvoellance
Nient celée est 11 espérance ;
Toute autre riens mains prisans.
Pour celi à qui est tendans.
1 Sbnsga, Bpiti.^ IX.
156 U ARS
CHAPITRE IV.
Cis capiilas monstre qae li amistés dëlitable fond^ sur le velr est
plus sanlans à la vraie que la naturele; et après met difTërence de li
à la vraie.
Ceste amistës est plus sanlans à la vraie que ne soit la
naturele, car ele est plus honeste que li autre. Lî droit
amant selonc ceste amistë ne querrent blasme ne deshonour
à celés k'il aiment» et s'il aiment ke compaignie aient
ensamble» selono le naturele amour, si n'est-ce mie selonc
le propriété de ceste amisté, jà soit-ce chose ke tele amour
supposée , l'autre soit faite. Car tant con del amour par
amours, li déduis et li solas si gist plus eus ou veïr k'en el,
et selonc ce veïr s'enjoïssent plus cil amant sovrainement.
Et jà soit-ce cose ke ceste amours ne puist estre faite, se
ce n'est la naturele supposée, ne covient-il mie ke li œvre
de la naturele soit nécessaire à avoir del amée, s'amours
par amors i doit avoir. Car jà soit-ce chose ke H carpentiers
n'ait pooir de ovrer sans fevre, et se lor science n'estoit ki
les estrumens font du carpentier, ne covient-il mie ke li
carpentiers, à ce k'il soit carpentiers, sache faire et fâche
ses estrumens, si con ses forés, ses tarères \ sa coingnie *
et autres estrumens, ains les suppose du fevre et puis si
œvre ces supposés ; ensi est-il par-dechà ; et s'autre chose
• Var : térèles. (Ms. Croy.)
' Manque an ms. Croy.
D'AMOUR. 157
qoiërent, si con Testre ensamble et sa compaignie, tôt est
pour ce k'entreveïr se poissent. Et ce ke li uns se paine de
servir Tautre et de lui bien faire et se garde de malvaises
teches et de visées et se paine d'aquerre viertu, si ke li amés
en Ole bien dire, est pour la sanlance que ceste amistës a
à le vraie ; là ù ces choses rendent ceaus ki les font amables.
Car biens et vertus sont amables selonc eles et après cil en
qui il sunt. Dont, si con dit est par devant, nous prisons et
loons nos anemis, quant lor vëons bien faire, et'si ke mains
les haons, pour ce ke li biens est elisables selonc li. Et dif-
férence a entre les bones œvres faites selonc vraie amisté
et ceste-ci ; car eu le vraie, ces choses sont faites pour eles-
meismes, et se nule autre chose n'en devoit venir, fors li
biens ensivans Tœvre, liqnex biens est fins en li-meismes,
ne n'est pour nule autre chose estraigne quis. Et pour ce
mieus entendre, devons savoir k'il a différence entre les
fins. Car il sunt aucunes fins ki sunt œvres, si con li fins
de la chose est li œvre ki faite est. Il sunt ausi une fins ki
sunt les choses ouvrées, ki par les œvres sont faites. Âl
entendement de coi nos devons savoir k'il sunt deus ma-
nières d'œvre ; l'une si est quant l'œvre demeure en l'œvrant
et point n'ist hors de lui ; ensi con vivres et entendres.
Icex œvres ne sont point hors des ovrans selonc ces œvres.
Une autre manière d'œvre si est là ù on prent al œvre
aucune estraigne manière, si ke li œvre est hors del ouvrant.
Et ce puet estre en deus manières ; car aucune fie est prise
l'estrange matière sans plus, pour l'usage de li ; si con uns
chevaus pour chevauchier et une viele pour vieler. Aucune
fie ausi est prise la matière, por ce k'ele soit muée en autre
fourme, si come uns carpentiers prent le mairien pour une
maison faire et uns potiers la tiere pour faire un pot. Les
deus manières premiers des^vres, c'est l'œvre ki n'ist point
168 U ARS
hors del ouTrant, et l'autre ki prent f estrange matière sans
plug pour Tosage, n'ont nule chose ofrëe ki soit Ans; mh$
cascune d'eles si est fins en li-meismas ; et riens fors tele
œvre ki venir en doie et est quise. Et est pins noble lî pre-
mière ko li autre, en tant k'ele remaint en Torrant. La
tierce manière si est ausi c*nne generatiims n uns eogim-
remenSf en laqnele œvre la chose engenrée est li fins; et
n'est mie l'œvre principanment, ensi ke l'œyre ds carpan-
tier. Li calpentiers n'est mie i'oByre prineipans, maîfl la
maisons ki faite est par tele œvre et msi engenrée. Rt des
œvres asqneles il s'ensnit aucune chose oorrrëe, la oose crrrie
vaut miens et est plus eUsable ke ne soit l'aevre: ai eon
mieus vaut U maisons et est plus élisable ke ne soit li oar^
pentiers ; et en toutes œvres ki sunt faites pour antres, vaut
mieoa celé ki n'est qnise pour nule antre ne faite fors pour
li-meisme; ki est li derraine œvre pour laqueles toutes
autres œvres sont faites. Et ensi apert ke toutes autres
œvres, ki point n'issent hcHrs del ovrant et ki prengent
l'estrange matière sans plus, pour l'usage de U sunt et
doivent estre pour eles feûtes et nient pour autre fin à eles
ensivant. Car eies-meismes sont fins soufissans pour quoi
eles doivent estre faites, si con les œvres ki selonc le vraie
amistë sont fiâtes , ensi con les œvres faites selonc vertu.
Et jà soit<e chose que li fins, c'est à dire ce ponrqnd la
cose est faite, sdt derraine faite, ke les choses ki sant à
celé fin et pourquoi la fins est faite, est li fins premiers en
l'entmdon et en la volente del ovrant, et quant ceie fins est
conchiute, si sunt aprestees et ordenées les propres choses
par lesqueies teles fins doit estre faite. Et ensi apert ke les
œvres viertneases en le vraie antsté sunt faites pour aies*
meismes, et s'antre chose n'en devoit venir ke li œvre.
Mais en l'amour par amors est tôt autrement. Car ces œvres
D'AMOUR. 159
vîertoeiues ne sont mie premièrement fiuteB pour eles, mais
pour çou ke m ou celé ki bien ora dire del autre, pour ce ke
bieoB et eu ai qui il est sont selonc aus amable, soit plus
meus À loi u li am^ et désirer. Si ke par ce cis de qui tex
biens est dis» puist miens avoir la compaignie de s'amie, par
laquele il ait mieus son déduit et le solas selonc son désirier.
Dont tel amant sont chantant et déduisant et compai-
gnable; etmoltont de bonnes condicions et molt se painent
de vertu aquwre et de visces fuir. Bt tele amours sovent
as jouenes est bone et biens lor en vient ; mais as vieus est
malvaise. Mais pour ce ke lor entendons n'est mie à biens
simplement, pour le raison du bien, et pour le bonne fin ki
doit estre en bonne œvre, ne sont mie ces œuvres vier-
tueuses, car eles sont faites pour autre fin ke pour le bien,
le droiture et le raison ki est en l'oevre viertueuse ; et ensi
ces œvres aunt principalement pour mieus ataindre au
déduit et an solas c'en quiert de s'amie , et ne mie pour
eles-meismes, ensi eome eles sunt en la vraie.
' CHAPITRE V.
Gis eapitlet monstre que o«8te amiat^ par amours Mt plus
durable qQ6 la naturele.
Plus estausi ceste amistés durable ke ne soit la naturele,
car ceste amistés est ensi c'uns cercles : là ù li commence-
mena et li fins sont si conjoint, que, quant on est i la fin,
on est an commencement, si c'en puet aler du commence*
ment par le moïen à le fin, en retomant ou commencement.
160 LI ARS
Ensi n'est-il mie de la natarelé ; car la voie de la naturele
si est ensi con voie en droite ligne, en laquele, quant on
vient au chief, il covient reposer, nëis s*on devoit revenir
celé voie meisme c'en a alet. Car ki à retorner ne se tenroit
cois, il convenroit k'il se meûist ensanle, selonc deus move-
mens contraires, ki estre ne puet. Ensi que ki gieteroit une
piere contremont, ou point k'ele retoumeroit le covenroit
à rester ; car s'ele ne s'ariestoit, ele se moveroit en haut
et eu bas tôt ensanle , ke ne puet estre. Et ce ke je di
k*amours par amours est ensi corne uns cercles, di-je pour
che k'ensi con ou cercle li commencemens , li moïens et la
fins sont tôt uns. C'est-à-dire que ce ki amisté fait, et ce ki
le garde et continue, et ce pourquoi ele est, sunt une meisme
chose ; et puet-on revenir de la fin au commencement sans
arrester; par coi on puet estre tousjours en movemens
d'amer. Et ke ces trois choses, li commencemens, li moiiens
et li fins soient en ceste amistë tôt un, appert. Car la bian-
tës del amie concheûe èl cuer del ami , par le raport del
œil, ramentevant l'enclinance naturele, ki est entr'iaus
deus, est li commencemens de ceste amisté. Ele est ansi la
garde et li continuance et li fins, c'est pourquoi tes amistés
est. Commencemens est, car c'est ce qui muet l'amant à
amer. Garde est et continuance, car par sovent avoir en
mëmore et sovent recorder, Famistës est gardée et conti-
nuée. Fins est ausi , car c'est ce ke li amant quièrent et
désirent soverainement et dont voelent et aiment mieus à
avoir l'usance. Et devons entendre par le fin des choses, ce
pourquoi la chose est. Et ensi parlons-nous de la fin, dont
une meisme chose est commencemens, si con la chose
esmouvans moiiens, si con loiiens joindans et continuans.
Fins si con ce pour coi on est ovrans ; et ensi apert cornent
on doit entendre ke ceste amistés est ensi con cercles.
D'AMOUR. 161
CHAPITRE VI.
Cis capitles moustre ke ramistés natorele est ensi cod
li moYemena en droite ligne.
L'amistës natorele si est ensi con la voie en droite ligne :
car ensi con en droite ligne, il a un tierme auquel il covient
ciesser de movoir quant on i vient; ensi est-il le plus sovent
en ceste amistë. Car quant on a tant fait c'en est venut au
tienne et on Ta, c'est au délit ki est en tele amisté quis, on
ciesse communément. Car li atainte de la chose désirëe fait
le repos dou désirier, ensi con cis ki feroit une maison et
quant faite l'aroit, si se reposeroit. Et jà soit-ce chose ke
ce tierme, et ce délit ataint, après voloirs puist estre
d'ataindre un autre, sanlant à cesti, et ensi par tele volonté
continuée, il sanle que ceste amistés soit continuée sans
derrompre. Car les œvres des délits, pour queles les amours
sunt, ne font mie sans plus les amistés ; mais H désirs con-
tinués de ces délis à avoir. Car sovent véons tex délis
prendre de celés la ù on a pau d'amour. Toute voies véons-
nous plus sovent falir ceste amor et le désirier k'en nule
des autres. Car li délis de ceste amor si est par vertu cor-
porele aquis. Or devons savoir ke toutes vertus corporele
en ovrant se traviUe , en travillont s'afoivlist , en affoi-
vlissant se départ de délit et engenre tristece. Or est ensi
ke les œvres, par lesqueles li délit de celé amour doivent
estre attaint, sunt œvres de cors, faites par vertu corpo-
rele ; dont il convient ke la vertus soit traveillie, et par tra-
IG2 U ARS
vail afoiviiie et par afoivlissement se départent de délit et
engenre tristece, laquele est départemens d'amors, quant
li délis est ce pour coi l'amors estoit. Et ensi apert ke celé
amours est pau durans, quant li excellence del œvre pour-
coi tele amistes estoit, le fait départir. Mains couste ausi
au cors li veïrs ke li œvre del amour naturele et mains est
travillans. Et par le trisfece ki est de trop ovrer selonc
tel sens , voit-on sovent amour naturele fallir.
CHAPITRE VII.
Cis capitles rent la raison pour Uquek choêè amora naturele
est plu dnrans en feme k^en borne.
Et pour ce ke les femes n'en ont mie si grant travail
corne ont li home , avient-il ke tele amours est plus durans
en femme qu*en home. Une autre raison aussi i a pourquoi
eles le quiërent plus et est en eles plus durans : la femme
en la compaîgnie et en la conjunction k*ele a avec Tomme,
aquiert le plus grant perfection k'ele puist avoir par le rai-
son de cors ; et che apert : nature se tent tousjours à faire
ce ke mieudre est, selonc celé œvre et le plus parfait; et se
mains parfait fait, che iert par déftiute d'autrui. Toutes
voies fera*ele le miens k*ele pora de tele matière comme
ele a. Dont nature en tele génération, tousjours entent à
faire malle, si con le plus parfait ; et se femele fait, ce iert
par défaute. Dont femele n*est mie de le principal entention
de ceste nature. Et ensi con cis ki rois estre ne puet, se
trait et tient plus près du roi qu*il puet, et en ce aqulert'^il
ir AMOUR. 163
à anenne signorie , et plus etft parfiôs k'autre, ki plus loin-
taing li santt ensi esiril dû le femele; die ki falit a à la
perfection del conme en la oonjnnetion k'ele a à lui, si con à
plus parfiût, aquiert aucune perfection, si con compaignie
de plus parfait de Uy et ensi est en aucune manière se
nature, ki plus basse est, relevée. Et entendre devons ke la
nature o(»mnune et universele et géuérans n'entent mie
sans plus à faire malle, mais ausi femele ; car S£A8 ces deus
n*est mie générations ; mais la nature singulëre de cascun
entent et se paine de faire malle et engenrer, si con la chose
plus parfaite ki par tel engenrement puist estre faite ne
engenrëe* Et pour ce k'en ceste amisté on ciesse plus sovent,
le tienne aquis, k'en nule autre, si dist-on k*ele est ensi ke
movemens en droite voie.
CHAPITRE Vm.
Cis capîtteB rent le rsUoa pour coi li baiiiers et li acoWrs
fluat quk en amour par amours.
Puiske li déduis et li solas del amour par amours, si con
est dit d€»eure, gist en veïr, dcmt vient ce ke tel amant
désirrent à baisier et à aooler, et ce prendent trës-^volen-
tiers de lor amiesi jà soitK^e cose k'il ne quièrent mie Tcavre
natnrele? Nous devons savoir k'en toutes les manières
d'ainisté a une oonjunction et une manière d'unité, selonc
ce ke caseune est, laquele est li loiiens de deos amans fai-
sant l'antsté; et c'est li loiiens et li unités des corages des
amans; ensi con dit est par deseure, à amisté est nécessaire
164 Ll ARS
perchevance ; et cascuns amis se délite en ce k*il perçdt
l'amor de son ami. Puis dont k'en amistë a unité et percfae-
vance, et li amant en cou se délitent, li signes ki mieus
senefie ces trois choses, puet et doit estre quis entre amant
et amie, et c*est baisiers. Savoir devons ke les choses ki
plus ont de matère, ce sunt celés ki pis pueent estre jointes
et desqués on puet mains faire une chose ; et ke plus sunt
spiritueles, mieus sejoipdent et un devienent; si kenous
veons ke une piere jointe à une autre ne font mie une
pierre, si ke nous véons de deus candeilles jointes ensanle
une flamme naistre. Or est ensi k'entre les choses ki des
gens issent est l'alaine plus espiritués ; et ce apert, car à
paines le puet-on veïr, ne sentir ; dont ou baisier les deus
choses plus jointables se joignent et un devienent, en mel-
lant Tun avec Tautre : ce sunt les alaines des baisans, sane-
flans le jointure et Tunité et le mollement des corages.
Dont il avient as baisans pour le perchevance de la jointure
et del unité des cuers, laquele est ensi con sovrainement
désirée, k'il ont en baisant si trës-grant déduit, k'il sunt
aussi come ravi et hors d*eaus meismes, nient à paines per-
chevans ce k'il ont, ne che k'il font; et ce sëvent cil ki en
trës-grans désirs, les grans solas d'amours ontperchius.
Li usages ausi communs nous monstre ke baisiers est signes
de conjunction et d'unité de corages ; car nous véons s'entre
aucuns a eût lonctans rihote par guerre u par rancune, ke
à le pais faite, on les fait entrebaisier, en signe de ce, k'ensi
con lor alaines espirituées se sunt entremellées , et lor
corage par boue loïauté le soient. Dont nos véons ke plus
sont blasmet, cil ki puis pais entrebaisie s'entremellent,
ke en devant. Un autre signe poons prendre par les fais
des anchiens ; et encore le maintienent li Sarrasin : s'au-
cuns volsist à un autre aliance u amisté faire, il se soloient
D'AMOUR. 165
faire sainier en an vaissiel, pour lor sanc faire meller
ensanle, en signe de conjunction et â*anité de corages. Se
li mellers dont le sanc, ki plus est matérieus, est signe
d*unité de corages, moût mieus li baisiers, ki porte ensi con
chose plus espiritueie, par lequele jointure et unités pueent
estre mieus faites, mieus doivent tele jointure et tele unité
segnefier. Et c'est li signes plus covignables en ceste amisté ;
ue plus avant, tant con de ceste amor est, ne doit-on querre
signe de cors ; et cis doit estre ensi con seûrtés et saiaus
del amisté ; ne ne doit estre denoiies Tamisté faite, nient
plus ke ii saiaus, puis c'on le letre a otroiie. Li acolers ausi
est pour ce meisme quis, pour quoi li baisiers, selonc se
manière; car al acoler joiut-on volontiers le pis ensanle et
s*estraint*on ensanle et près, por le conjunction et pour
Tunité des cuers ki sunt desous le pis estraint segneflier.
CHAPITRE IX.
En cest capitle est une questions déterminée, se li oeTre del amour
natarele est departans amours par amors.
Après ce ke moustret est, quele est la chose amable sor
quoi Tamours par amours est fundée, et k'ele est plus vraie
et plus durans ke ne soit la naturele, poroit-on demander
se rœyre natarele est departemens de ceste amisté, quant
on l'a de sa mie ; car nous véons ke cil ki par devant se
sont très-durement amet, mains s'entrainment en mariage.
Et ce trouvons ausi par le recort de pluseurs, ke li amours
I. — U ABS D*AHOim. 11.
166 LI ARS
est autre devant le mariage et après : ke non sanle ; car ce
ki amistë doit engenrer, si con courtesie et faire poar
autrui, ne doit mie estre departemens d*amisté. Et quant
la feme fait ce pour Tomme, ele fait le plus grant chose
k*ele puet, dont ele doit estre plus amëe ke devant. Une
autre raison, Tuevre de cele cose k'il covient supposer, a
che k'une autre chose soit, ne doit mie amenrir ne des-
truire la chose, ki ne puet estre sans celi supposée ; et tele
est Tuevre naturele : dont eles sunt, si con je croi, vraie-
ment plus amées après ke devant, de ciaus ki devant les
amoieut d'amours par amours loïaument ; mes ke cis délis
natureus ne soit trop désirés, et après trop ne soit pris.
Mais pour ce ke li pluseurs sont amant d'amour naturele,
faignant estre amant par amors, avient-il c'en dist qu'icele
œvre est departans Tamisté. Et ce est voirs en la naturele,
pour les raisons deseure dites, et non en l'autre ; ains croi
k'en bon cuer loïaument amant par amours, ce soit engran-
gemens et assentemens del estabilité de longe persévérance;
mais c'en ne s'adonne mie trop al œvre naturele. Il ne co-
vient mie ke li très-erragiet hours ^ d'eaus-meismes désirant
d*amors, soient cil par lesqués les amours sont maintenues
plus longuement. Car quant il s'aperchoivent de le très-
grant folie ù il ont esté, si resourdent souvent à un fais,
qu'il le laissent de tôt en tout, pour la doutance dou
recheoir. Âusi ke nos véons ke li fol hardit, ki sunt si
ardant, ne sont mie tousjours li plus demorant en bataille,
mais cil ki par avis et par raison s*i metent. Ensi est-il eu
ceste amisté, ke par l'œvre naturele, li très-grans ardeurs
ki met les gens hors d'eaus-meismes et de connissance de
raison, puet bien estre amenrie, par coi on revient en con-
■
« Var : hors, (Ms. Croy.)
D'AMOUR. 167
nlBsaiice de Ini-meismes et plus eonnissable de raison : et
oe9te connidsaaee, les dëdais et les solas, les jeus et les
biens de eeste amor perchefis, nos Mt en amour durer et
manoir. Oar sens et raisons et mesure corient en amour
maintenir. Mais par tn^ sonrent user du dëlit, ki est selonc
Tuevre naturele, pour ce ke nature i a mis si grant délit et
déduit, porroit bien estre muée H amours; parce ke li
déHs natereus plairoH plus ke lî autres ; dont seroit-oe une
antre amc»*s, et ne garderoit mie les termes del amour par
amours ; si ke cil ki devant estoient amant par amours,
après seroient amant naturelement ; et ce voit-on savent
avenir par mariage ; et ensi est sovent la première laissie,
et la naturele, si con dit est deseure, se puet scprh» dépar-
tir, par les raisons qui deseure sont dites« Et ensi sanle ke
li œvre natorele départe l'amour par amours. Et n'est mie
mwveille, se Tamours par amors usant, on ohiet de legier
en Tœvre del amour naturele quant ele n'est faîte ; se Ten-
clinance non naturele suposée, ki à tele œvre les gens
enmnet ; et tost chiet^>n en ce à quoi naturement on est
CHAPITRE X.
CÎ8 capîtles rent le raison pourquoi li amant del amonr naturele et
del amour par amours pâlissent , et frémissent et deviennent
nalâdfls et de ièm aitoMies.
Sovent véons les amans del amor naturele et de celi par
amours, pàUr, estendre, frémir et avoir grans maladies,
et morir, aucmie fié; si en dirons Tokison. Car en ces deus
manières d^amor avient par une manière de cause. Li cuers,
168 LI ARS
ki par TcBil, son messagier, a conceûte la beauté d*aacime
persone, à laquele li autres a naturele enclinance, con
malle à femiele , désire à avoir usance et compaignie de
celé persoue qui tele beautés est, s*il est amans del amours
naturele, pour le sentir ; jà soit-ce chose c^ongues veô n'eui&t,
pour Tendinance de malle à femiele, puet-il avoir désir
d'avoir usance et compaignie à celé , dont puet aquerre le
délit de sentir ; et s'il amans est del amor par amors, dont
est ses délis pour le délit de veïr. Et ceste amors si n*est
mie faite sans veïr ; mais sans veïr est bien grans désirs.
Or est ensi ke les espèces et li sanlant des choses, dont li
dnk sens ont connissance, muevent les sens sor espesces
de chaut et de froit ; si con li feus c'en sent fait caurre au
cuer et li plaisans novele : et la novele de perte u de mes-
chief si con froidure. Dont les choses délitables engenrent
le plus sovent chaut, et les tristables froit ^ Dont quant li
uns voit Tautre u del autre li sovient , se dont li est déli-
table, il eschaufe et del escaufure, se forte est, si rougist,
et si sue, et si saine aucune fois pour Tardeur ki si fort le
muet. Et espoir après, quant il pense k'à celé amour ne
pora parvenir, u son voloir de ce k*a pensé acomplir, si en
a tristece , ki engenre froit ; si c'en palist et amortist, et
s'estent-on et baille-on , si con d'anui ; et quant celé tris-
tece est si forte, k'il covient le sanc du cuer pour lui con-
forter atraire, si demeurent li membre vain et sans vertu ;
et défaillant , si pasment les gens. Et quant celé tristece
par continuée pensée est maintenue longuement, li cuers ki
à lui atrait le sanc et le vertu pour lui reconforter, lait les
membres vains ; si devienent de malvaise couleur et pâle
et jausne ; et tant i puet-on demorer par ententive pensée^
* Cfr. Aristotb, 2>m mouvement chez Us animau», vm.
D*AMOUR. le»
ke resourdre n'en puet-on. Dont sovent chiet-on en fièvres,
par le grant escaufement, et en afibivlissement des membres
par le retraite du sang. Et aucune fie avient k'il en covient
morir , puiske li attainte de cose désirée fait délit u joie,
n'est mie merveille se li défaute fait doleur u tristece.
A amour sunt quatre propres œvres : la première si est
remetre u relignier ; la seconde si est chaleurs ; la tierche
langeurs; la quarte users. Li religniers si est contraire al
engieler; car les choses ki sunt engielées, en eles meismes
sunt si constraintes, ke de legier ne pueent soufrir k'autre
chose entre dedens eles , mais à amour apartient ke li appé-
tis soit appareilliés à une manière de rechevoir le bien del
amer, selonc la manière ki dite a esté , ke li amés est en
l'amant. Dont li engielemens u li durtés dou cuer, est dis-
positions contraire à amour; mais li relins enporte une
manière de molece de cuer par lequele li cuers s'aœvre ; par
coi li amés entre dedens li ^ DontSalemons dist en cantikes :
« M'arme est relignie très puis ke mes amis parla * ; » car le
oaer religniet et amoUiiet, li désirs à la chose désirée par
mervilleuse amour, est fais uns à che k'il désire. Et se li
amée chose est présente et eue , dont en vient li délis et
usages. Et se ele est absens, dont en vient tristece, lequele
est par langueur segnefiie. Et aussi par l'absence vient
très-grans désiriers d'ataindre la chose amée ; laquele chose
est segnefiie par chaleur. Et n'est mie à entendre k'amors,
selonc li et simplement à regarder, soit passions grevans
et faisans mal ; car si con dit a esté , amours senefle une
apploïance de la vertu appétitive u désirant à aucun bien '.
Or n'est nule chose grevée , pour ce k'ele est apploiie
• S. Thomas, Somme ihéol.^ 2« p., 1"» 8.,q. xxviii, art. 5, concl.
* Cant, cantie.^ v, 6.
' S. Thomas, Somme ihéoh^ ibid.
170 U ARB
et eoigointe à ce ki li est CQvigsable ; mais se possible est
de ce ataindre^ ele en est mieudre et plus parfaite, et ce ki
joint est u apploitet à aucune chose ki n'est mie à li covi-
gnablei est par li grevée et empirie. Dont li amours don
bien descouvign^le est grevans u empirans Tamant. Dont
nous véons ke lés gens sunt parfait et enmieudret par
Tamour de ce ki est biens simplement et enpiret par l'amour
de mal et de pecbiet. Bt tant con par le muance oorporele
ki faite est par le passion d'amours es-cbe à amour aventure,
ke le grevans soit, pouf . l'excellence de la muanoe k'ele fSût ;
si ke nous véons k'il avient en tos les sens et en toute œvre
de vertu de ame ki est par muance faite d'estrument cor-
porel. Si ke nos véons ke trop grans clartés et excellens
corront laveue; ensi excellens et trop grans désirs d'amours,
à ce c*on tient à soi covignable, puet estre grevable» pour
le très*grant muufice ki est faite. Dont amours puet estre
dite navrans^ car les choses et duskes as choses entérines
du cuer^ ele tresperche ; et languir fait par désirier d'eetre
avec la chose amée : dont Saiemons dist en cantikes : c Anop-
ciés à mon ami ke je par amours langui ^ »
CHAPITRE XI.
Cil capitles enseigne comment Jaloosie vient en amoar et quele jalousie
est malvaiee et qnele non.
Li amant aussi de ceste amour se criement et ont paour
Il uns des autres , et c'est pour ce k'il ijie se croient mie
' Cant.eantic.^ v.
D'AMOUR. 171
parfaitement, pour es ke Tamours n'est mie parfaite ne vioT"
tuense, ains est selonc aucun dësirier, raison passant, par
nient raisonable ooyoitisei Dont tel comme il se sentent ea
lor désiriers, criement-il et doutent ke lor amies ne soient
envers autrui. Quant lor amours n'est fors por dëlit, à rai-
sons n'est mie gard^, et pour cou k'il quièrent ce dëlit pour
ans et ne mie por celés dont il les prenident, criemenVil ke
celés ne quiër^it ailleurs ce délit, à lor pooirs : car à le
partie greTeuse u mauvaise est force li souspechons. Et
pour ce ke ces amours sont pour les dëlis ke li amant
quièrent por eaus-meismes , ne sont-il mie si un , ne lor
voloir ausi, dont tant ne se croient comme en la vraie, la ù
li amans ayment le bien ki est en Tamet , et por ce soit
l'amours faite, dont il suât ausi comme un. Et de oeste cre-
mor vient la jalousie , ki n'est autre cose ke cremeurs, ke
cele u cis ki amës est n'aime un autre, par coi il perde à
avoir le dëlit de li , pourquoi li amors est faite. Et pour ce
sunt-il si obéissant k'il font cank'on leur commande pour
le ep^neur k'il ont d'eles ; dont il criement tousjours à
perdre le dëlit k'il dësirent à avoir. Car pour ce ke fi amant
d'amour dëlitable u de concupiscence trës-durement dësirent
les dëlis, si sunt-il meut contre tout ce ki tex dëlis lor
pueent enpeechier, et grevance lor font à avoir li usance
d'iaus. Et ce vient de dëfaute de créance, c'en a de ce c'en
ayme, ke fermement al amant ne se tiengne, et dou grant
dësir c'en a à la chose amée. Car pour ce c'aucuns ayme
aucune chose, si con sen bien, il s'ensiut ke la privance
de ce bien li soit mauvaise, et en après s'ensiut k'il crience
ce ki li puet faire tele privance, si con chose malvaise. Dont
il avient que li jalons criement ciaus k'il cuident, ki lor
doivent tolir et voellent le dëlit de lor amies. Et pour cou
k'en tele jalousie ou tient u croit dëfaute en la chose c'en
172 LI ARS
aime, si est malvaise tele jalousie. En l'amonr honeste est
une autre manière de jalousie ki est bonne ; en tel amor li
amis quiert le bien del ami ; et quant ce quiert durement et
aigrement , si se muet li amans contre tôt çou ki est con-
traire au bien del amet, et ensi dist-on : « Je, suis tous
jalous de vous aidier contre celui , et de vous servir et
valoir. » Et tele jalousie si est bonne et si fait à loer. Et li
cremeurs que cist amant ont, les fait aucune fois pâlir,
autre rougir : pâlir quant il ont paour, car paours si est
doutance et cremeurs de cors â perdre u meschief â avoir;
k*il doute ke par eles ne lor aviegtie ; dont li sans , pour le
cuer â reconforter, ki est li sièges de nature et de vie, cele
part trait et demeurent li membre vain : dont on pâlist pour
la paour c'en a d'eles. Et quant on se vergoigne, si rougist-
on aucune âe ; car vergoigne si est cremeur de déshonneur
â soufrir. Or puet-on faire as gens déshonneur ou de cors,
et ensi pâlist-on , u ens es choses de dehors le cors, si con
en richeces, honneurs et teles choses. De coi, quant on
recorde , par cremeur de perte u d'avoir â soufrir eir ces
choses par dehors, li espir des gens se muevent â issir par
dehors : dont on rougist par la doutance de ces choses.
CHAPITRE XIL
Cis capitles donne Tentendon comment cremeurs est en amor ' .
A savoir plainement çou ke ore est dit et deseure ausi,
comment en aucmie amour cremeurs est, et amours par-
* Cfr. S. Thomas, Somme Mol., 2» p., l" sect., q. xti-xûn,
dont tout ce chapitre n^est qu*ane compilation.
D'AMOUR. 173
faite met cremeur fors, si devons entendre ke cremeurs est
doutance d'aucun mal ; soit mans sintplement u selonc par-
tie ; mal poons en loi regarder et selonc li , selonc ce ke les
gens le fuient; mal ausi regarder poons, selonc ce ke nous
regardons celui dont maus venir nos puet. Se nous regar-
dons le mal selonc lui-meismes, ensi est li cremeurs de ce
mal dite cremeurs humaine ou mondeinne ; selonc ce k'al
umaine nature est naturel amer son propre bien ; ensi li
est naturel cremir et fuir chose à li contraire et sen mal.
Par celé cremeur, de lor amis et de Diu se partent les gens,
si que quant il criement k'aucunes paines pour lor amis u
pour IMu ne lor covigne souMr, si con povretés, travaus
de cors, junes, batailles, orisons et vigiles, lesquex choses
il refusent si con lor maus. Se le mal rewardons selonc ce
ke nos r^ardons celui dont li maus nos puet venir, ce puet
estre en deus manières ; dont premiers devons savoir ke biens
si est pris selonc ordene à aucune fin , si ke le fin et ce ki
est à la fin, on le tient pour bon; et maus si est çou ki
enporte le privance et privé cest ordene ; si ke, se ce estoit
mes biens d'ensi faire une maison, ce seroit mes maus, ki
de cest ordene me destorberoit; et ce tient-on simplement
à malvais, ki l'ordene à la derraine fin fourclot et destourbe.
Et tes mal est dis maus de coupe u coupables. Car cis est
coupables ke drois ordenes n'est gardés par le siene coupe ;
et de ce mal sieut autres maus, ki est només mal de paine ;
car cis ki droite ordene destourbe, paine desiert; mais cis
maus n'est mie maus simplement : mais à cestui sans plus,
en tant k'il le prive d'aucun sien bien particuler ; mais
biens est simplement en tant k'il dëpent del ordene de le fin
derraine et de raison. Et selonc ces deus manières de maus,
aucune fie les gens à Dieu et lor amis u à autres s'ahierdent :
s'aucuns dont pour cremeur de coupe et doutance de mal
174 U ARfl
faire à Dieu tt à aucun autre s'ahiert^ cette cremenr si est
dite oremeur de fil : car au Al est propre cramir le ocnurous
dou père * ki venir li puet de meffaire contre s'ordenance ;
si ke on crient tel méfiait à faire, pour le meffidt ki i est,
dont cil courrouchier se poroit. Bt s'aaeuns i Dieu ou à
aucuns se convertist et ahiert pour oremeur de paîne, teie
cremeurs est dite servichable et de serf; car propre si est
as sers , cremir pour doutanoe de la paine k'il oriement ke
lor signeur ne lor fâchent* De ces craneurs , li oremeors
mondaine si est la plus malyaise sovent : nous disons amour
mondaine quant aucuns s'ahiert as mondaines ehoses, en
eles amant et metant se fin ; et tele amour tient-on* à mal-
yaise. Or naist oremeurs d*amour ; car ce criemo^t les geas
à perdre ke molt aiment, et pour ce, li cremeurs mondaine,
ki del amour mondaine vient, si con de matraise radiine,
est malvaise. Bt li cremeurs servichaus u de sierf , tant
comme est pour le raison dou servage, est malvaise. Or est
servages contraires à liberté et à franchise. Celui timton
pour délivre et pour franc , ki par lui et par son prcqpre
movement covre ; et cis n est pour serf tenus ki est meus
et par autrui et pour autrui. Quiconques dont par amours
œvre i rasi con de lui-meismes le fait , car par se propre
enclinance il est meus i ce faire. Bt pour oe est-ce contre
le raison de servage , c'aucuns œvre par amours , et enst li
cremeurs servichaus, tant con pour le servage, est con-
traire i amour et charité. Et pour ce ke servages ne Mt
mie le cremeur servicial, mais li cremeurs de le paine,
lequele on crient, selono le manière de servage, si puet estre
li cremeurs servichable bonne, eneor soit li servages mal-
vais; bon est de cremir le paine c*on desiert, pour faire
contre l'ordenanoe de Dieu et de rais(Mi. Mais ce, par ma-
nière de servage , cremir est malvais et de ceste (oremeur
D'AMOUR. 175
servicfaable est oe dit : ke parfaite amours et oaritësi met
hore croneor ; car en ces parfaites amours » on ne criait
mie pour doutance de pcdne avoir, ki venir doie des œvres
ki faites sunt, selonc vraie amour et caritë« quant en ces
les œvres soi^it selone raison faites, Bt ce devons ensi
entendre» si oon par deseure a esté dit : cremeurs servi-
chableS) si est por l'amour ke les gens ont à iaus-meismes ;
laquele oremeurs est cremeurs de paine; laquele cremeurs
est amenrissemens de propre bien^ Et selonc oeste manière,
cremeurs de paiae puet estre avec amour et charité. Car
selonc une meisme raison lesgeBS aiment lorbienet criement
de celi estre privet ; ke par p^ine à soufrir avieat. Or puet
l'amour ki à soi-meismes est, en trois manières estre com-
parée à charité; laquele karités proprement est amors à
Dieu ; et se ele est à nous u à nos proïsines, si est-ce selonc
ce ke ele est en Dieu ordenée« En une autre manière, amours
à soi-meismes si est contraire à charité , selonc ce k'aucuns
en l'amour de son propre bien met se an ; si ke sen propre
inen quiert sovwainement et devant toute autre chose. En
antre manière, amours à soi-meiames est enclose m charité,
selonc ce ke les gens eaus et lor proïsmes pour Dieu et en
Diu aiment. En la tierce manière est de la charité destinctée
et si n'est mie ccmtraire à charité ; ensi ke s'aucuns s'aime,
selon raison de son propre bien; en tele manière tontes
voies , k'en oe propre bien cis ne met mie sa fin et sen
entente soveraine. Et ensi ausi as gens et ses parons puet
estre aucune amours espéciaus, pour l'amour de charité,
ki en Dieu est fondée. Car li proïsmes est amés selonc
raison de linage u d'aucune autre conjunction et d'umaine
aloïance , ki puet estre ramenée à charité. Et ensi^ selonc
ce ke dit est, cremeurs de paine en une manière est enclose
en charité ; car departirs de Dieu est en une paine, ke cha-
176 LI ARS
rites refuse trës-durement et Mt ; et ceste, si est sanlans k
la cremeur de fil, et selonc ce, dist-on, c'on doit cremir
Dieu et son ami. Car on doit cremir c*on ne soit d'eaus par
coupe desevret, laquele desevrance feroit grant paine; et
de ceste-ci est dit : « Li commencemens de si^ience est cre-
meurs de Dieu ^ » En le voie de Dieu, on commence à ceste
cremeur, par quoi nous vegnons à force. Car ^isi con en la
voie dou siècle, hardemens engenre force, ensi en la Y(He
Dieu, hardemens, foivlece : et ensi k'en la voie dou siècle
peurs est foivlece , ensi en la voie Diu peurs engenre force.
En une antre manière cremeurs de paine est contraire à
charitë, selonc ce c'aukuns fuit et crient le paine, ki con-
traire est à sen bien naturel ; si con principal mal contraire
à son propre bien, ki si con fins et principanment est amés.
Et tele cremeurs si met hors parfaite caritës ; car ele ne
crient mie le paine ki puet venir de son propre bien perdre,
ke cis en qui ele est ne voeille bien paine soufirir, pour Diu,
son ami et son proïsme. Il sunt aucun ke quant sunt en
prospérités. Dieu ayment et quant sunt en aversités et Dieus
les flaiele, del tout Toublient. Et quant en ceste vie, ce ke
nous ne volons, nous soufrons I II covient k'à celui ki nule
injuste chose voloir ne puet, l'estude de nostre volonté nous
enclinons ; et grans doit estre li confors en ce ki nous des-
plaist, ke par Tordenance de celui, che nos avient à qui
riens ne plaist ki n'est droiturier. Se dont à Diu savons
plaire, çou k'est droiturier, et soufrir ne poons, fors ce k*à
Diu plaist, droiturières sunt les choses droiturières ke nos
soufrons ; et molt est nient droiturière chose, se de droitu-
rière soufrance nous nos plaindons. Sotement encontre Dieu
parole, ki entre les divins fiaïaus mis, se peine de soi juste-
' Eeeli. i, 16.
D'AMOUR. 1T7
fiier, se pour innocent, orgilleusement se ose afremer. Ke
fait-il el, ke le justice de celui ki le bat, il acuse? En autre
manière cremeurs de paine est devisëe et destinctëe,
encontre celi de fil , quant aukuns le paine crient , ne mie
pour le raison del desseyranoe de Diu u de son ami,
' mais en tant ke c'est grevance de son propre bien ; et encor
dont ne met mie en ce bien se fin principal ; dont li maus
de ce bien ne est mie cremus principalment et souvraine-
ment; et tele cremors de paine puet estre avec caritë. Bien
puet-on cremir le grevance de son propre bien, ne mie k'en
ce soit li entendons principalment et sovrainement ; et Dieu
sovrainement amer et sen proîsme pour Diu et en Diu,
selonc raison et vertut , si con deseure a estet dit. Dont,
ensi con dit est, cremeurs de paine n'est servichable, se ce
n'est quant la paine souvrainement est cremue. Et pour ce,
cremeurs, en tant k'ele est servichable , ne puet remanoir
avec caritë. Mais la substance de cremeur servichable
remaînt bien, si con cremeurs de paine. Ensi, selonc ce que
dit est, apert ke parfaite amour, ne biens, ne li vrais amis
sunt cremut , si con choses malvaises grevans , desqueles
maus doie venir; et s'on teles le crient, dont es-che cre-
meurs servichable, ke parfaite amors hors boute. Car tant
c'en œvre encor bien par cremeur, on n'est mie del tôt
partit de malfaire. Car en ce meisme apert, ke pecchier
volroit, se sans paine à soufrir, faire le pooit ; quant dou
pecchiet la paine en présent est cremue, la face Dieu
n'est mie amëe : tele cremeurs si est de peur, ne mie
d'umelitet.
178 U AR8
CHAPITRE XIII.
Cis eâpiUas mouatre les propriétéa d^ amoar proufitable i.
Déterminet del amour honesie et des délitables» après
eatuet dire de la nature de la proufttable ; laquele a pau de
saillant à la vraie ne à la délitable. Mais toutes voies» ensi
comme ens es autres, ili a désir d*a¥oir usance et compai-
gnie de celi c*on aime : mais c*est pour autre an, ke li autre
n'aiment ; car ds amans n*aime oelui u celi» fors pour prou-
ât qu'il de celui bée à avoir. Dont* tout ensi comme en
Tamour honeste, li biens est la chose prinoipaus pourquoi
cis en qiû il est est amës » ensi est li proufis que cis amans
bée à avoir, li pourquoi cis dont avoir le désire est amés.
Dont ds amans désire avoir usauce et compaiguie de celui
k'il aime, por le proufit k'il de lui bée à avoir. Bt tel amant
maint vilh et ort service font et poi en refusent pour aquerre
ce prouât. Et li désirs à tel proufit si vient d'avarisse ; car
cuors avaricieus, por proufit à avoir, de nule chose désho-
neste n^eslonge sa main. Si puet-on dire qu'amours prou-
fitable, si est désirs d'avoir usance et cosnpaignie ds ce c'en
aime pour le proufit c'en bée de celui à avoir. Bt cis proufis
ki désirés est sour toutes riens, les traJLSons, falsetés et
maovaistés, pour lui attaindre, muet les gens à faire. Dont
moult font cil à douter, ki ensi ellisent profit devant toute
autre chose. Car riens u pau pour ce à avoir, ne laissent
à faire chose deshonneste, et ciaus dont ce proufit quident
avoir se painent en tous cas à lor voloir, à lor pooir à ser-
vir. Dont tel ne falent mie sovent à iestre traitour ne à plu-
4 Cfr. S. Thomas, S<mme théoL, 2«p., 1»» s., q. cxvni,pamm.
Aristotb, jÊfar, à Nieom,, IV, i.
D'AMOUR. 179
seurs autres visées aussi. Âvaricieus sunt quant il prendent
là ù il ne doivent, u autrement k*il ne doivent, u ce k'il ne
doivent, u il le laissent à doner. Traitour sunt , car pour
profit nul mal ne laissent à faire. Luxurieus sunt u nient
atempret, car pour avoir le bien le font ù il ne doivent.
Injuste sunt, car sovent laissent pour proufit à faire droi-
ture. Et ainsi des autres visées; dont on puet dire, ke cis
ki parfaitement est proufit désirans, ke pau s'en faut k'il
n'ait tous les visces ; si s'en fait bon garder ; car tout visce
enviellissent en viellece ; mais sans plus avarisse rajouenist.
Pires venins n'est ke richeces trop covoitier, car par labeur
sont aquises, en cremeur, en doutance gardées, et par
dolour et tristece sunt laissies. Jà celui ne crées à vrai ami
estre, à qui aucune cose est utie, ki grevans vous est, se
tele le set. Ami ne sunt mie ki d'une fortune ne sont par-
chonier; ne puet estre mes amis povres, là je sui riches.
L'ami et l'anemi fait la volontés et li fait le moustrent. Ne
puet estre li anemis coviers ens es maus k'il voit avoir
celui k'il het; car u il en est liés u à son pooir les engrange.
Riens n'est de si destraignant corage ne si malvais con
d'amer richeces. N'est riens plus grant ne plus honeste ke
richeces despire s'on ne les a, et s'on les a en bien faire et
largece emploïer '. Et ensi con proufls est ce pourquoi ceste
amours est, ensi quant cis de qui on a u cuide avoir le
proufit défaut u il ne l'emporte mie *, pour ce k'il ne veut u •
ne puet; ensi défaut Tamours quant pour el n'estoit et de
legier trueve okison , ki d'ami se veut départir. Et ensi et
tant con ces richeces sunt prisies, et ces amours ausi, si
poons veïr ke poi a d'estableté en ceste amour; car richeces
vont et défalent legièrement , et tost et sovent est perdus
pooirs et voloirs de doner ; dont ceste amours est sovent
• CiCKko, De Officiis, I. 68.
* Var : k*il nel porte. (MsCroy.)
180 LI ARS
par che défalie. Moût fait tele amors à mesprisier et à fcdr,
ki fondée est sur avarisse; car avarisse si est de tous maos
commencemens ; li avers ne puet estre remplis d'avoir, et
ki richeces aime, d^elIes ara pau de fruit; là ù il a moût de
richeces, moût i a de ciaus ki les deveurent ^ Merveilles est
à veïr : seus sui, et compaignon n'ai mie, ne fil, ne frère :
et toute voies, je ne ciesse de labourer et d'aquerre; ne
n'est mie mes œils de richeces saoulés , ne si ne me pour-
pense, en disant : « Â cui labeurë-je? et de quoi m'est désirs
de richeces ? ^ » K'aide à celui qui a grahs possessions, fors
ce ke ii œil voient les richeces? Li dormirs est dous al ovrant,
soit k'il mange poi u moût; mais li remplissemens dou
riche ne le lait reposer. Une très-grande chaitiveté voit-on
au monde et sovent avient ke les richeces sunt assamblées
ens ou mal dou signour '. Li avers assanle et fait trésor et
si ne set à qui ; et périssent ses richeces à trop grant mes-
chief . Ke li profite dont k'il a labouré en vain ? Tous les
jours de sa vie a mangié en ténèbres , en grant soing , en
misère et en tristece ^. Et celui à cui Diex donne richeces
et pooir li done par quoi il puisse vivre d'elles et user et de
son labeur esleechier et joiir : c'est dons de Dieu ^. Li don
de Dieu remaint as justes et totdis va en acroissant: bien
avient ke Diex donne à aucuns richeces et honeurs et ensi
ke riens ne li défaut de quank'il désire; et ne li done mie
Dieus pooir k'il en mangusce ne d'elles use, mais uns
estraingnes les deveure ; et c'est très-grant meschiés ^. Nule
pieur chose n'est d'aver; de coi s'enorguillist terre et
cendre ? Riens n'est pieur d'amer deniers ; cis ki les aime
» Bccle,, IV, 9, 10.
* Eccle,., V, 8.
^ EccU., V, 10-12.
* Ecclc V, 15-16.
•'* Eccle.^ V, 18.
« Eccle., VI, 2.
D'AMOUR. 181
a s*aine et sa vie venable, car il a hors de lui gietées ses
entrailles , en ce k'il a mis cuer et voleutë ens es richeces
ki sont hors de li. Toutes signourie et richeces sunt de
courte durée : li fisiciens courte maladie racourche; ensi
ois ki wi est rois, demain est mors, et quant il est mors,
serpens, et bestes, et viers ahérite'. Avarisses servir fait
as ydoles sacrefiier'; car li avers foit, espérance et amour
met en Tavoir; et tel font moult à blasmer, ki en si vil
chose, con est argens, lor amour metent.
CHAPITRE XIIII.
En cest capitle est dëterminet se amours est vertus?
Dit est par devant k^amours u amistés est viertus u nient
sans vertu; dont on poroit demander s'amours est vertus :
et sanle ke oïl. Car amours u amistés sanle estre une pas-
sions, c'est-à-dire une manière de souffrance, en lequel il
puet estre sourmontemens et défaute; et ensi, entre ces
deus, ara moïen ki affiert à loer, ki iert vertus ; ensi comme
il a en donner et retenir ; dont li uns est apelés prodigues,
c'est outre mesure donnans; et li autres est avaricieus,
trop retenans; et li moiiens est dit larges, ki done ce k'il
doit doner, et ù il doit, et quant il doit, et selonc ce k'il
doit ' ; et puis k' amistés est moiiens c'en loe, il sanle ke ce
* Bcclû, X, d-13.
* Cfr. Palxus, Epist. ad Ephes.y v, 5.
* Aristotb, Mot, à Nicom. ; II, vu, 4 et IV, i, pa$sim,
I. — u AKS D*AIIOUR. 12
182 LI ARS
soit YÎertas et maidment ceie ki est pour bien honneste.
Al encontre ce ki s'ensiut à toute vertut et fundet i est, ne
sanle mie vertus : et amistës est tele : car li uns vertueus
ayme l'autre, por le bien et por le vertut k'il set en l'autre;
dont ceste amours si ensiut le vertut del amet , par quoi
ele ne sanle mie vertus. A ce puet-on respondre k'amours
u amistës puet estre prise en deus manières : proprement,
selonc ce k'amistës est en desirier, selonc ce k'aucuns bon
vient bien à un autre et cis ausi a lui. Et en une autre
manière puet estre amistës prise selonc aucune sanlance ki
est en paroles, en estre u en fais, selonc lesquex aucuns se
rend amable u dëlitable à autri selonc ce ke raisons la
porte : et ceste amistës, si est vertus. Mais se nous parlons
d'amistë, selonc ce ke c'est désirs, selonc lequel aucuns
bon veut bien à aucun autre, nient celë, et cis à lui, poons-
nous dire ke ele n'est mie vertus destintëe des autres
vertus; mais ele ensiut les autres. Car ele ensiut le bien
et le vertut ki est en l'autre, ki amable se rent. St toutes
les amistës ne sont mie vertueuses, si con li proufitable et
li dëlitable ; mais celé fait bien à loer, ki est pour bien
honeste et sanle ke ele ensiut toutes vertus et soit œvre
d'elles ; de quoi li vertueus ayme l'autre pour le bien et
l'onneste k'il set en li , et ceste amistës est parmenable,
selonc ce ke vertus, pour coi il est amës, remaint en l'amant
et l'amet, sauves les autres condicions k'il covient en amistë
tousjours durer. Â la raison puet-on dire k'il ne covient
raie que li abis , c'est-à-dire ce selonc quoi cis qui l'a est
por bons tenus u pour malvais , ki est entre sormontement
et dëfaute, soit vertus : mais vertus est u il s'ensiut à toutes
vertus. Dont di-je ke cis abis moiiens, ki est amistës pour
bien honeste, s'ensiut a toutes vertus. Et ceste amistës si
est entre les bons et sanlans selonc vertus , et n'est mie a
D'AMOUR. 1^3
entendre de vertus de cors, mais de celi des meurs ; laquele
est perfections del orame ; et cehii ki la parfkit et H œvre
le rmit bon.
CHAPITRE XV.
En oest cajùtle est d^termiiiet ane questions : se }<»ighe demoranoe
fait amour honnotte départir?
Se pour longue demorance départ amours, maiemënt
l'oneste, dem«nderoit aucuns; et il sanle que non. Car la
cause et l'okison d'aucune chose demorant, et celé cose
deneure. Mais la cause del amisté faoneste ki est biens et
vertus pnet demorer, encor ne s'entrevoient li amis, pour
quoi il sanle que Tamtst^ puet demorer. A ce di-je ke très-
longue demorance départ To^vre d'amistë, ki est en paroles
dëlitable et^en vivre délitablement, et Fabit d*amisté ; c'est-
à-dire la volonté ordenée par élection en amisté , et fait
rouvKanoe d*amisté ; et ce puet-on ensi moustrer. Li abit
sunt engenret par œvres et par acoustumance, à che à quoi
celé volentés ordenée par élection est ; ensi ke les vertus
et li abit vertueus sunt engenret par œvres vîrtueuses
acoustomées ; et ensi com eles engenrées sunt , ensi sunt-
eles gardées et par che ; car cascune cose est gardée par se
cause. Et selonc ce ke par ces œvres ele est engenrée et
gard^, et ele iert par le contraire corrompue. Car petit et
petit ele amenrist et en la an ele départ : car par le désa-
courtumaoee d'ouvrer et de vivre délitablement , la vertus
et li âJbis d'amisté ki par ce est engenrés et par cui est
gardés, en la fin va à nient. Et maiemënt quant de sa rêve-
184 LI ARS D'AMOUR.
nue n'est nule espérance; laquele chose est moût désirée .
Et ausi quant aucuns pense et rewarde à ciaus avec lesquès
il demeure , et il esprueve les biens d*iaus , la pensée de
ciaus li toit bien la pensée del autre ami ; et ensi par sovent
entrelaissier la pensée del ami , amenuise li amors et par
tel amenrissement départ en la fin. Dont on dist en pro-
verbe : « Cui œils ne voit, cuers ne dieut. * Et puis ausi
k'amis est quis pour ouvrer vertueusement vers li, il puet
bien querre un autre , par quoi il ne soit huiseus de ver-
tueusement ouvrer. Et s'il revient, encor ait li demorans
un autre fait, doit-il estre amés, selonc ce k'il est vertueus.
Et s'on dist amors est à un seul , c'est voirs sovrainement
et parfaitement ; mais nient parfaite, ki est bienvoellance
prochaine à amour, puet estre à pluiseurs. Et celui c'ou
connoist pour milleur doit-on mieus amer, mais k'espérance
soit c'on puist avoir usance de sa compaignie. Et s'on ne
set le milleur eslire , je di que plus fait li secons à amer.
Car li premier a fet le pourquoi l'amours estoit partie, si
aâert mieus estre tenus pour amis, cis ki riens n'a fait :
dont che ki devant estoit amable est mains amable. A la
raison encontre , encore soit li bontés u la vertus del ami
cause del amisté première , et tant con por le cause ki est
en l'amet ne l'est-ele mie toute. Car la bontés ki est en
l'amet n'est mie toute li cause del amour, tant con pour
l'amant ; mais les œvres viertueuses ke li amant désire à
ouvrer entour son ami, par coi celés vertus ne li faillent,
ne li biens ausi del amet n'est mie cause gardans l'amisté.
Car à ce k'ele soit gardée covient-il vivre ensamle délîta-
blement; car c'est la noureture d'amisté ; et u il défaut, et
ele ausi. Car nature d'omme si het tristece et ayme délit;
et ensi apert par che ke deseure est dit, comment amours
et amistés sunt engenrées et faites, et comment gardées et
depecchiés.
LI CAPITLE DOD PROMIER LIVRE DE LA SECONDE PARTIE.
CHAPITRE I«'.
Ois capitles recorde en général ce ke devant est déterminé et se
continue à ce ki est à dire, en donnant Tentendon.
Pour ce que nous premiers avons parlé d'amours et
d*ainisté, pourquoi eles sunt et comment eles sunt faites,
et de leurs manières, selonc ce que la poissance de nostre
entendement s'estent: et dist, en parlant del amisté vraie,
à laqùele sanlance les autres sunt dites amistés, ke li sages
bieneureus quierent et voelent vrais amis avoir, et que cele
amistés est entre les bons et vertueus , à savoir est dont
que c'est boneurtés, ne en quoi ele gist, ne quel sunt cil
amant ki ayment d'amor vraie. Covient savoir ke c'est
vertus, ne comment cil sont fait vertueus ki doivent estre
vrai ami. Et en parlant de ces vertus nous n'entendons à
parler mie des vertus selonc lesqueles les gens ont sanlance
as autres choses, ki vie ont et se nourisseiit, et engrangent
par le nourechon, si come herbes et arbres ; laquele œvre
nlus est ens es gens en dormant k'en villant. Ne de celi
186 LI ARS
vertu aussi n'entendons mie, selonc lequele les gens ont
sanlance as bestes, si con celé par lequele on sent et on se
muet, et on fait œvres de cors. Mais nous volons de celi
parler ki est deûte as gens , selonc lequele les gens sont
loet u blasmet et tenut pour bon u por malvais ; et ont dif-
férence et as choses ki fructefient et à celés ki sentent, ki
sans plus font œvres de cors. Et ke les autres choses
eussent propres œvres selonc eles, et les gens nules, sam-
bleroit estre desrainable. Et en parlant de ceste matière,
nous ne porons mie tôt démoustrer; mais il doit souâre
que nos en disons choses ki rainables soient. Et pour miens
venir al entente de ces eli^ea, si devisons en quantes
manières vertus est dite ne entendue. Par quoi nos puissons
avoir celi de quoi nos entendons à parler, selonc lequele les
gens sunt loet u blasmet et tenut por bon u por malvais.
Et pour mieus connoistre che, dont parler devons, si, issons
un poi hors de no propos, en disant aucune chose génëral-
ment et sans aukes de prueves ; pour cou ke c'est hors de
no matère en partie.
CHAPITRE II.
Cis capitles met une division général pour venir au propos.
Et premiers devons savoir ke toute chose ki a vertut, u
celé vertus li vient de li, si k'il n'a riens par autrui, ke par
lui, ne d'autrui ; u on puet dire en aucune manière ke celé
vertus viegne d'autrui. Selonc le première manière est la
vertus ki est en Diu , si con li entendres , li voloirs et U
D'AMOUR. 187
estres, et quelconques choses soient en lui; car eles sunt
en lui par lui, et nient ne prent d*autrui . Mais à tous donne
le bien k'il ont, et toutes vertus en autres choses de lui
vient principalment ; car de tout dst case. Des choses ki
par Diu ont vertu t, si con par cause général et principal,
dist-on ke les unes ont vertut d'elles-meismes ; si con celés
ki en eles ont le cose , dont sans moiien celé vertus vient.
Des autres dist-on que eles n*ont mie vertut d^elles-meismes.
Car la chose dont celé vertus vient est fors d'elles. Selonc
eeste première maoière, dist-on ke li angele ont vertut
d*enten<ke et de vivre; et ausî, les choses ki ont ame ont
vertut 8ek>nc le poissance del ame ki en eles est. Car, par
rame ke eles ont en eles, ont-eles les vertu» c'on dist ki
d'elles viennent : en» con les choses ki verdissent, si eom
herbes et bos, et celés ausi ki sentent, si con bestes mues
et ausi les gens ki entendent. Selonc l'autre manière, dist-
OA ke les choses ki n'ont point de ame ont vertu par autrui ;
si ke par chose connissant et entendant tele vertu ; si con
les choses ki n'ont point d'ame, ont vertu par. les choses ki
sont hors d'elles, et tele chose dist-on enclinance naturele,
tf la nature des choses , ensi c'on dist ke legière chose, si
con feus, a vertu de movoir en haut, et H pesans chose,
si con tière, en bas ; ne mie por ce ke connissanee soit en
ces choses, et vertu de ce faire : mais ceste vertus et con-
nissanee est en aucun entendement ki est fors de le chose,
liquès est tele chose ^ connissans et enteudans, et celé chose
à tele an par sa connissanee et son entendement menans.
Tout ensi con la saiete ne se muet mie au signe par li ne
par sa vertu ; mais en le vertu et en le connissanee dou
traiant. Dont œuvre de nature n'est autre chose ke œvre
d'aucun entendement nature govemant.
* Yav : £% 09^Qmc^ns> i$U €ii/&rê de le ehou* (Mé Croy.)
188 LI ARS
CHAPITRE III.
ËD cest capitle sont miees diverses descriptions delame^
seloQC diverses oomparisons.
Or, revenons à parler des choses ki en eles ont vertnt,
par Tame ki en eles est : et devons premiers savoir ke li
divers diversement parolent del ame en disant ke c'est.
Aucun dient ke ame est une substance nient corporele,
entendans, enluminement de Dieu rechevans ; et ceste diffi-
nitions u dëclaremens del ame est prinse selonc ce k'ame
est prise par esperit. Et pour ce poons entendre et con-
noistre, ke li esperis humains, liquës est ame, entre toutes
les créatures, après les angeles est la divine lumière plus
rechevans. Autres dient k'ame est substance nient corpo-
rele, le cors gouvernant; et par che avons ke Tame est
mouvans et governans le cors. Et ceste diffinitions est del
ame, en tant k*ele est ame, le cors animans et vivifians.
Autre dient k*ame est œvre ù li estres premiers du cors
naturel, à droit disposet et ordenet, a poissance d'avoir vie.
Et cechi est dit del ame , en tant k'ele est ame , animans
le cors et vivifians. Et pour cou avons ke l'ame puet estre
jointe au cors, ne mie à cascun, mais au cors naturel, dis-
poset et ordenet à vie avoir ; et maiement au cors humain
ouquel mieux et plus les œvres de vie apèrent. Diffinition
autre douent al ame , selon ce c'on le prent pour l'esperit
et ame, si c'on dist ke ame est sanlance de toutes choses,
et checi est dit par le comparison ke li ame a as autres
D'AMOim. 189
créatures. Car Famé, tant con de sa nature, est able à reche-
voir, de toutes choses corporeles et espiritueles , les san-
lances. On dist ausi ke ame est esperis de vie de Dieu
donnés; et ceste diffinitions est prise selonc ce ke li ame est
comparée à Dieu , si k'à celui dont ele vient et ou cors est
créé. Et Senekes dist : « k'ame est esperis entendans a
bonne œvre en li et en son cors ordené. » Et ceste descrip-
tions de] ame est selonc ce ke li ame a comparison à le fin
ciertaine S selonc lequele fin ele n*est mie sans plus par li
seule boine eureuse et gloriflie, si comnie li angele ; mais
ausi bone eureuse est et glorifiie à tout son cors.
CHAPITRE IV.
Cis capitles met pluseurs nons al ame, selonc les diverses œuvres
ki issent de ses poissauces.
Al ame metons pluseurs nons, ne mie pour la pluralité
de son essence et de tele nature k'ele est ; car ele est nient
matériele et partant nient partable ; mais por les divers tes
et œvres ki de li vienent, por plus proprement à parler,
divers nons nous li metons si ke nous disons ame, quant
ele vivifie et fait vivre le cors. Pensée est l'ame apelée en
tant k'ele a sovenance : corages , en tant k'ele vient ; rai-
sons, pour tant ke droit juge ; esperis, pour ce k'ele espire
u pour ce k'ele a nature espirituele ; sens, quant ele sent,
c'est-à-dire quant ce en quoi ele est , par li est sentans ;
* Var : derraine. (Ms Croy.)
190 LI ARS
mémore^ seloac ce k*de reeorde les choses passées , sans
ayis M déooiirs de raîsoB ; réniiitsceiiee a resoTenance, eu
tant ke les choses passées , sekmc une maïaère &erufaeaite
de raison recorde ; voienté , quant se eoneoKt ; or pocKDs
dire ke li ame a trois œvres » si con généraus : Fime veïr,
Tautre sentir, la tierce raiaoner u entendre ; et selonc ces
troie œvres dist-on ke li ame a trois poissances : le Tim-
sant, le sentant, et le raisonnant u entendant. Et en par-
lant del ame et de ses poissances sonvent prendons Tan^
pour la poissance et la poiseance pour Famé. Hé ces trois
âmes u poissances , dist sains Ambroses , ke la rirfssans
entent à estre , la raisonans u entendans à bien estre ; et
por ce n*a-ele onques repos dusk'adont k*ele se joint , en
tant ke ses pooirs et sa nature s'estent, à ce ke très-bon
est, c*est à Dieu ; par laque) chose li ame est meute à li
aimer; par quoi en ce souvrain bien ele se délite. Et Avi-
cennes dist ke pour ce est faite la obligance u l'aloïance
entre li cors et Tàme raisonable u entendable , par quoi li
àme soit parfaite , sainteftie et muudëe. Ces trois poissances
en trois substances u trois choses, pueent estre dites trois
âmes. Car Tame virissans est ens es arbres et ens es plantes ;
la sentans ens es bestes ; la raisonable u entendable *ens es
gens. Et ces trois âmes ens es gens si suntuneame et font
une essence et une substance nient matériele et nient par-
table; mes les poissances sunt diverses, si eon dit est, ki
vienent de U ' .
< Cfr. pour ce chapitre et les précédents, S. Thomas, Somme théoL^
8, I, p. 1, q. i.xxmi.
0*AMOUK. 191
CHAPITRE V.
Ciê eapitles deyiae comment lî semence de! omme rechute en le feme,
muet le Tertut del engenraiit, tant k'ele a fourme d» faea ; maie
pnmiem devise aucuns oboses néoeesaires à ce saToir.
Et ce ne doit point faire de doutance ne de force qu'ene
es gens premiers apert li une poissance ke Tautre ; si comme
en la semence apert premiers la poissance virissans, après
la sentans, et puis le entendans. Et comment ce est à
entendre ne comment fait, poons ensi savoir. Premiers
devons entendre ke la viande ki rechute est pour le corps
nourir, est molt grosse au commencement, quant ele est ou
bouneiich u en Testomac rechute : là se pureâe-ele et
devient plus soutille; et cis plus soutils, si est envoies au
fie ; là se pureâe encore plus pour le caurre de li et de sa
déqaitnre. Après, li plus soutils de celé s*est envolés au
cuer, et là est faite la tierce déquiture, c'en nomme la tierce
digestion. Celé matère ensi par la tierce digestion dépurée,
est eu prochaine disposition à estre membre dou cors ; dont
la vertus et la nature nourissans et engroissans *, ki de che
siert» renvoie as divers membres pour eaus engrangier u
restorer ce ke d*eaus est deperdu. Et est celé matère faite
membres. Or n'est nule chose faite che ke en li n'est en
poissance ; par coi il s'ensiut k'en ceste matère est la pois-
sance à estre tous membres et faire ausi. Car la vertus del
' Var : enffrançfms. (Me €roy.) ^ Le mot bauneHch qui se trouve
ttu peu plas haut, a été signalé déjà p. ô.
192 LI ARS
ame de tout le cors si est en celé matëre. Car cascuns
membres a sa propre vertut nourissant, laquele vertus est
et s'estent » en ce ki le nourissement mue en propre sns-
tance de ce ki nourit est, et à celé fait un ; dont tele matëre
a en li le vertu de tous les membres et de estre cascuns.
Or avient ke de ceste matëre on en a plus k*il ne besoigne
as membres engrangier u restofer che ke les membres
est deperdu ; et chius trop ki sourhabonde de le tierce
digestion, est la semence del omme. Ceste semence, quant
de la feme est rechute, ouvre ou sanc de le feme, ensi con
li mains dou potier ou pot; ne nient plus ke li mains n*est
aucune chose dou pot , ne la semence del omme n'est aussi
point partie del enfant, ains est ausi c'uns ouvriers. Car li
vertus ki en li estoit d'iestre muée en cascun membre,
entrues k'encore estoit avec le père, remaint en li et est
portée par vertus spiritueles ki en c^le matëre sunt, ki est
si come spongieuse, del homme en le feme, et là est con-
tenue. Or vient li vertut ki en ceste matëre est, ki del
homme est descendans , et fourme et figure , ens ou sanc
de le feme, ce ke celé matëre avoit pooir d'estre, entrues
k'encore estoit avec le përe , c'est tous les membres. Et ce
fait, la semence, par le vertu ki dou père est en li remese,
dont celé vertus ki en la semence est contenue , fourme et
figure ou sanc de la feme cors humain, par le vertu enfor-
mant ki est en li ; si ke ceste semence si est ensi ens ou
sanc de le feme, com est la présure ens ou lait ki prendre
le fait; ensi celé semence fait prendre le sanc de la feme,
si k'ele est dedens enclose. Et dont, par le vertu ki en li
est, et le caurre, figure et fourme ce sang, et par le caurre
ki de la semence li vient, ki eschaufet l'a, atrait-il autre
sanc et engrange par che k'à li a atrait. Car c'est propre à
caut d'atraire, d'espandre soi et engrangier; et con teus
D'AMOUR. 193
9ans soit en poissance à estre cors humains, celé vertus ki
est en le semence, ki est ouvrans, et ensi con li mains du
potier ou pot, ordonne, dispose et mue ce sanc et celé
matère ensi prise, à ce k'ele est faite ce à quoi ele estoit
en poissance, c'est ke ce fust cors humains vivans. Et quant
la semence tant a mue et disposé celé matère ke corps
vivant en a fait, dont ciesse li œvre de la semence, et de là
en avant sont faites les œvres ens ou faon , en la poissance
de la vertut ke li feons a aquise par l'engenrant u rouvrant ;
ki le poissance ki en li estoit, par se muance, a mis en fait
présent. Ensi ke nous veons d'un carbon , ki tant par le
chaurre ki en lui est, mue une verde boise, k'il l'esprent et
acquiert fourme de feu, tele con li charbons avoit ; et de là
en avant art la boise par li, néis se li charbons estoit dewas-
tés par le fourme k'ele a aquise par l'engenrant. Ensi est-il
par de chà, ke quant li sans de le feme est tant mués, ke
cors vivans en est fais, si sunt faites de là en avant les
œvres dou feon, par les sienes propres vertus qu'il a aquise,
par la muance et disposition ki sunt en li faites, par la vertu
ki estoit en la semence du malle. Et ceste semence n'est
point partie dou faon , ains se dégaste toute et va à nient,
si con la présure fait ou fromage. Ne n'est mie ausi ce ke
la feme giete matère del enfant, mais li autres sans ki en
li est : et est sovent li conchevemens empegiés par le geet
de la feme, par le froideur et le moisteur de celé matère ki
est le chaurre et Tuevre de cele semence del omme destour-
bans. Et jà soit ce chose ke en cel sanc au commencement
apparust œvre d'ame virissant, si con croistre, si ne doit-on
mie dire ke l'ame i fust. Car cil engrangemens li venoit
par la vertu de la semence et non de li. Mais quant la
semence est corrompue et à nient alée, adont sont ces
œvres faites par la vertu qui est Du faon. Et s'on dist dont
104 U AR8
ke rame i soit, si est ele nient parfaite, selone ee k*e!i8 ou
faon aperent les œvres nient parfaites. Propre manière »i
est eus es choses ki sans plus ont Tame Tirissant, si comme
arbre et plantes ^ k*eles rechoivent le norreeon par leur
rachines. Or sunt les gens ansi oome arbre, ki snnt ce, ke
desous deseure. Car la boacke ens es gens est en lin de
rachine, par lequele les gens atraient lor nourechon ^ Or
véons ke 11 feon attraient par le bondine lor nourechon, par
coi il apert ke dnsc'adoot n'est en eaiis parfiiitement la
vertus virissans k*il font les propres œvres ki i li apar-
tienmt; et ce n'est devant ce k*il partis soit del ventre de
la mère : dont primes prent-il sa noureçon par la bouche,
si corne à la vertu virtssant apei'tient. Ce meismes poons
dire des autres poissances del ame, ke tontes les poissanoes
dont les vertus apèrent ou faon nient parfoitee, i sont nient
parfaitement. Et dont ces poissances toutes ensamble par-
faitement sont ou faon , quant parfaites œvres selonc eles
pueent faire ; et ce n'est, s'est partis de la mère ; si comme
aucun voeleut dire. Car tant ki est ens ou ventre le mère,
si sanle-il k'il ne face c'une chose avec la mère. Car et par
un liu est prise la noureçons et par un lieu la superfluitës
fors misa. Et ji soit che chose, k'aucune œvre d'aucune
poissance soit premiers aparans, si ne vient encor dont de
ce faon œvre parfaite de ci adont , k'ele vient d'ame ki en
li a les trois poissances, kiest li raisonable. Et quant famé
raisonable est au cors donn^, adont premiers a cis cors
les autres poissances par&itement. Et dont les œvres des
poissanoes virissant et sentant, sunt faites en la vertu del
ame raisonable ; ki par devant estoient par la poissance
de la vertu enformant ; ces deux poissances , c'est à savoir,
^ Cfr. Arisiotk, TraïUé de Vâmê, II, i, 6 et iv, 7.
I
D*AMOUR. 195
li vimsans et li seotaM, Tienott de la poissance de la
matère et d& celés nae li ame, tant sans plus k*ele est ayec
le oors. La tierce, si con li entend^Aens est de dehors don-
nes de Dia , et li ame de ceste poissance use, sevr^ du
cors, quant ne pnet morir.
CHAPITRE VL
Cifi capitles coBom^fkQ» à destintar les diverses poisstoees
del ame ' .
Li ame virissans et sentans ne sunt mie proprement ens
es gens nommées arme, mais poissance ; et li virissans ens
es choses sans plus virissans doit estre dite arme et ne mie
poissance. L'ame virissans si a trois poissances, c'est Ten-
genrant, le nourissant et Tengranjant. La première si est
pour le garde del espesse et de la nature ; Tautre pour le
garde de la chose singulëre ; la tierce pour la perfection de
la chose. A la vertu nourissant quatre choses servent ; la
viertus attraïans, ki prent les choses nécessaires au nouris-
sèment et la vertus digestive , ki puis devise les choses
covignables et descovignables en ce ki nourist , si ke en
boires, eu mangiers, et ce ki nourist quant il est ou cors ;
et li vertus retenans , ki tant retient le viande en son lieu
k*ele est muée à son droit ; et si est ausi la vertus hors-
boutans , ki boute hors ce k'il a trop en le chose ki doit
' Cfr. pour ce chapitre et le suivant, S. Thomas, Somme théoL,
s. 1, p. 2, q. Lxxviir, art. 1-3; Aristots, Trait/ de lame, III, n.
196 LI ARS
iiourir ; et devant ceste est la viertus appetitive u désirrans,
ki désire le nourechon por le savement de la nature. L'ame
sentans a deus puissances, Tune comprendant et l'antre
movant. La comprendans est de visée en comprendans de-
fors et comprendans dedens. Â la comprendant dehors,
sunt apertenant li cink sens ; c*est sentirs , en touchant,
veïrs, oïrs, flairier et gouster. Â la comprendant dedens
sunt cink poissances del ame sentant; c*est li communs
sens, ki connoist les muances de tous les gens particulers ;
et li ymaginations, li extimative u extimations u quide-
resse, fantasie, et mémore. Et toutes ces vertus d*ame sen-
sible, parfont lor œvres par les estrumens dou cors; et
sunt vertus en cors , chose singulère et particulère , sans
plus connissans. Car les choses universeles sunt sans plus
par entendement conneûtes. Et devons savoir ke selonc
Toppinion de pluseurs, nule de ces vertus u poissance sen-
sible comprendans, retient ce k*ele comprent; mais ce ke
Tune comprent, li autre retient; dont autre est li vertus ki
bien comprent et bien retient, et celé ki bien retient est
parfaite , par froit et sech , et celé ki bien comprent par
moiste. Li sens particulers u singulers sont cink : c'est
sentir en touchant, veïrs, oiirs, gouster, flairier. En moût
de choses ont cil sens sanlance et en moût différence. En
ce ont sanlance ke tout sunt vertus soufrans : car nous
sentons par rechevoir dedens nous les sanlances des choses
senties, ne mie en metant hors de nous. Et la chose sen-
sible mise sus le sens ne fait point de sens : et si ne per-
choivent fors singulères choses. En cascun sens a double
niers ; li uns servent de sentir si con la chose moiiene â
avoir le sens; li autre servent au movement volentriu. Et
en tous sens covient avoir proportion et mesure entre les
sens et la cose sentie. Car nature en chose moiiene se délite,
D'AMOUR. 197
et par les extrémités d'excellence u de défaute , est cor-
rompue. A ce k'aucune cose soit sentie, il co vient le chose
c*on sentir doit estre présent et le moiien , ki la sanlance
de la chose sentie porte, et Testrument par lequel on doit
ovrer estre sain et bien disposé, et ke li ame soit adont à
ce ententive. Tout li sens ont une racine, un comencement
et une orine, c'est à savoir, le sens commun, douquel ausi
con d'un centre d'un cercle u d'un moiien , issent diverses
lignes au cercle entour; ensi de ce commun sens ist vertus,
ki les divers sens particulers parfait, ki les sanlances des
choses ke senties ont, à li raportent ; dont il juge. Or ont
li sens particuler en moût de choses différence ; car cascuns
a son propre estrument par lequel il œvre, si con li veïrs
Tueil, li oïrs les oreilles, li gous la langue, li flairiers le
nés; li sentir en touchant, si est plus généraus, si est en
tôt le cors. Différence aussi ont ens es choses ki sentent :
autre chose est couleurs, ke li ieus sent proprement, et
autre chaut u froit, ke li tas aperchoit. Li moiien ausi de
ces sens par lesquès les sanlances des choses senties sunt
connuwes, sunt divers. Car li gous et li tas ont ce moiien
dedens , et li autre sens dehors ; li uns comprent ausi plus
tost del autre. Différence ont aussi selonc lor siège : car li
uns est plus haus del autre, si con la veûe deseure Toiie.
Plus aussi est utles li uns u proufitables del autre, si con
li gous et li tas sunt très-nécessaire à la garde de cascune
chose singulère et aussi del espesse. Car li gous si desoivre
la viande, par lequele les bestes sunt gardëes des choses
nuisables, et li tas si desoivre chaut et froit, et sech et
moiste, dur et mol , et tex choses par coi les bestes de ces
choses les extrémités ne sentent, pour ce ke par eles ne
soient corrompues. Différence ont en che ke li uns est plus
généraus del autre , si con li tas , ki n'a mie propre estru-
u AM8 B'AHOUR. — I. i3
198 1^1 AB^;
mentf ains est ei^ tous les jnembreç. Li ans sens ausî retient
mieus son enpression ke ii autres, si que cis ki est plus
gros, si con 11 tas. Et^devons noter k'en deus manières, on
dist ke nos véons : Tune par la veue et. l'être par Tuel;
mais c'est en diverse, m^ièrç; ca^ p;9r la v^ue Dp.usyeQnSt
s} ke par che par quoi U yeïrs .est fais; et parl'ueil véons
si con par Testrument ; et tout en^i poons dire 4^ aptres
sens. Or est /aite l'ami^ esjtrainge .de js^n^. et.ensi con hors
d*iaus, en trois manières : l'une ,en dorniant» r^Qtrej>lu3
en pasmant, la tierce très-durement ^n la mort*.
CHAPITRE VIL
Cis ca{)itl08 d^iTnind du senB, oomi^un.
Li communs sens si est une poissance ki compreut toutes
les propres choses , ki les sens particulers muevent. Et cil
sens particulers u singulers de dehors , si descendent dou
commun sens ki est par en dedens ; eiisi con diverses lignes
issent d'un cercle u d'un moïelon* d'un ciercle, issentà
toutes parties de ce ciercle. Et ensi les sanlances des choses
par les singulers sens senties, sunt au sens commun rapor-
tëes; par lesqueles moïennes il juge des propriétés des sin-
gulers sens, et dessoivre et destînte entre les diverses
choses diversement par les sens senties, si comme nos,
entre blanc et doue , disons ou lait. Dont disons-nous ke li
sens communs est li fontaine et li sourgons de tous les sens
* Var : MOft^. (Mb. Croy.)
( -
D^AMOUR. 199
singulers, ouquel tôt lî moveinent sensible sunt rapporté,
si comme en fin derraine. Ces te puissance a aucune chose
en tantlfele est sens, et aucune en tant k'ele est communs.
En tant ke sens est, il rechoît des choses la sanlance sens
raatere et toutes voies le matère présente. En tant ke corn;
muns est, ila deùs choses : I une si est li iugemens de la
chose eehtiei par lequele nous connissons ke nous sommes
sentant : ensi que quant nous nous jugons veans et oïans
u 1 uevre d aucun autre sens faisant ; la seconde si est
comparer les diverses choses senties ensanle, et deviser;
ensi kè dire ': checi est doue et che plus doue. Cis lais est
blaris et si est dous. Et iclie a-il pour ce k*à lui sunt rapor-
tées toutes lés muànces des choses senties par cascun sens
singuler. Et ceste vertu metent aucun en la devantraine
partie de la cervele, là ù 11 nerf sentant de ciuk sens singu-
lers s'asanlent. Li autre le metent ou cuer , pour cou k'il
est fontaine et racine de vie ^
CHAPITRE VIII.
Cis capitles deyise del imagination *.
Ymaginatiôhs est une poissance comprendans, en laquele
* Ces deux opinions sont d'Avicenne, qui confond en une seule
faculté le sens commun et Fimagination ; seulement il espUque cette
divergence apparente, en disant que la vertu sensitive prend son ori-
gine au cœur et qu'elle se complète dans le cerveau.
* Aristotr, Traité de V âme, III, lu ; S. Thomas, Somme théoL, s. 1 ,
p. 2, q. Lxvui, art. 2.
200 LI ARS
les ymagenes des choses senties sunt gardées. Geste vertus
si soustrait plus le sanlance des choses de matères sensibles
que ne font li sens. Car li sens ne rechoit le sanlant des
choses, fors les choses présentes, et ceste si garde ces san-
lans et ces ymagenes, encore soit la chose absens. Et en
ce, a cheste au sens commun différence, ki mestier a de
la chose présente ; et pour ce est ceste poissance dite li
trésors des ymagenes et des fourmes. Car les ymagenes des
singulers sens rechutes sunt en li , retenues et gardées.
Ceste vertus est en la devantraine partie de la cervele , si
comme aucun dient '. Mais c'est après le sens conunun, et
cis lius est plus frois , par le froidure de le cervele , dont
ele retient les impressions des ymagenes ki sunt par le sens
commun rechuttes.
CHAPITRE IX.
CÎB capitles détermine del estimative, c^est quîderesse.
Li vertus extîmatîve u quideresse est celé ki, des fourmes
et des ymagenes par le commun sens rechutes et retenues
en Tymagination, estrait aucunes ententions et quidances,
lesqueles par le sens on n*a mie; ensi con li brebis a le
connissance de la fourme et del ymagene dou leu par le sens
commun , et ceste ymagene est en l'ymagination retenue,
dont vient li vertus extimative , et estrait de ceste figure
et de ceste ymagene, une entention et une quidance ke celé
chose, dont tele figure et ymagene est, est grevaine à la
' Voir la note finale du chap. précédent.
D'AMOUR. 201
brebis, dont ele fuit par tele quidance. Et tés quidiers li
vient de nature, ki goveruée est par l'entendement connis-
sant quel chose est proufitable u grevable ; et 11 extimative
a différence al ymaginative. Car li ymaginations retient
sans plus les ymagenes par le sens commun rechiutes et li
autres de ces ymagenes estrait ententions et quidances. Et
ausi al ymagination seule ne s'ensiut nus affés u affections,
c*est ensî con désirs ; ensi comme est délis, tristece, fuirs,
poursivre ; mais al estimation ensiut tantost aucune de ces
choses. Dont estimations n*est mie sans plus comprendans,
ains est ausi movans, parce k*ele détermine à quoi les
bestes movoir se dolent et quoi fuir. Quant la beste se
muet à la viande, il covient ymagination estre en la beste ;
mais li ymaginations ne muet mie, mes seulement comprent.
Dont il covient avoir les bestes estimative par les affections
de laquele eles soient meutes. Dont li propres offices de
ceste vertu est des ymagenes et figures ymagenées , enten-
tions natureles estraire, ensi k*amour, haine, preut, da-
mage , grevance u aidance. Et ceste vertu met-on en la
première partie de la moiiemie chambre u dou lieu vuit de
la cervele ^
CHAPITRE X.
Cis capitles détermine de fantasie.
Fantasie est une poissance ki conjoint et acouple une
* C est encore Topinion d'Avicenne. Cfr. S. Thomas, Somme théoh^
s. 1, p. 2, q. Lxxviii, art. 4, ooncl., et Spec, maj. Vinc. Buroundi
{BeUovacensii)j Nai. HUU^ 1. xxv, c. 99.
■202 LI ARS
I
jmagene à une autre, et les ymagenes as eatei\tions ki des
ymagenes sunt estraites , et ensi les ententioiis les uijes as
autres. Ensi (^uant on comprent aucune chose estre blanche
et gran(ïe, u quant on faint aucune diverse beste, ensi cqme
une besté ki fust devant chevaus, et enmi bons, derière
lyon; adont conjoint-ele les ymagenes avec les enteutions.
Quant la brebis comprent la iSgure dou leu , si con celé ki
fait à fuir, les ententions joint ensanle, ensi que quant la
brebis comprent k*à son agniel doit doner ses mameles et
ensus bouter l'estraigne. Par la fantaâie, on .aj^us gpwt
connissance ki puist estre en ame sensible u sentant. Par
ceste sans plus n'a-on mie la connissance des choses pré-
sentes, mais ausi on se pourvoit contre che ki est avenir.
Par cestui-chi aucune testes si font may.sons, les autres se
pourvoient de viandes pour lonc t^ns, et par cesti cojfUQJst-
on ke ceci est sanlant à aucune chose et k'une autre est
autre. Par cesti yeons ke les bestes ellisent une chpse
et une autre fuient, si k'il apert en lor boires et en lor
mangiers. Elections et refusers proprement n'est mie en
i*âme sensitive, mais en la raisonable, si con il aparra ci-
après. Â élection proprement à parler, est péce^saires
savoirs et discrétions , ki sont œvres de raison et d'enten-
dement, et pour le sanlance ke li élections, ki est en Tame
sensible a à celi ki est en la raison et l'entendement , se le
nomme-on élection nient proprement. Toute li fantasie œvre
en dormant corne en villant; et che ki sanle en^ dormant ke
les choses soient présentes , est pour . ce ke les ymagenes
des choses come en villant a senties , se retornent aucune
fie au coounun sens, ki les ym^enes rechoit, setonc ce ke
li chose dont li ymagene est, soit présente. Ceste poissance
sanle molt prochaine à raison et entendement ; dont moût
de gens ont dit et quidiet k'ele fust entendei;nens : ke fi).us
D'XMÔXJR. 203
est. Qùaht ceste 'est conjointe à raison u entendemens , si
k*én Totifflè, elle jprent dontle manière de faire et d'ovrer
dèl 'èntëndemèiit et de le ràiison ; et pour ce ke raisons se
diVéï^efie et mue sëldnè le diverseté des dhôses^, desqùeles
li raisons 'est, si se mutcfpîieàt 'durement ens hs gens lès
OBvi*ës de fàfkhta^e. Et là ù li fantasie n'est avec raison,
ensî k'eto fe 15èsf(ës; là elè est goveme'è setonc le movement
de Tiatttre. Et^ource kè nature est, en une manière, ens
êfs chose d'une espesàe, si (fevrè li concèplions de la fantasie
en uie iaainète, et de ce vîèHt ke toutes les arondes font
lor ^t 'ëh. uh'e mkni^% , et auVes bestes eu sanlaint cas
œyrent selonc lor naturel engin. De ces vertus dient aucun
k*ens es bestes eles sunt plus meutes et par nature ouvrées,
k*eles ne oeuvrent u muevent, et ens es gens eles œvrent et
mue vent plus k'eles ne soient metites ou ouvrées. Et li rai-
sons , si est pour ce ke les bestes sunt meutes selonc le
movement et l'enpingement del appétit naturel , et li move-
mens des gens ai sont selonc Te governemént de raison. Et
devons savoir ke les bestes plus tost perchoivent le muance
dou ciel et dou tens, ke ne font les gens^ si ke nous véons
de la fourmis , ke quant ele assanle le blet pour sa noure-
tare , k'il ne pluet mie volentiers devens trois jours u ne
fait laix tens ; et li cok si mue son chant, selonc le diver-
sitet dél tens. Et li raisons pour coi, si est pour ce ke les
gens sont trop ensongniet entour lor conceptions et lor
affaires , si k'il nient ne perçoivent ces movemens , si con
les bestes font et ke de ce ne sont mie ensonniiet, ne selonc
lor conceptions n'uevrent mie, mais selonc le movement et
Tempoindre de nature. Sovent enpêche ceste vertus l'enten-
dement, parce k'ele ensonnie trop l'ame en conj oindre et
deviser les ymages, ne mie sans plus cèles ki prises sunt et
retenues par le sens, mais aussi k'en fàignanf noveles, dnsi
204 LI ARS
que quant ele faint un mont d'or u fait castiaus en Espaigne,
et méement Tentendement enpêche , quant aucune chose
des cëlestiaus et des divines H est enprientet; et c'est pour
ce ke les conceptions del entendement le plus soyent ne
sont mie sanlans as ymagenes et as fictions de le fantasie.
Le fantasie si met-on en la moiienne des chambres de la
cervele , si comme on centre entre l'ymagination et le mé-
more. Car le fantasie se convertist sus les fourmes et sus
les ymagenes ke li ymaginative rechoit du sens, et sus les
ententions ke la mëmore garde : et ces ymagenes et ces
ententions est devise et conjoint ensanle , si con dit est.
CHAPITRE XI.
Cis capitles détermine de mémore.
Mémoire si est une viertus ki est aumaire * et garde des
choses passées. Car ele garde les fourmes et les ymages ki
en Tymagination sunt recoilloites et aussi les ententions,
ki par le vertu extimative de fourmes et ymages des choses
senties sunt estraites. Li ame par mëmore , par les choses
sensibles raoiienes, revient sour les choses sensibles ki sunt
hors de li ; dont il covient, devant le mémore, deus œvres
avoir : dont li une est tele ke checi dont li mëmore doit
estre, avoit devant rechiut, et ceste œvre si est dou com-
mun sens : l'autre si est ke ce a este gardé en nous ; laque)
* Var : Armaires. (Ma Croy.)
D'AMOUR. 205
chose est faite par Tymagination : il covient devant le
mëmore aasi ke 11 yertus œvre, ki die des figures des choses
l'entention et des choses singulères. En cou a ymaginations
à mémore différence, k*ele garde les ymagenes et espessés
des choses , et mémoire garde et retient les ententions de
ces espesces.
CHAPITRE XII.
CÏB capitles met diffërenoe entre mëmore et rëminiscenoe, c'est
resovenance.
Savoir devons ke mémoire et réminiscence u resovenance
ont différence ; car mémoire discrètement et distinctement
sur les choses revient , en mellant , et en joignant distinc-
téement les ymages avec les ententions. Mais réminiscence
u recordance, si est movemens ausi con d'une chose perdue
et oubliée , ouquel on fait collation dou lieu , dou tans , des
manières et des autres circonstances. Ensi ke se je voloie
savoir ù je fui antan à Paskes, et je pensaisse et avisaisse
tantost le lieu, ce seroit mémore. Mais s'un pau Tavoie en
oublit si ke tost je ne peûsse sus revenir et je m* avisaisse
et eusse mémore ù je fui au quaremiel et puis en mi-qua-
resme, ne ke je fis , et puis à la Paske-florie , et ensi par
tel enqueste j'eusse connissance ù je fui à Paskes, ce seroit
réminiscence u recordance. Dont réminiscence n'est mie
movemens rieulés : car par moût de divers principes et
mémoires vient-on en la connissance de la chose recordée.
Encore a mémore à réminiscence différence, car moust de
806 LI ARS
bestes ont mémore , mais Im gma «am 'plas 'Oht l*éziîhii8-
eenoe ; ottt c'^st une «nqneate ki ii*6rt nrie «ms ^^rdmttM
de mîson se de dëUbëratioii, par laquele on cfrééHè 4es
cheeae de devant i oeles ki après s^^oisivent. S*^ti(5ttnB Vièat
recorder les choses k'i n'a mie par seiu^ m&ift par entende-
ment les a comprises et conneûtes , ce ne fenr-M ixSè par
mémore ; car mémore ne regarde mie ces choses , mais li
enteudemens se convertist sur les choses k'il a en Ini , et
ces choses met à fait et œvre présent, ki devant estoit en
abit. Gis abis si est en rèntendèmént possible, dont on
parra ci-après , ki est li liens des espesses universeles , de
quoi les choses universeles premiers spécalées, demeurent
en tel entendement, si corne ou lieu de lor génération ; mais
encore quant en présent n'a point de ces choses ne le con-
sidérison. Gis entendemens possible à ces espesses k'il a en
l«î^ quant il vient, se convertist^ «t quant il vient ai «^an
roste 0 de|>art. Oeete vertu de mémore neiron en là dér-
reine partie de la cervele , liquex iieud est ses par lea tiers
mottvans ki de là liaissent.
CHAPITRE XIÎL
Ois capitleB détermine de le partie movant '.
La vertus sensible movans aucune fie muet spirituel-
menc , aucune fie corpordèment : selonc la prétaiière
* Pour ce chapitre et les prëcëdents, cfr. S. Thomas, Somme tkéoL^
8. 1, p. 2, q. XXIII, art. 3-4. Spec. maj. Vinc. Burg {Sellât.) Nat.
ffist., 1. xxT, c. 100-104.
m^lfiîëre e^ .^peMe Vi^rtus appétitiye u afqpetks , et «eeste
est devisée .ep )e idéflipaat et l^.coQirouiAwty u en le ood-
cupûç€ible ,et le irascible. lii déeirans 8i reg^otie ;le bien u
le mal ahsoillueiAe&t , c'est eimplement ; li couneefaant n li
jira9cible» s;i regarde Je bien «i le inal sur mcoûère d'ancwe
Jbkautece 9 4 1^^ 1^^ affections ki regandeiit le biau «fasotee^
xnent.d^^itant, ^lanc le acfns u le jnal coiktratre, «u»t .en le
désirant ; et qales ^i re^ardenît le bien ja le mal sour «la-^
mèrç d'aucune haoteoe sunft en ie courouohant u ÂrasàRHe.
Cfi}^ )ci x^egii^ident le bien absoliiement sunt trois : Tune
efi amours, ki .enporte aucme feonaalîuraieté del appétit au
b^ Ifff^t ; h i^eoonde est 4ësirs, ki enporéa le moYenMi
àfil appéiijt eu bjen mn^\ ila tience isst déleotatÎMs ki
epiporte |e v^jé» Aéi «ppetjt en bim aiaet. St à ees trois
H Tfig^fà^nt le bien , ^nt trois contraires ki regardent le
iff^ ; à 9nkO]Bur e^t hws^ coçtraira , à désir faite, à daleeta*
tion tristeoe. Celés ki reg»krdent le bim u le mal sor manière
d'aucun hauteur su^t cink ki pertinent à le coiurchant. Il i
sont paour^ et bardemens , en regart de mal ; eepéranee et
d|3sespérance, m regart ie bien ; et U obinkimé est ire, ki
point n*a de cpptr^e. Et les affections devant nommées,
ki sunt ^ le désirant, contienmt aucunes autres, si con
joie u tristece. Un^ autre vertus est, ki sensualités est ape-
lée , et ceste toujours , en bestes et en gens , désire les
délis 4u cors et l^s choses grevables fuit. Et en ce arcUe a
la désirant différence et à la couroucbant« Cas ces deus
tottsjours ne désirent me les déUs dou cors ; car ancunes
fies soqt par raison rieulées , si con ci-après aparra, quant
^ous parlerons des vertus moraus, si con nos véons en
atemprançe, ki ^st en la désirant, et an force, ki est en le
courchant, là u tousjotu^s ne désire-on mie le délit doa
cors. Seh>Bc çou. ke la vertus sensible muet corperéement.
208 LI ARS
si est ele devisëe en vertu naturele vivant et bestial. Li pre-
mière a son propre siëge ou âe , encor soit li cuers li pre-
miers comencemens ; li seconde ou cuer ; la tierce en la
teste, encor soit li cuers li premiers commencemens. La
vertus naturele si est mouvans les humeurs , li vivans le
pous, li bestiaus les membres. Or diston ke li vertus natu-
rele est la matère des humeurs par les vaines moiienes, là
ù li sans est, et les vaines là ù li pous sunt ens, ki s'enra-
cinent ou fie selonc Oaliien , et selonc Âristotle ou cuer.
Et c'est pour Tespir naturel ki est ou cuer. Espirs natures
est une substance soutis de nature d'air» ens ou cuer par
caurre engenrëe; ceste le sanc as membres singulers
envoiie, dont li cors virist. Li vertus vivans muet le pous
par les artères moiienes, c'est-à-dire les vaines ki l'espir
portent, ki ou cuer sont enrachinées. Li espirs vivans est
une substance avec le naturel , mais diffërence ont selonc
lor vertus. Geste s'estent et espart par les artères ens es
membres dou cors, vivifiant le cors, si comme estrumens.
Li vertus bestiaus est mouvans les membres par les ners
moiiens, ki sunt enrachinet en la teste , et ce vient par
l'espir bestial. Or est li espirs bestiaus uns meismes avec
le naturel et le vivant ; mais adont le dist-on bestial quant
il vient dusques à la cervelle. Cil espir sont plus soutil et
par les ners, as estrumens par lesqués on sent, sunt adre-
ciet ; par coi li sens et li movemens soit engenrës ou cors
de le beste. Savoir devons ke quant les vertus bestiaus
engrangent par durement ouvrer, ke les natureles amen-
rissent, dont nous veons ens es gens ke grant estude et de
grandes pensées, ke les vertus nourissans, engenrans et
engrangans , mains œvrent. Dont il apert ke li dësirier de
la char par estude est doutés; dont uns sages dist : € Âmes
Testude des letres, et les visces de la char n'amerées mie. »
D*AMOUR. 209
Et ausi quant les vertus bestiaus sont amenries et les
natureles engrangent , si con il apert ou dormir , ki est li
repos des vertus bestiaus,* k'adont engrangent les natures.
CHAPITRE XIV.
Cis capitles met une dmeion.
Trois choses sunt en Tame, poissance, habis et passions.
Les poissances sunt ennées ; li abit sont aquis et de Diu
envoiiet; les passions ennées u ensi k'en faites. Li habit
sunt aquis, si comme il apert et aparra ci-aprës ens es
sciences et virtus moraus; car par sovent estudiier, on
aqniert les sciences et par sovent bien ovrer devienent
bonnes les gens. Abit aussi sunt aucune âe , ne mie par
aquest, mais il sunt si con donne, con fu li science Sale-
mon et li juners saint Nicholai, k'il âst en son berch ^ : et
teus habis est aussi con bonne fortune, et ke cascuns a de
sa naissence, k'à bien faire se met. Car ennée nos est
covoitise de bien et devoir ; et tel abit ne sont mie engenret
par œvres, mais il engenrent œvres. Li abit aquis sunt
aquis par les œvres, et tel con sunt li abit, sunt les œvres
ki après d'iaus vienent, si con il aparra plus plainement
ci-après. Les passions ennëes dist-on pour tant c*on a
* Var : bercnel. (Ms. Croy.)
« Nam cum lacté matrîs aleretur, coepit bino ia hebdomada,
die quarta et seztaferia, semel bibere mammaa et hac vice eontentus,
tota die aie permanebat. i [Spec. Ataj, Vinc. Btjkg. iBellov,)^ t. IV,
l.xm, c. 67 (Sp. Sùtar.).]
2*0 UAté'
legiëre dîsposHfon et c'en- est bien apareilHet'à eleâ"; et
enfaites diftlN)n ^ pbiir ce k'eles su&t par choses de dehors.
Oar on dist paMioM lè' rééëptfen dès' choses 'dé dehors, par
lesqueles on est meut à eles ataindre. Passion aussi prent-
on pour les affections, si corne par cremir, doloir, espoir
et joie.
CHAPITRE ^OCVl
Cis cajSrtles devisé Vame raisonnable.
Op disons ^ dé la 'péisôaôce'ded aine ""ràfeoniiâblei, ki eàï
devisée en deus; car Irunë'teÉt eiteAdans -et li autre Vdel-
lan», -c'^st Côte » par • lequele- oh'viefeît.* Birtëiidanè/ est dîte
quant 'elecomprefit et eritetit; vdèUans quairt'efé vient iet
est niottTans.'De -cesttf' aâië stnt adcuiiés oevriés ki siïnt
sevrëès du cors, selonc lesqueles 'ramfe n'use nrie propre-
ment du cors et principaMmefftty si coh vôîoîrs,- enteridréô*;*
maie «te use de ce-doht'ïi cors'usfe, si côn de la fantasie;'
laquaHe^s'a en ^ tel maniëfe al entendement con li couleurs
au Tôir. Car ensi con li iBOulèûirs'' est ^môiîens à cou c'on
voie V ensi est li fantasie "môïénne à entendre. Aucunes
vertus- siint kr du cors Tne fùeent éstH5't)àrties,'ne selonc
lor eseenoes; ne- seloiic- lor œvr^ ; si' con H virissans etJ'li
sentans ens es bestes. Mais ens es gens sunt sevrées, tant
k'à lor essence ; car ces deus avec l'entendement ne sunt
c'une ame, selonc lor substance, encore soient*^e trois
poissances. Et encore sorent^eles '^ens es gens*, selonc lor
substance sevrées, se ne puet li ame œ^i'ès ouvt^r hôrs( du
D^AIiûUR. 2tl
cors. CeftclMiB,. c'est li virissans etiUsentans,' vont à ment
ayae le cors, et selonc substaînce et'œrre ; mais li entende*
TQsm encore le^carsioorron^ remaint <» car il est' nient
mocteas. Li ame rai8<»inable>a aucunes icomnramerf^ois-'
sanae& avec lesibefites, si cou leseMualitet» lee^sens parti-
culersy le.sens cinnurnuy ymagymatioB,* extimation^ mémoire :
aucunes a li hone» nient'comiDiiiieev si <»n raison, entende^
mentietivoloiv. AiieuMsamsi^ adont àvee autres choses
semeltey si con^e.est^li mrtusnatQpelé, liyivanset li bés-
tious. Bt parche ke dit est, poons veïr ke* Tame raise»
nable a :teatea i les i poissances d^L aine viiissant et d^ * la
seojkant; ne mie sekme ce k'ele est raisonnable; car selonc
ce«elaajoDfite^etttenâement>et volonté. Et 'c'est Y^e c'en dist
ke Je&.gens^de tootes. créatures ont aucune -chose ; car les
g603 ontestpeâComuMin^avec lesi pierres, vivre 09 vie avee
le» arbres,' sentur avec lés bestes^' entendre avec lés angelés.
Tout çoa«k^ vertu tu voleté apevtient, ke nature desous-^
tnaiuea^ li^soveraine ra>et plus parfaitement;- et çou ke li
deowstrakte puet^ et li deseuraine^et plus parfaitement/
Dont îl sanler k^ les virtus^ selonc lësçueles les gens ont
as- blestes- sanlânoe et- compaigme,- ne soient mie d'une
esp^ssd-enS'èd'genS'eiens es bestes mues. Qtratre"diffë^
rMees prend<Ai$ -en la vertu entendabie : l'une si éstprise
sekmc la diffëtt^nce de nature, et ensi est de'^isés li'enten^'
démens en l'ovant et ou «loufrantu passible ; la seconde,
sdone Ja diversité des choses ki mwevent : et ^enei. es^il
de^ieé 4)u spéculatif etpra^k Ucovrant; la tiepce,'Seione le
diversitet de»'la dignité^ et ensi est^il devîset >selonc. raiso»
souvraiifeet dedoustraine-^ la quarte, est'prise selonc co'ke
* Vsr : A avec autres ehoÈ$s m$Uéies; cette variante est postérieure
à réeritore-fnemière- da «lani-Croy. •
212 LI ARS
li entendemens est compares à fait u levre présente, et ensi
est-il deviset en habit et fait présent. En fait présent, dist-
on, quant il se convertist à la chose entendable, et il l'entent
en fait présent. En habit, dist-on, quant en fait présent il
n'entent mie, mes entendre puet quant il vient. Or, devons
savoir ke li entendement proprement si est des choses uni-
verseles ; et se les particulères entent, si es-se selonc ce ke
celé cose singulëre est desous Tuniversele contenue, u
selonc che ke celé sanlance de le chose singulëre est si con
universele. Or, devons savoir ke li entendemens ouvrans,
estrait les espesses u ymages ki sunt en la fantasie, et les
dénué des conditions matérieles ; si ke sens eles les ymages
u les espesses entent et par sen illuminement universeles
les fait et les met en l'entendement passible u souffrant.
Car tout ausi k'au veïr corporel est nécessaire lumière, ki
estrait de cors colorés les ententions et sanlances de cou-
leurs, et les met en l'air, ne mie selonc lor essence, mais
selonc lor sanlances ; ensi li entendemens ouvrans , ki
lumière est del ame , met les espesses et les ymages
estraites de le fantasie, en l'entendement possible, ne mie
selonc ce k'eles sunt, mais selonc lor ententions. L'enten-
dement possible dist-on celui ki , ces ententions ensi par
l'entendement ouvrant estraites, rechevoir puet, ne encor
ne les a rechiutes ; et en exemple met- on une taule nue,
en lequele riens n'a point, et si i pue^OTl poindre çou c'en
vient ; quant li entendemens possibles a rechiut ces espesses,
s'est-il entendemens en abit, et quant il les rechoit, s*est-il
en fait présent. Et comment ces espesses demeurent ne
comment par réminiscence u resovenance on revient sour
eles, a estet dit là ù on parla de mémore et de réminis-
cence. Savoir devons ke li entendemens ne se puet en fait
présent k'à une seule chose, u selonc ce k'ele est une, con-
D'AMOUR, 213
vertir ne entendre; dont il apert ke s'en œvre deuaœvres,
ki sanlancent estre d'entendement en un tens, ii uns san-
pins iert d'entendement , et li autres de mémoire ; ensi ke
s'aukuns entent ce c'en li dist, entrues k*ii dist ses heures,
Ii premiers est d'entendement, li secons de mémore. Chil
entendement, c'est li ouvrans et li passibles u soufrans, ont
différence ; ensi con lumière et ce k'est enlundné ; et ensi
con che k'est parfait et che ke parfait puet estre ; et ensi
con ce ki tout puet faire, si con li ouvrans, et che ki tôt
puet soufrir , si con li soufrans u passible ^ .
CHAPITRE XVI.
Cis capitles détermine del entendement spéculatif et pratik.
Or s*ensiut à parler del entendement spéculatif et pratik,
c'est ouvrans ; et ont cil difiërence ; car li spéculatif si con-
noîst voir selonc raison de voir et li pratikes connoist voir,
selonc le raison de bien. Encor ont-il différence ; car li fins
del spéflttlatif est voirs et li fins de pratik est œvre, et ossi
par l'espéculatif droiturièrement entendons, par le pratike
droituriërement ouvrons. Raisons est dite li entendemens,
quant il juge aucune chose à estre bonne u malvaise et là
demeure; dont est-ele apelée pensans, et se ele va outre
et juge par coi c'est bon à faire, si est-el movans; s'ele
passe encore plus avant et ne juge mie sans plus ke cou est
* Pour ce chapitre et le suivant, cfr. S. Thomas, Somme théoLy
l'^p., qq. LXXY, Lxxix, art. 11, et lxxxiv, art. 3, 4.
LI AB8 ft*AIIOim. — I. 14
214 Li ARd
bon c'on le fâod, mais ce désire , ensi os-se voloirs delivrêd,
quant li entendemens a oocune chose comprise si con
bonnes, dont vient valentës kl est une meisme substance
avec l'entendement, encore soieut-ee divises poissanees
ki commande as vertus, ki sont donj<nntes as estrumens,
ensi k'à le veûwe de veïr« al oiie d'oiir, et ensi des autres.
Mais sur virtu virissant n'a-ele nul commandement» car ele
œvre par nature. Voletités est devisëe en volento naturele
et volonté par délibération. Geste naturele est teleke tous-
jours tent es choses divines et sovraines, tousjours moVans
à bien par nature et fuïant le mal ; et selonc cestî n'est
point d'erreurs , ne ne pèche-on point ; si ke toutes gens
désirent Dieu et estre conjoint à lui. Volontés délivrée u
par délibération , par raison est adrechie ; ensi que se bon
est che faire u non. Volontés proprement est ens es choses
ki ont raison, largement à prendre; ens es bestes, nient
proprement, mais par sanlant; ens es gens, proprement
es-se volontés ; en es bestes désirs ; ens es choses vîrissans
es-se proprement appétis. Entre les poissanees, volontés
par délibération si est plus, délivrée et plus franke ; car les
virtus virissans et santans par les muances des estrumens
ens es quès et par lesqués eles œvrent, sunt muées. Ele est
nient constrainte par le chose qui le muet^ c'est biens; se
ce n'est li biens sovrains^ si con Dieus u boneurtés , si corn
est li entendemens par voir^ et li raison si est : car desous
le primerain bien^ c'est Dieus, n'est nule chose, tant soit
bonne, ki n'ait en li aucune défaillance, en aucune manière;
dont eles défaillent d'iestre très-bonnes; mais bien sunt
aucunes choses si vraies, ke riens n'ont de défaute de voir,
ensi come en ceste parole : « Ke cascuns tous est plus
grans ke se partie. » Bt à col voir est constrains li enten-
demens de assehtir ; mais li volontés à nul bien créet n'est
D'AMOUR. 215
constrainte de assentir, pour cou que toute chose créé a
défaute : car souvrainement n'est mie bonne et défaute de
bien si sanle en aucune manière maus. Dont on puet avoir
de ces choses diverses connissances et selonc ce à eles
divers voloirs. Savoir ausi devons k'en autre manière con-
noist Diex , et en autre manière li angele , et en autre les
gens. Dieux connoist les choses par lui-meismes, en lui
connissant ; li angeles connoissent les choses par les espesses
u les ymages, ki sont avec aus créées; lesquès sont les
sanlances des choses : mais li entendemens des gens con-
noist les choses par les espesses estraites des particulères
choses u singulères, conneûtes par les premiers sens.
LI SECONS LIVRES DE U SECONDE PARTIE.
CHAPITRE P'.
Ci revient- on an propos des virtus moraus *.
Or, revenons à no propos et de ces virtus, dont en gêne-
rai parlet avons, prendons tant k'à no propos or en affiert.
Premiers, si disons k'nne vertus est es gens, ki est simple-
ment nient raisonable , si oon li vertus selonc lequele les
gens ont sanlance as choses ki ont vie et vertu de croistre
et d'engrangier, si con bestes et arbres, et as choses ki ont
vertu de sentir; et cestes vertus sunt dites virissans u
végétatives , et sensitives , et nient raisonables ; et selonc
ceste n*ont point les gens de différence as mues bestes,
pour cou k'ele n'est mie née à obéir à raison ne n'obéissent.
Une autre est simplement raisonable et c'est li entende-
* Cfr. S. Thomas, Somme tkéol.^ I* s., 2" p., qq. li, lxv, lxvi, lxviii,
Lxxm ; 2« s., 2* p., qq. cxxix, cxxxiv, clii, clxxi et 3* p. q. lxxxv.
218 LI ARS
menls de raison, ki en li a raison et entendement de raison.
Une autre virtus est, ki mie n'est raisonable simplement,
mais raisonable est par participation , c'est-à-dire k'ele est
en aucune manière à raison parçonnière; pour ce k'ele est
née à obëir à celi ki simplement est raisonable ; et ceste
virtus est apelée appëtis sensibles , obéissables à raison,
c'est k'il puet et doit obëir al entendement et à raison. Et
ceste vertus n'est en nule chose fors ens es gens ; et selonc
tele vertu nos avons difiërence as mues bestes cui appétit
sensibles ne sunt mie ordené de raison, ne à ce ne sunt
able ne net. Et selonc l'entendement nous sommes sanlaiis
as angeles , et al y mage Diu et à sanlance. Et selonc le
vertu raisonable simplement sunt diverses manières de
vertut particulëres, si con sapience, entendemens des pri-
merains principes et prudence ; selonc le vertu ki n'est mie
raisonable simplement, mais par ce k'ele est parchonière,
pour ce k'ele est née à obéir à raison ;lequele raison déprie
à cou k'ele obéisse à li; laquele se a par sanlaiit al entende-
ment, ensi con li enfes a à son père , k'il quant petis est,
ne raison ni conuissance n'est encore en lui plainement,
obdist as coznmandemens sob père, et faire le doit et aucune
fie non. Selonc ceste vertu est li moraus virtus, selonc
lequele les gens sunt bUtsmet u loet et tenut pour boa u
pour malvais, ensi con est largece, atemprance, justice.
Car quant nos parlons de meurs et de ces vertus, nous
loons les gens pour cou Jt'il sunt juste , u large u il ont
autres virtus , lesqueles sunt selonc celé partie del ame ki
à raieon est obëissans.
r
D'AMOUR, 219
CHAPITRE II.
eu capitles devi«a les vep^s mopaus finir» celés ki «ust en
rentendejneot *.
Dit ke les vertus propres des gens sunt en deus manières.
Tune kî est dei entendement ki raison a en li et l'entent,
le plus sovent celé vertus a engrangement et naissence par
doctrine et par aprésure; l'autre, ki est selonc Tappëtit
sensible obéissant à raison, laquele moraus est apelée, est
faite par meurs et par usage. Et ceste virtus est apelëe
virtus moraus , pour ce k*ele est pau sovent ens es gens,
de ci adont k'il sont meur et vîelh ; et pour ce ausi comme
uns fruis vient à perfection, premiers li arbres prent
s'umeur de le tiere, et puis giete un bouton, et puis fleur,
et après se forme en fruit, et puis meurist, et ensi li uns
croist après l'autre, tant ke il vient à droite perfection;
ensi ceste virtus, l'une œvre ouvrée après l'autre, tant
croist k'ele vient à meurison et meurist , et est faite par-
faite ; et par ce ausi k'en ceste virtu covient demorance u
demorer longuement, ains c'on l'ait, si est-ele dite moraus,
pour le demorer c'on i fait. Et par ce apert ke ceste moraus
virtus n'est mie en nous par nature , car nule chose acous-
tumance n'a encontre se viertu et s'œvre naturele; ensi
comme une piere ki doit descendre, jamais n'acoustumeroit
de monter en haut, ne ki cent mile fois le meteroit deseure ;
ne li feus ausi bas ; ne nule cose ansi cui nature est ennëe
* Ocbaintiw est U traduction d'AKiBTOTB, Mtr, àNieon,^ II, i.
220 LI ARS
n*acoustuine sen contraire. Mais par acoustumance nos
nous poons mètre de bien en mal , de loenge en blasme ;
dont il apert ke ces vertus ne sont mie en nous par nature.
Et ne mie sans nature sunt, car il nous est ennet» eles à
rechevoir; lesqueles sunt parfaites par acoustumance.
Apres tout ce ke nos avons de nature , premiers nos avons
poissance d'ouvrer et après les œvres ; mais ensi n*est-il
mie ens es vertus. Car premiers nous faisons les œvres par
lesqueles nous aquérons pooir de virtueusement ouvrer par
vertut; si ke par che ke nous sovent véons, nous n'avons
mie pooir de veïr, mais par che ke nous avons pooir de veïr,
nous vëons sovent. Et se nous point ne veïemes , s'ariens-
nous le pooir, si corne en dormant; en manière contraire
s'a-il ens vertus. Par œvre de fèvre faire, nous devenons
fèvre , et par œvres de largece , nous devenons large ; et
d'atemprance atempret ; et quant large sommes adont poons
mieus les œvres faire de largece ; et ensi des autres virtus.
Et ce nous moustrent bien li bon gouverneur des cités ki
usent et acoustument les citains ens es bonnes œvres à lor
pooir, pour ce k'il soient vertueus ; et dont apert ke vertus
n'est mie en nous par nature. Nous disons ausi ke de ces
choses et par ces choses , par lesqueles vertus et ars sunt
faites, eles sunt lor contraires corrompues. Car par violer,
nous devenons bon violeur u malvais ; par carpenter nous
devenons bon carpentier u malvais; par bien carpenter
nous devenons bon carpentier, et par mal, malvais. Et s'il
ensi n'estoit, nous n'ariemes ke faire d'aprendre. Mais cas-
cuns seroit u bons u malvais : ensi s'a-il ens es vertus.
Car faisant ce k'il affiert à la compaignie et as estre des
gens, li uns sunt dit juste et li autre nient juste; et en
ovrant ens es choses périlleuses , cil ki acoustumet sunt de
cremir, sunt tenut pour couart, et li autre acoustumet sunt
D'AMOUR. 221
d'avoir fiance, simt tenut pour hardit. Dont selonc ce apert,
ke ces vertus ne sont mie en nous par nature, mes plus par
acoustumances d*œvres. Dont il n'a mie petit de différence
comment les gens sunt acoustumet et li enfant très lor
jouenece. Âins affiert moût à garder as qués œvres on les
met, et on lor lait faire. Car ce ke nouviaus mortiers sent,
saveure*il volontiers quant il est viens.
CHAPITRE III.
£q cest capitle est mise une diTisions por enquerre quel chose est
virtus.
Après ce ke dit est, affiert à enquerre ke c'est virtus ?
Pour ce ke les choses ki sont faites en l'ame en trois ma-
nières sunt, c'est passions, poissances et habis, et puiske
virtus est œvre d'ame, il covient ke ce soit l'un des trois.
Passions est auques à dire souffrance , si con covoîtise de
délis, ire, cremeurs, fols hardemens, envie, joie, amours,
désiriers, et communément tout ce à quoi délis u tristece
corporele s'ensiut. Et des passions sont deus manières,
selonc les deus virtus u poissances ens èsqueles eles sunt.
Car les unes sunt en le poissance désirant, et les autres en
le courechant. Et à connoistre lesqueles passions sunt en
le poissance concupiscible u désirant , et queles en le cour-
chant, covient savoir quès choses sunt ces deus choses
mouvans ; si devons savoir ke ce ki muet le concupiscible
u le désirant est biens u maus sensibles simplement pris ;
liqués est délifables u tristables ; et pour ce k'il covient ke
222 LI ARS
«
li ame aucune fie swsfre griete u batailla, en aqnemit
aucun tel bien u an fuî'ant aoeun tel mal, en tant k'en
aucune manière est esievéa deseure le force et le pooir de
le vertu et poissanee bestial, pour cou, cia biens et cis
maus, en tant k'il a manière et raison de chose grcYaulo
et forte, est mouvans le poissance courechant ensi que tîc*
tore. Quelconques dont passions regardent le bien et la mal
simplement, apertienent à le concupiscible u désirant ; ensi
con joie, tristece, amour, haine et teus choses. Et quel-
conques passions regardent bien et mal selonc raison et
regart de chose greveuse, en tant c'en le puet avoir u fuir,
avec aucune force et aucune difficultet, apertient à la pois-
sance courchaiit, ensi con hardemens, cremeurs, espoirs et
désespoirs, et si faites choses \ Et la première passion de
concupiscence, si est amours; si con dit est, biens et maus
sont movant le concupiscence; or, est naturelment biens
premiers ke maus. Car maus , si est privance de bien et le
prive. Dont toutes les passions ki de bien sont mefltas, sont
premières ke celés ki le sunt par mal. Car, par ce c*on
quiert le bien, si fuit-on le mal ki contraires li est, liqués
biens est si cûn fins ; lequele fins est premiers en Tenten-
cion, encore soit*ele derraine en Tœvre. Or puat-on entendre
Tordene des passions concupiscibles u selonc l'ententioQ
c*on a as choses , u selonc ce c'en les consieut et atteint.
Se nous le prenons selonc ce c*on les consieut, ensi est pre*
miers , che que premiers est fait, en ce k*il tent à aucune
fin. Chose conneûte, si est que tout ce ki tent à aucune fin,
premiers a habilité et proportion à eele fin. Nule cose ki
tent en le fin, à laquele ele n'a proportion u sanlance ; mais
à obe ki à li a sanlance et puis se muet à le fin, et puis en
^ S. Thomas, Somme tiéoLj 1« s., l*p., q. xxui, art. 1.
D'AMOUR. 223
le un attaînte, se repose. Or est U habilités et li proportions
del appétit an bieo, amours. Laquele amours n'est autre
ehose que U plaisance de ce bien ; et moyemens au bien est
désirs u concupiscence ; et li repos ou bien est joie n dëlis ;
et selonc cest regart, amours si est premiers ke désirs, et
désirs premiers de délit. Mais selonc Tordene del entention
est-il en contraire manière. Car }i délis c*on entent à avoir
est eause dou dësirier et del amor. Car délis est usages
don bien c'en entent à avoir; liqués usages est si con fins,
ensi con li biens meismes. Si poons veïr ke U moyemens
del appétit, si est à manière de cercle ; car li chose appe-
lable u désirable muet l'appétit en li faisant u metant en
aucune manière, en Tentention del appétit; et li appétis
tent en la chose désirable , pour U avoir et attaindre , par
coi en la chose désirée soii li fins dou movement, ki dou
moyemens fu li commencemens. Si ke nous poons veïr
d'aucun bien , soit bien simplement u apparans , il muet
l'appétit et le désirier en tant qui se fait, et met et mêle
ou désirier, si con chose ki puet u doit estre désirée, et est
au désirant covignables ; et li désirs à ce avoir se muet,
et en l'atainte de ce bien se repose , si comme en le an et
en l'acomplissement dou movement, de quel acomplissement
joie u délis vient ' . Et ces choses sont dites passions u sou-
franees, pour ce que quant on sent ces délis u ces tristeces,
et on les vieut débouter, et mètre ensus de lui, on suefre
grans pointures et grans assaus : u passions si est en une
manière de soufrance, ke cis a en qui ele est, si ke cis soit
si con par force trais à ce ki est tele passions en li ouvrans ;
si c'on dist ke délis fait passions, si ke ce k'aussi, con par
force, à li atrait les corages. Et passion prendons en plui-
* S. Thomas, Somme théol.y 1 s., 2 p., q. xxvi, art. 2.
224 LI ARS
seùrs manières u soufrance ; Tune selonc ce ke nous disons
toute chose ki rechoit soufrir, ensi ke se nous diriens sou-
frir l'air quant il rechoit lumière ; en autre manière dist-on
soufrir, quant on rechoit aucune chose et on met aulre
fuers : et ce puet estre en deus manières ; car aucune fie
oste-on ce ke n'est mie covignable à la chose ; si que quant
aucuns garist, on dist k'il suefre, car il rechoit santë,
maladie ostëe. En autre manière , quant li contraire de
cesti est faite, si que quant aucuns rechoit maladie, santé
est hors boutée. Et selonc le première manière de ces trois,
prendons nous ci passion u soufrance , selonc ce ke li sens
u li entendemens rechoivent aucunes coses asqueles il
soient aussi con trait. Mais selonc le seconde manière est
plus proprement et plus vraiement prise passion, quant
muance de cors ou souffrance est faite ^ Et pour cou
k'amours est ,une muance del appétit à la chose appetée n
désirée, si est amours passions. Poissance dist-on che
selonc quoi on est soufrant ces choses , si ke la poissance
selonc lequele on se- puet courechier et cremir et haïr et
tés autres choses sanlans faire. Habis si est-se selonc lequel
cis ki l'a est tenus pour bon u por malvais : li habis, c'est-
à-dire li manière et li habilités ki est aquis par souvent
œvrer, par lequel les gens ont manière apareillie d'ensi
ouvrer. Ensi communs larges par l'habit de largece a ma-
nière de doner quant il doit et ce qu'il doit, selonc le vertu
de largece, aussi k'il li fust enné de nature, ce à faire qu'il
a aquis par souvent avoir fait ces œvres *.
' S. Thomas, Somme tké<d*>, l^s., 2<» p., q. xxii, art. 1.
^ Id,y ilnd,, q. xux.
/
«1
D'AMOUR. 225
CHAPITRE IV.
En cent capitle est provet ke virtus ne soit mie une passions ne
poissance, mais habis.
Ke passions n'est mie yirtus moraus ne malisses apert.
Nous somes tenu pour bon u pour malvais, et loet u blamet,
selonc les yirtus et les malisses, non selonc passion. Et
comment passions puet estre bone u malvaise de malvaisté
moral, et comment non , poons ensi entendre. Car passion
puet-on en deus manières regarder, u selonc ce k'ele aper-
tient à nature et est naturele : et ensi biens et maus mo-
raus n'apertient point à passion ; u on puet regarder passion
pour itant ke ele apertient as meurs, en tant ke ele a un
pou de Yolentë et de jugement de raison, et est à elles par-
chonniëre ; et ensi biens et maus puent à passion apierte-
nir, selonc ce ke on le prent por movant u faisant le passion,
selonc aucune chose ki de li meismes est covignable à
raison , u descordans de raison , si come il apert de ver-
goigne, ki est cremeurs de chose vilaine, et d'envie, ki est
tristece dou bien d'autrui ; et ensi poons veïr comment nous
poons dire les passions bonnes u malvaises et conmient
non ^ Et ensi ke dit est par deseure, soit li appëtis natureus
u sensibles ou raisonables, ce dist-on amour, ki est com-
mencemens dou movement tendant en la fin amée. En
Tappëtit naturel li commencemens de ce movement est li
sanlance naturele en plaisance de ce ki appëte à ce à quoi
il tent, laquele on dist amour naturele, ensi con la plai-
sance u naturele sanlance ; ke legière chose a d*estre eu
^ 8. Thomas, Somme théol.y 1«8., 2« p., q. xxiv, art. 4.
386 Lî ARS
haut par le legierté ki en H est, ki à tel lieu , si corne au
sien, tent, pour ce que plus parfaitement i est sanëe, puet
estre dite amour naturele. Et la plaisance del appétit sen-
sible u del entendable, ki est volentes au bien simplement
et absoluement, est dis amours sensible, entendable u rai-
sonable. Dont li sensible puet estre raportee as amours
délitable et proufitable, desqueles deseure avons parlé,
et li entendable ou li raisonable, al honeste ; et de ces deus
li sensible est en l'appétit sensible et apertient à concupis-
cence, et li amours raisonnable en Tappétit entendable u
désirable u raisonable. Et plus proprement li amour sen-
sible , ki est selonc concupiscence , est dite passions ke
l'autre. Car plus est faite muance de cors selonc celi, et
largement à prendre le non de passion , poons-nous dire
passion Tamor ki est selonc Tappétit raisoïiaule et volenté.
Nous aussi ne cremons mie par no volenté ne no courre-
chons, ke nous faisons par passion ; dont passions est sou-
vent contre le volenté ; mais vertus est par élection u nient
sans élection, c'est-à-dire par çou c*on eslist tele œvre à
faire. Plus nous sommes meut par les passions , si con par
ire, par luxure; mais selonc les vertus nous ne sommes
pas meut ; mais nous somes disposet à ce, en aucune ma-
nière, faire ^ Et savoir aussi devons ke la première passions
de la poissance courrechant, est espérance ; car, si con dit
est, la poissance courrechans si est meute par bien ou mal,
selonc ce k*il ont raison et manière, de chose greveuse et
forte; et se li biens est présens, dont en vient joie; et s'il
est absens et on le quide ataindre, si en naist espoirs. Car
espérance n'est autre chose que quidance d'aucun bien gre-
veus absent attaindre. Et despérance est département de
* S. Thomas, £!omme théol.y l«s., î^p., q. xxy, akt. 1, 2.
D'AMOUR. 287
bten; car par ce ke je ne quide k'aucttu bidu je puiscie
atteindre, je tné desp(Âté : dont d^MspoirB n'ert mie move^
mens à bien siiopleiiieiit, main à bien selonc partie et par
aventure^ Ne ne parlons mie de deâpërance ^ selono ce c'oti
]e prentt pour «être hors dou sens. Et de ces dens, despé-
rance et dëseepërance 4 naissent cremears et hardetnens.
Car hardemens msiat Tespërance de vaincre et désespoir
de taincre ensiut cremeurs. Car pour ee crien^on o*on ne
quide mie c'on puist les maas vaincre : et à ire s'eusint
hardemetie. Car ire si désire et quiert vengance. Or ne se
coureee nus v^gaace quérant , ki venger n'ose , et oser
tienton à hardement» pour cou ke li hardis ose. Et se savoir
volons Tordene de lor génération^ premiers si nos vienent
devant , amours et haine ; après poursieute, ki est si *con
désirs^ et fuirst et puis délectations u tristece. Et ces six
apértietient à la vertu désirant. Bt puis espérance et déses-
pérance; puis hardemens et cremeurs et dont ire ; et cestes
Apertienent à la vertu «ourechant; et joie et tristeche, les-
qiieles ensivent à tentes les passions , car toutes font joie
u tristéce ; et ceste apértienent à la vertu désirant u con^-
cupisôible. Ne propr^rment joie et tristèces ne sunt mie
passions, car eles sunt termes de passions ; si ke toutes les
passions ensivent. Et toutes les passions si sunt prises en
tant k'eles dient u seneflent aucun movement ^ Espérance
ausi et désespérance si pueent estre es bestes mues , et ce
poons perchevoir par lor œuvres et lor movement de dehors.
Car nos véons se uns chiens voit un lièvre, u uns esperviers
une aloe, ki trop lonc lor soient, il ne se moveront mie à
eus, si ke cil ki mie n'ont espérance k'il les puissent
ataindre ; mais se près sunt, si se moveront, si k'à ce qu'il
* S. Thomas, Somme théol.t i s., 2p., q. xxr, art. 3.
228 LI ARS
quident k'il puissent aquerre. Et selonc ce ke deseure a
esté dit» ensi con li appëtis de nature entendable, liqaës
est dite volentés » ensieut le comprendement del entende-
ment ki coiyoins li est, ensi la nature des mues bestes
ensieut le comprendement d'entendement desevret, ki est
le nature govemans. Dont selonc ce ke nous disons est
Tentendable nature, espérance, quidance d'aucun bien
greveus absent ataindre; ensi disons espérance ens es
bestes, pour le raison del entendement, ki la nature et les
bestes est govemans, ki r^^pëtit des bestes muet à aucun
bien ataindre; lequel il est connissans ke les bestes en
aucune manière avoir poroient ^ Poissance ausi n'est mie
pour ces choses ki dites sunt vertus ; on ne nos tient mie
por bons u pour malvais , ne ne som mie blasmet u loet
pour ce ke nous poons faire bien u mal choses loables u
blasmables , encor soïons-nous poissant par nature ; mais
bon u malvais nous ne devenons mie par nature, si con dit
est. Puis dont ke les choses ki sunt faites en Famé sunt u
passions, u poissance, u habis, et vertus ne est nule des
deus premières nommées , il covient dont ke ce soit habis.
Or avons dont Tune des parties ke vertus est , car vertus
est habis '.
CHAPITRE V.
Gis capitles devise qués habis Tirtus est?
Il ne covient mie sans plus dire ke viertus soit habis, ki
savoir vieut ke c'est vertus ; ains covient savoir qués ois
* S. Thomas, Somme théoL^ 1 s., 2 p., q. xl, art. 3.
* Aristotr, Mor.àNicom.j II, vi, 5, 6.
D'AMOUR. 229
habis est. Car con toute vertus kiconques bien Ta, parface
celui en qui ele est, et li œvre le face bon, ensi con 11 vertus
del œil parfait Toeil et li bon œvre le fait bon ; car con li
œils soit parfais par sa vertut, par sa bone œvre , ki de se
boine vertut li vient, somes-nous dit bien vëant. Et uns
chevaus aussi, encore ait-il vertut, par lequele il est che-
vaus, ne le tient mie à bon , s'il ne fait bien les œvres ki
apertienent à se bontet, aussi con s'il enlaisse bien, u keure
bien , u amble bien, u porte bien , u ne soit mie estaieus ;
par lesqués choses il est loës. Se dont il s'a ensi en toutes
autres choses , li vertus del omme sera dont uns abis, par
lequel il sera bons et douquel se bone œvre le rendra bon.
Et comment ce puet estre porommes savoir, se regarder
volons ke toutes choses sunt nées à estre corrompues par
défaute et par excel, ki sont de trop et de pau, ensi come
nos véons en hardement et en santet : car li trop mangiers
empêche le santet et li poi puet le cors destruire : et li trop
hardis, ki à toutes choses périlleuses se met sans raison,
fait fol hardement , et li pau couardie. Mais les choses ki
sont à mesure et selonc le moiien , font et engrangent et
sauvent les choses ; et en autre vertu moustrer le puet ; car
ki tous ses délis veut poursivir, et nul n'en vient laissier,
cis est dis nient temprés ; et ki nul n'en poursiut , cis est
aigres et nient sensibles. Dont il apert k'atemprance est,
par trop u par poi ensivre les délis, corrompue et par le
moiien sauvée ^ Et ensi comme il est en ces œvres, par
lesqueles vertus est engenrée ; ensi qui se force de cors est
par moût boire et par moût mangier et grant labeurs sou-
frir, et quant fors sera et ces choses mieus fera, ensi est-il
* Aristotr, Mot, à Nicom.y II, ii, 7.
u AR8 d'amour. — I. 1$
230 LI ARS
ans es vertus moraus \ Car par ce ke noue noue iq^artons
des délis, nous devenoas atempret. Enst quant atempré
sommes, et mieus poons ces déUs fuir. Et pour ce ke nous
somes acottstumet de soufrir et de d^pire përius^ nous
devenons hardi, et quwt liardi somes, et mieus poons ces
choses despire '. Dont il apert k'à vertu a aquerre, il covient
querre et eslire le moii^i eus es œvres. Et comme il soient
doi moiien , si con deus entre «a et trois , et uns autres
moiiens est selonc nous et tu> regart. Ensi que ae mangîer
une fève fust pau, et trois fiiissent trop, deus par aventure,
selonc no regart et celui c'en le duiroit , poroient estre
trop u p(û , selonc le nature de celui qui on le donroit. Et
pour ce élections du moyens des choses doit astre prise
selonc le regart à nous, et ne mie de le chose en li. Dont il
apert , k'en toutes oevres et paasions il a défauts u trop,
lesqueles sont blasmés , ensi con cremeurs et fols faarde-
mensyire et Aiirs, dësirs» courechiers, pardonners, déliters,
avoir tristeces. En toutes ces choses puetK)n faire che c'on
ne doiti ne quant on doit, ne ù, ne à qui, ne ensi c'on doit.
Et ces condicions covient garder , ki vertueuseaient vieut
œvrer '. Et sovrainement doit-on garder ke li ententîoBS
del ovrant soit pour bone fin aquerre ; car se li œvre en U
estoit bonne et li entencions fust malvaise, li œvre ne seroit
mie vertueuse , pour le raison de le maise fin. Car toute
œvre est dite bone u malvaise, pour le an bonne u malf aise
k'ele ataint u ke li ovrant entent ; si ke se je donnoie bien,
selonc toutes les manières k'il covient en bien donner avoir,
mais je le face pour vaine glore : u je sui castes et atem*
* Aristote, Mot, à Nicom,^ II, ii, 8.
* Ibid., 9.
» Ibid., VI, 6-8.
D'AMOUR. 831
fvéi cm bôil^e et ttiangier, mais c'est pour ^u c'on me tiegn^
à retigieos » et je face justice d^tin lâaufaitetir, mais c'est
par crnatiité, tacites «si ftdltes ouvres né sont ïtAe viertuéusèfs ,
pour )e fiMfte del e&tMlâoâ éHe bôirne fin ; ^'est^ee mie vier-
tns-, ne àttsm s'atietons pa^ boinè enteintle^ aqUiiert «ucnÀe
m6àm fti, "tL par itoalvais moKeki aq\iiëre "boine fin ; maSs ke
eelé fins ëoh telè , et ets ittôiiei^ ietussi , k"!! soit tenus de
saTOir ke «es e&^srès -^Ml màlV&dses. £nsi ke ise je metde
im hôflore A ifiort pMr jttirtioe faire, ke je quidasse sa^s ^Itts
tealvaiis, et â )ne le fust taie ; ti si je voîôié aquerre ^tehieris,
po«fr ftiit^e iaii^ècô fet j'isiïaîsse emtler ; dont motrt font cfeSi
conditiéns à gïirder. Cai* J)ar fttïfr eh elefé, 11 œvrte défaut de
vietifQ ; et Jà soit-cte éhose ke ^ défotite die ces conditions
li œvre âéfliille de ^rtu, si est toute wies boné li ocoisons,
ki lee gens aaâ^ne à Viëti ftàre ^ Ki Vesjoïst en malviàisté,
il eri; deêtnris, Mki het castoiefaeht dé ise vie ^era amen^ris^.
Et li moiiens en ces choses est fi ihièrudres et est loab^'éis ;
et selonc celi est viertus ' ; dont il apert ke vertus est pour-
gîetans et quérans le moiien de deus extrémités^. Et ensi
apert ke li mal sunt pluiseur et li bien mains. Car par moût
de voies, on se départ <lou moiten «t on ne Tattaint ke par
une; etpour çou esse legière chose de péchier, et forte dou
moiien ataindre ; et toutevoies se parfaitement ne le poons
ataifidn» , se prëis en somèâ , tm petit fourroïant , ne se-
ronmes mie trop blasmet ^. Bt elisi poons dire ke viertus
est abis ellisans le moiien selonc no regart , ki est entre
deus extrémités : et cis moiiens doit estre déterminés par
< Cfr. 8. Tnouks, Si^fhe ïhM., 2^ p. 1^, b., q. xvm, pas9iiH.
* Eecli., SIX, 5. •
' Ajustotb^ Morale à Nïeo^.y II, vi, 12.
♦ Jhid., 13.
• IM,, 14.
232 LI ARS
raison ; et ceste raison doit estre prise selonc ce ke 11 sages
en jugeroit. Et li moiiens ki est viertus s'a aucune âe selonc
une manière d'extrémité, quant il est comparés à un trè»-
grant et excellent bien, ensi con largece et magnificence :
les extrémités ausi ne sont mie moiiens , ensi c'en diroit
d'un nient atempret, k'uns autres fust plus nient atemprés,
et uns autres encore plus ; et ensi seroit li uns moiiens, si
sanleroit viertus ^ Car il sont aucun abit et œvres, lesqueles
tantost ke nommées sunt, envolepées sunt en malisce, ensi
con joie de mal, envie, omecide, larrecins. Toutes ces choses
et sanlans à ceste sunt selonc elles et ce k'eles sunt , mal-
vaises ne n'i a point de moiien ki face à loer '. Car énsi
iroit-on de ce trop en un autre, et de celi à antre, et ensi
sans fin ; et nient plus k'en atemprance et justice , il n'a
défaute ne sourhabondance ; ensi n'a-il en ces visces, par
coi il i ait moiien ki face à loer ; ains sont selonc ce k'il
sunt malvais et font à blasmer '.
CHAPITRE VI.
Cis capitles devise les signes et les condicions des œvres
virtuenses.
Dit ke c'est virtus selonc lequele cis ki l'a est loés et pour
bons tenus , à dire afiiert des condicions ki l'ensivent et ki
* Aristotk, Mot. àNicom.^ II, vi, 15-17.
* Ibid., 18.
» Ibid., 19-20.
D'AMOUR. 233
le dëmoustrent. Premiers disons que délit et tristeces sour-
Tenant as œvres et as habis sunt moustrant de le vertu.
Car cis ^ ki se départ des délis corporeus, selonc ce qu'il
doit 9 et en che s'esjoïst , il est atemprés , et ki i a tristece
nient temprés. Et ki soustient périls si con il doit et en ce
s'esjoïst, u est sans tristece, il est hardis ; et cis ki a tris-
tece, couars : par quoi il apert ke selonc délis et tristece est
le plus vertus moraus * ; ne mie ke délis et tristece soient
li propre matère, selonc lequele vertus est, mais cascune
a se propre matère, selonc lequele ele est ; ensi con justice,
ki est selonc les œvres ki sunt faites à autrui, largece selonc
doner et retenir ; mais pour cou k'en cascune vertu moral
on requiert c'on se délite et ait tristece ens es choses k'il
covient, et quant, et tant, et selonc ce k'il covient, si dist-
on que li virtus moraus est selonc délit et tristece. Car li
ententions de cascune vertu, si est ke cascuns se main-
tiègne droiturièrement et selonc raison, en délis et tristece.
Et nous véons que pour délit avoir , souvent nos faisons
mal , et pour tristece eskiver, nous nous partons de bones
œvres ; ensi con nos véons de jouenenciaus ki les délis pour-
sivent et fuient tristece ; pour laquel chose droite raisons
aprent à esjoïr et tristece avoir ens es choses, si c'on doit.
Et ke vertus soit selonc délit et tristece apert. Car vertus
si est selonc œvres et passions ; mais cascune œvre u pas-
sions ensiut délis u tristece , dont il apert ke vertus est
selonc délis u tristece. Et ce moustrent bien les paines ki
sont assises par les gouverneurs des signeries; dont il
voelent ke li sougiet se metent as bones œvres faire et à
* Var : Ki se délite en chose délUable, selonc chu h'il doity et
ki se départ, etc. (ma. Croy.) Variante ajoutée en marge.
* Aristotb, Mot, à Nicom.^ II, m, 1.
834 LI AR6
mai668 fuir, por le droutiMe de la pidne», kî toMtoe
engelure ' ; et aeljoie ce q«e dit est par deaenre , aéloiie les
habis d^l i^ei. noua 9(m^ tenu pour boo u pour mauTaia ;
et 9eh>B<^ qei ifQU s'a w. tés. habîs tirès^bieii a trèfl^malvaifle-
œ^Bt, 1^o^»' aomea lyès-boB u trësi^malvés , et mw< sonaa
loet u Uaamet, seloac délia u tpietecea à poorsiw u Mf;
selona d4ti^ u triatecea seront dont lea yertua. Car comme
U spient isws (^osea éliaables , bien»» prooâa et dais , et
tcoia à cea contraires c'en doit fair» maua, niûaable, tvisr
table , maiemeat délis est élisables. Car cia est tooa com-
muns à noua et aa bestes ; et si est auai biens et ppofia dali-
tables. Et délis s'est aîvec nous nourcis très reolBaioe, par
coit fort est d*à U coatrester. Et si rivelons nios osivrea, I'um
pUi9) Tautre maîna, selonc délit et triatece ; par quoi il sasle
ke tout no aSiw^ et dea ouvres de vertiit et de goremeur s^
SQÎmit selono délit et tristeees ; et ki bien de ceste use , si
est tdOU3 poar boM, et ki mal pour nAbais. Et ensi apert
ke les œvres de viertu sont seloac délit et tristeoa, etke lea
dboses par coi ele est £8dte et engrangie, sont sanl&na aa
choses par kisquelea ele eat corrompue, faiias en contraire
maniibre ; et ke ces chpsea suot unes., pair lesqueles TÎjFtiis
est wgenrée et k*ete œvre qaant ele. est par&îte ^ Et savoir
deTeiMs k^ ^irtMS niorays, si eat entour Isa. paasiona, ai
k'^iitour se. propre matère, c'est-à-dire ke le moîifin à tenir
et sekHio droite raison ouvrer ena es choses dont los pas-
sions yienœt , fait vertu moral , si con le moiien tenir en
tristoce, délis, désirs, ire, cremeur et tax choses ; dont se
•
nous pnendoBS passions pour queloonquea affectiona nient
ordenées, raison et le moiien passant, ensi est chose mani-
* Aristotr, Mot^' à Niam-t II» im 1-5.
• Ibid., I, IV, 7-11.
D'AMOUR. 395
feste y ke parfidte vertus est san» pasnon ; maïs se nous
passion prefidoûs par tout les movemens àt\ ^ppëtit sensi-
tif, ensi ne pueent estre les vertus mora^s sans passion. Et
paeemt estre ancnn aaiovemeflient tel on viertaeus 7 si ke
s'ancuns iDOvemens soudains , dont ancwie passions vient,
li sonrvkart kî point ne le tonrfole, ne à lui ne s'asest, nais
sdonc raison Fordenne ; si ke s'aucnns à avoir paour n
tristece u délit , est en aucune manière mefis et ce mov»-
ment selonc raison ordenne et goveme ^ Et jà soit ce diose
ke selonc ceste mani^ on puist dire ke toutes vertus
moraus est selosc passion, toutes voies proprement sunt
aucunes selonc passions et aucunes selonc œvres ; car U
virtus moraus par&it la partie del ame i^pétitive em, K
osâensAt en Uen raisonabto. Or est biens raîsonables çou
ki est moiiennet et ordenet selonc r»son ; dont selone tout
cou ki puet estre ordenet u moiienet selonc raison , pnet
estre selonc ces vertus moraus. Et ordonne raisons ne mie
seulement les passions det appétit sensible , mais aussi tes
œvres del appétit raisonable; Kqués appétis est dis volon-
tés. Dont aucunes vertus sunt selonc passions, si oon fovce,
atempranoe et teles; et aucune est selonc osvre, si con
justice, parles œvres de lequele la volonté estapploiieà
son propre fait , si corne à voloir justement ovrer ; liqués
n'est mie passions. Et puisk'à œvre de justice ensiut joie,
méement en le volonté, et se ceste joie est mutepliie et
engrangie par le perfection de justice, redondance ert ftdt
de ceste joie , jusques al appétit sensible , selonc ce ke
deseure est dit, que li viertus desoustraine consiut u ataint
le movement de la soveraine : et ensi par ceste manière de
* Cfr. Aristote, Mot. à Nicom., II, v, 1-6, et Mor. à Sudème,
II, m, 3.
236 LI ARS
redondance, ke plus sera tele yirtus parfaite, tant engenra
ele plus passions ; et selonc ce porroit-on dire ke justice
n'est mie sans passion ^ Et ne mie pour ce c*on fait œvres
bonnes , ki sanlent vertueuses , on est Tertueus , ensi c'en
est carpentier pour œvre faire de carpentage , et mâchons
pour machoner ; ains covient c*on les face viertueusement,
ensi ke cis ki fait une œvre juste, il n*est mie justes, s*il ne
le fait justement ; et ki done il n*est mie larges, s*il ne done
largement; ains covient tes conditions ançois ke li œvre
soit viertueuse, c'en sache c*on face, et c'en ellise Tœvre à
faire , pour Tuevre meismes , et c'on le face fermement et
sans movoir*. Et ensi apert k'à estre bon, covient autre
chose ke bien savoir œvrer, si con l'ovrer ; car savoir sans
ovrer, petit u nient fait les gens viertueus. Mais pour faire
œvres justes, nous sommes juste, et par larges et atem-
prées, large et attempret ^. Mais il sont unes gens ki pau
œvrent, et trop dient bien ce c*on doit faire et bien le sevent
par raison; et jà riens n'en feront. Et cist-ci resamblent
les malades ki demandent as fisiciens ce ke bon lor est, et
trop bien les entendent et volentiers ; et jà riens ne feront ;
et nient plus ke cil ne pueent estre dou cors ensi garit, ne
chil del ame^
« Aristote, Mot. à Eudème, II, ix, 28-31.
• Aristotb, Mot. à Nicom., II, iv, 4.
5* im,, 5.
* Ibid., 6.
D'AMOUR, 237
CHAPITRE VII.
Cis capitlâB, déclairé le contrariété del unes extrémité al autre
et à moiien, ensègne cornent on puet avenir à molen ' .
Et ensi con dit est par devant ke vertus est entre deus
extrémités , ki font à blasmer , et cîs moiiens à loer , ces
trois choses eu aucune manière sunt contraires ensamble ;
car les deus extrémités sunt contraires, ensi con sourhabon-
dance et défaute, et li moiiens est contraires à ces deus,
car selonc le regart à le sourhabondance , est li moïens
ensi con défaute, et par le comparison à le défaute, li
moïens est sourhabondance. Et ce puet-on moustrer en
œvres u en passions. Car li hardis sanle envers le fol hardit,
peuïreus, envers le peuïreus fol hardit. Et ensi li atemprés
enviers le nient sensible, ki en nule chose ne se délite, est
ausi con nient temprés ; au nient atempret est li atemprés
nient sensibles ; li larges à prodigue , c*est au fol large, ki
tout donne sans regart, est avers, et al aver est prodigues ;
de quoi li avers tient le larghe pour prodigue et li prodighes
le tient pour aver. Ces choses ensi contraires les unes as
autres, les extrémités sunt le plus contraires ensamble.
Car plus long sunt Tune del autre, ensi ke trop et poi sunt
plus long ke ce ke ywel est ne soit à tous deus. Et li moïens
si a aucune fie san lance à aucune des extrémités ; ensi con
trës-Iarges u li prodigues au droit large, et li hardis au fol
* Aristote, Mût. à Nicxm.^ II» ix, 1-9.
n
238 U AKS
hardit. Mais entre les deas extrémités n'a point de sanlance,
si con dou prodigue, ki donne sans regart, et del aver ki
tout retient; et cil ki plus ont de différence et plus loing
sunt, et plus sont contraire. £t en aucunes œvres et pas-
sions, li moiiens est plus contraires à la sourhabondance,
et en une autre li défaute; ensi con hardemens est plas
contraires à paour, ki est pau, k'à fol hardement ki est trop ;
à atemprance est plus contraire nient atemprance, ki est
sourhabondans, ke ne soit insensibilités, ki est défaillance ;
et ce avient pour deus choses ; l'une, pour ce ke li moiiens
a plus de sanlance al une extrémité k*al autre ; et oeil à
laquele mains a ie sanlance , metons pour plus grant con*
traire ; ensi coi^e avarifise à largece , pour le sanlant plus
grant ke largece a au fol large. Une autre manière est prise
selonc nous : car 11 visce et l'extrémité auquel nous sommes
plus eneUnet de no nature, disons plus contraire au moiien ;
ensi que nous somes plus «leût à poursivir les délis k'à
insensibilité, pour ce sommes-nous plus meut à nient atem-
prance k*à atemprance, et pour cou le metons plus contraire,
car plus se départ dou moiien. Et pour ce , quant nous
volons aucune vertu aquerre, regarder devons à quel visce
nous somBpies plu3 enclin et plus mouvaus , et ce conniste-
rona par le délit u le tristece ki ce movement ensivra : et
domt nos devons traire et enforcier au contraire. Car se
nou3 n^us^ partons de ce visce, si ke nous traions ensi
comme en l'autre , nou3 revenron;s au moïen. Ensi ki vient
un cron baston dréchier, il le covient outre le moiien ploiier.
Dont se garder nos volons, nous ne dçvon^ mie entre-
prendre, ne recevoir, ne jugier ces déli?. Car se nous ne
les enprendon^, ne m oonnissons ,. il. ne nous moveront jà ;
dont ensi faire devons cou li sage de Grèce disoient d'Élaine,
pour sa biauté , ke les gens ne fussent souspris. : « Fuions-
D'AMOUR. S99
le» MoMhleï » En» hm devrons «voir m délis, par quoi ne
aoioBft soiifiprâ piu* br conniiwancft, et ^na» aaiia eskivaftl,
p«di«raiis le naisa : mais c'est nout fort à faire. Maienent
ans es ohoees singuleres et partkulib^fi. Car garder en quoi
oa se doit 'déliter, eé qoaat, et ooment, et oonMea de tens
et ù y n*esft mie legière chose à faire. Car aucune ie les
ddiûliaBS eus ces ohoses , pour ce ke bien ne peona toutes
ces clK>8ea aviser, nous Ioobs ; dimt nous ne blasmons mie
eiaBS ki u» paa se départent de ce moiieift; mais cil ki trop
s*eik départent sunt blasmet. fit celui pudHHi bien eon-
Boistre. Mais oonbisa ii font a blaamer , n*esi mie legier à
déterminer. Car cis jugemens est aetone œvres singuJèFes^
dequeles oa fait et puet faire maiasment jugement.
CHAPITRE VIII.
Cin <!apitlu dmm qiiea OQTres doient eetre ditog ^•ntrive»
et queles non. et queles mellées '.
Com nous aions dit par deseure, ke vertus est habis éli-
sans le moiien selonc le regart ki est entre deus extrémités
par raison , selonc ce ke li sage en jugent , et k*en toutes
œvres et passions a extrémités et moiien , dont li un sunt
blasmet et H autre k)et, et nous pour ces ; et kele oonnissance
des viertus nous aions en aucune manière par le délit u le
tristeqe ki ensiyeut les habis , dont les. ouvres de- vertu et
des visces sont, selonc ce k'on Ta bien u maisement, en
* Aristots, Mot. à Nieom., III, i, i-^.
240 LI ARS
délis u en tristeces. II covient poiske viertus est selonc
œyres et passions , et ces choses sont faites volentiers u
envis, et des bones volentriens nos sommes loet et des mal-
valses nient volentrives on ait aucune fie miséricorde, à
enquerre de vertu est nécessaire cose de déterminer ke
c*est volentés et nient volentés et quel chose est volentri-
vement faire et quele nient volentrivement. Et c'est utle
chose , car selonc ce fait-on les honneurs pour les bonnes
œvres^et les paines amenrist-on aussi. Et premiers parions
de nient volentriu, car cesti conneùt, nous porons auques
savoir ke c'est volentriu. Nient volentriu puet estre en deus
manières, u par cou c'en fait force à le volentet, u par çon
k*ele a ignorance, c'est non-sachance de son fait, et de ce
k'à faire affiert. Nient volentrieu par force est ce ki fait
est par force ; liquele est fors de celui cui on fait la vio-
lence; si ke cis ne fait de cors ne de volonté à tel fait nule
aiwe. Aussi que se uns hom aloit sour un pont iver \ et II
vent le presist et le gietast en l'euue, ceste force seroithors
de celui cui on le feroit : ne à tel fait de cors ne de volonté,
il ne feroit aiwe, et tex œvres dist-on nient volentriu sim-
plement.
CHAPITRE IX.
Ci est une questions déterminée, se c'est volentrieu gieter
son avoir en mer pour sauver les gens *.
Mai^ s'aucuns pour cremeur de plus grans maus u pour
• Var : juwer. (Ms. Croy.)
■ Cfr. Aristotb, Mot. à Nicom.y III, i, 4-10.
D'AMOUR. 241
aucun bien face aucune chose , ensi ke se uns miens amis
estoit mis en prison et morir le convenroit, se.je ne faisoie
aucun vilain fait, se je le faisoie, demande seroit se ce seroit
violence u non ; ensi k'il avient à ciaus ki en mer vont ;
liquel pour le sauvement de lor cors gietent lor avoir hors ;
nus ne le fait volontiers, mais toute voies le fait-on pour le
sauvement dou cors et des siens. Kiconques a entendement,
à ceste demande si puet-on respondre ke ces œvres sunt
mellëes de voloir et de nient voloir. Car ki regarde simple-
ment al avoir gieter en la mer, c'est simplement nient
volentrieu ; car nus à paines n*est si fols ki perdist volen-
tiers le sien. Mais ki regarde à ce ke c'est fait pour eschi-
ver autre mal et est esliut pour le mains mal, si ke ce saule
estre le milleur, che sanle volentrieu. Car li tans se détier-
mine le fin des œvres, si ke cechl est fait pour le tans, ki
sanle plus covignables li faire ke li laissiers. Et aussi en
celui ki est commencemens et pooirs de movoir les parties
de son cors, en celui est pooirs d'ouvrer et de nient ouvrer.
Mais en celui ki giete son avoir en mer est poissances de
ses membres movoir u nient movoir. Dont est en lui pooirs
d'ouvrer u nient oevrer ; et ce tient-on à nient volentriu,
quant li cause dou fait est fors de celui ki le fait ; et cis ki
ce sueffre n'i fait nule aiwe, et quant aiwe fait si est volen-
triu. Dont ces œvres sont simplement nient volentriu wes,
si con pour le gieter hors, et en aucune manière volentrieu,
si con pour le sauvement de lor vies. Et plus sanlent volen-
triu ke non ; car ce sunt œvres singulères déterminées par
volenté, si ke pour eskieuver ce ke plus doutoit. Et en ces
œvres ki ensi sunt mellées, aucune âe est-on loet quant on
sueffre u soustient un petit honte u une petite tristece,
pour grant bien c'en en atent, et du contraire blasmé. Car
trop est laide chose et vilaine , pour pau u pour nul bien à
^t4St LI ARS
soiMtonk* u à faire chose vilaine, et lai vîelit de j^iotl^
corage. Et naiement en ancttnes st feites oevreb n'apert
point loaige^ ains i affiert {Miiofts ; quant on tele œvr^ ftift
c'oo ne doit mies faire ; ^ant ce ponf coi on le llît Mt
8i graiit^ k'il aourmonte iMLture hufnaSM ; Bt nns n po
n'en aroit pooir de soustenil*. Snbi kie s^l eoVèHtet un home
morir n aoufrir grans temrmenft, è*A ne diseit Aucune grattt
mmçoigne, n s'il ne ftimit aucMtn ftdt fai n'aftnroit n»e â
son estât, tel meffait «ont pardonnable. MsUs H sont auciua
meffiait^ ki sont Bi tilain ic'on ne se doit ^n Mie mahi^re
laiéaîer constraindt'e, ne ne le tMt-^n Mte , néift se nH)rii*
en ocvenoit ; emâ «on de Dieu & rsnoïè^, tuM* père n m^re
sam raiscm. Car cis biens de vittrtat, kh pftr Oè il aquîeH;,
est si grant ke ne puet «être riens à U coiâparés , ne li aton-
gemens de sa vie, par quoi il perge celé rertat. Car i^îès
ce k'il est mors^ il vit eaa ^ne et en laéBiore de(S f ens^ ^
coa miroirs à cmms ki vîenent «iprto H, en bien ènlumiMOia
et enfeurmans. Mais forte diose est i ^esUre quel i^hose pour
autre on doit eslire, ne queto pour autire on d^iit soaatenif*;
car moit i a grant différence^ ponr ce ke te eunt œvMs
singulères, desqueles on puet maisement, por lé gnsint
plantet et io confusion, avoir vf aie conniosanoe.
CHAPITRÉ X-.
Cifi capitles oste une erreur k^aucun poroient dire ke biene
nos moveroit par force.
fit s'aucun voloient dire ke ce ke nous pottrsivons les
D*AMOUR. «43
dëlis et ktt biens nos muet, c'est par forée et par tiolenoe ,
car tes ofaoseB délitables ki dehors nota sant, nos niMvent
ert constraignent à aies poursivir, n'es-ae mie voirs. Car
enst serote&t to«tes choees par yklei^e et par force. Car
tout cil ki oavrent, œvrent por auéun bien u d^t, et eiisi
mroit tout ferce qttan c^on feroît. Bt atsi tout cîl ki «evrent
par violence et nient volébtritement « ont ^n ovrant tris-
tece. Car violence si engenre tristece, pour cou k*ele «dst
contraire à yolenté. Mais cil ki 'œvrent por aucun bien u.
délit à avoir, œvrent volentrivement ; dont il apert ke délit
ne nous muevent mie par violence. Moût sanle aussi rude
chose et nient raisonable à dire , ke par choses de dehors
nous soïons ensi menet, ke faire le nous coviengne à force :
ne nous encombrons mie de tel méfiait ^ Car nostre volon-
tés n*est mie meute par nécessité par tes délis , mais bien
les puet poursivir et enbrachier, et ausi fuir : car ce ne sunt
knie bien simplement , auquel par nature enclinet sommes ;
mais nous-meismes et blasmer et acuser devons, ki si
cachables nous rendons à aus k'il nous ont pooir de prendre.
Plus sanle encore li désirs des délis estre volentrieus ke
nient volentrius : pour çou est dite aucune chose volentrive,
ke li volontés est meute à che avoir ; mais par les délis et
les concupiscences est li volontés enclinée à voloir ce c'on
désire; dont li délit font plus à ce ke la chose soit volen-
trive ke nient volentrive. Nous nous metous aussi sus ke
nous sommes cause des bienfais et nient des maufais, et ce
ti*est mie dis raisonables. Car en celi ki le poissance a de
bien faire, doit ausi li pooirs estre de mal faire. Encore li
principes et li commencemens de le violence ôt de la force,
si est fors de celui cui on le fait ; si ke cis ki le force suefre,
* Ofr. Abibtotb, Mot. à Hitcm. III, ii, U-IS.
244 LI ARS
nul confort ne fait à celé œvre ; mais cis ki par aucun bien
de defors u dëlis fait aucune chose, il aiwe et donne à celé
œvre confort. Car pooir a de contrester, s'il vient; car se
Tolentës n*est mie loiie ne nécessitée par nule chose foraine.
Dont il apert que cil ki dient k*il sunt constraint par les
choses de dehors et les délis, ne dient mie voir, quant ont
pooir, se la plaisance dou poursuiwir n'estoit, de con-
trester \
CHAPITRE XL
Cis capitles devise pluiseurs manières de nient volentrieu ^.
Puisque parlet avons de nient volentrivetet , ki est par
violence et par force, or disons de celi par ignorance, et
c'est par uon-sachance. Et disons ke tout ce ki fait est par
ignorance est fait ne mie volontiers, et si n'est mie encor
dont nient volentrieu tout çou ki fait est ne mie volentiers.
Aucune fie est aucune chose faite contre volonté, et ne puet
estre simplement nient volentrivement , autre si est sans
volentet, en tant c'on mie ne le set. Car à ce k'aucune
œvre soit nient volentrive, il covient k'ele soit tristable et
c'on se repente de ce ki fait est. Car cis ki par ignorance
fait aucune chose, et après ne s'en repent point volentiers,
il n'a mie fait celé œvre k'il ne savoit; car ne puet estre
volut en fait présent ce dont on a ignorance ; ensi con cis
* Cfr. S. Thomas, Somme théol.^ l"s., 2«p., q. vi, art. 7.
* Cfr. ksii&TOTK, Mor, à Nicom,^ ni,ii, 1-4; Gr,Mor.,J,xî;Mor.
à Eudème, II, vu ; S. Thomas, Somme théoL, l"* s., 2«p. q. vi, art. 8.
D'AMOUR. 245
kl jeté après un oisel pour ocire et de celi cop tue son
anemi ; il n*a mie tuë son anemi volentiers , car point ne le
quidoit faire ; mais cis fait n*est mie nient volentrieus, car
il li plaist et il ne s'en repent mie. Dont il covient ou fait
ki doit estre nient volentrieus par ignorance, ke cis fais soit
tristes et c'en s*en repente. Et ensi est une manière d'igno-
rance et de non-sachance, ki n'est mie faite volentiers ; et
si ne s'en repent-on point ne tristece on n'a dou fait. Une
autre manière est d'ignorance, quant aucuns par ignorance
se met à ce k'il œvre ignoramment , ensi comme uns yvres
ki fait une folie ; il ne le fait mie par ignorance ; car par
son fait de trop boire , il s'est à ce mis ; mais non sachans
il le fait. Tout malvais ont ignorance de cou c'en faire doit
et c'en doit fuir, et par tel péchiet sunt-il tous blamet,
quant cause sunt de lor ignorance. Nient volentriu ausi par
ignorance n'est s'aucuns a ignorance de ce k'il devroit
savoir, ke boin seroit, si ke par sa ignorance il lait à ellire
cou ke bon est; par ce k'il est férus en contraire opinion,
il ne vient mie ce savoir. Car la ignorance del élection n'est
mie cause de nient volentriveté, mais malisce ; ensi ke se je
bevoie venim, ke je seûsce venim, et afremés me fusse ; si
ke je tenisse ke cis venins ne fust mie malvais à boire , on
ne le tenroit mie à ignorance. Car je doi savoir ke c'est mes
maus dou boivre. Et aussi li non-sachance des choses com-
munes et universeles c'en doit savoir, ne font mie ignorance
ki face à eschiwer S se je pecche en celés ; ensi ke je doi
savoir, ke tous omecides est malvais et toute reuberie.
Aucunes choses sunt c'en savoir doit et asqueles on est net
de savoir. Autres sunt asqueles on est bien net de savoir,
mais on n'i est mie tenut ; si ke nous sommes net à savoir
* Var : Escuser. (Mb Croy.)
246 Lî ARS
les gënërms commans de la loi, et à savoir aussi âncmiês
autres choses, ke nous avoir poons et faire, et ki en che
ignorance a, il pêche. Car il est cause de tel ignoranoe^
quant nis est i savoir et savoir le doit. Mids ki a ignorance
des choses asqueles savoir bien est nës , ne d'étés savoir
n'est mie tenus; s'il a de celes ignorance, ce n*est mie
pëchiës ; si ke je sui nés à savoir un granment de sciences,
lesqueles se je ne sai et ai ignorance, je ne pèche mie ; et
aussi tontes les singulëres choses, ki sunt aussi con sans
nombre. Et par ce ke dit est poons prendre aussi que quatre
manières d'ignorance. Car 11 une si est, quant aucune chose
est faite c'en ne voloit mie faire ; et après on en est liet u
on n'en a point de tristece, u on ne s'en repent point ; Tautre
quant on donne u fait le cause del ignorance ; la tierce
quant on s'est si mis en contraire opinion de ce c'en doit
savoir, k'il covient de ce avoir ignorance; la quarte quant
on a ignorance des choses communes c'en doit savoir ; et
tout fait ki par teles ignorances sunt fait doivent estre
punit et en doit-on paine chargier. Mais li ignorance des
choses singulëres, ki sunt ausi ke sans nombre, lesqueles
ne puet nus toutes aviser pour le grant plenté, quant on
pèche par tele ignorance , mes ke nule des autres manières
devant dites n'i soit, il i affiert miséricorde à faire et par*
donners ; et ceste manière d'ignorance est^ sans plus, droite
ignorance nient volentrieve et fait à excuser; et à checi
doivent 11 signeur molt regarder par coi il n'aient pité del
ignorance des gens, dont il ne le doivent avoir, mais paine
chargier, et k'il ne punissent ciaus dont il doivent avoir
miséricorde et pardoner. Et différence a entre miséricorde
et pardon : car miséricorde si est quant uns fais a grant
paine deservi, et on l'amenrist, si k'il poise le justice ke
tant l'en covient faire. Pardons si est, quant on quite le
meffait de tout.
D'AMOUR. M7
cflAï»iTRfî xn.
C» «apiilcs àffriaB Im dÎTinss conàHianSi deequ^les on puet
avoir ignorance en paxtMoler *.
Et léS chôSêig sifigul^res degquôlêd Tignoratice yiôiit, ki
pQôt estrô èscusëe, poar le grant pletitet des choses k4l
covîent tèg&tàety stint en pluiseur manières. Car l'une si
est qtiant ûû a ignorance de ce par quoi on doit aucune
chose faire. Ënsi k^aucuns aroit ignorance s'il voloit aucun
en bataille prendre, s*il prendoit son anemi, par ctii signe-
rie porroit^achiever. H aroit ignorance de ce par col deûist
iestre faite se besoigne ; u s'aucUns Voillans jouster, quidast
prendre Utie lance sans fier , et il presist une fler4e , s*eii
quaissast son jousteur. Aucune fie est Tignorance par le fin
des choses ; ensi ke li mies ki cuide saner une plaie ^ et il
le fent plus grande pour mieus garîr ; et cis en muert ; mais
c'est par l'ignorance de le fin, ne mie de celi k'il entendoit
à faire» si ke santet; mais l'ignorance de le fin ki sen fait
ensieut, dont il a ignorance ke sen œvre yiegne à tele fin.
Aucune fie est aussi ignorance par le manière dou faire, si
c'on fait trop fort u trop durment, ce c'en deveroit faire
souef et déboinairement : ensi ke ds kl e^cremist, ki bièle-
ment cuide fërir, si fiert trop fort. Autre ignorance est,
quant on a ignorance ke c'est c'on fait : ensi ke s'on avoit
dit à aucun un secret, et il ne seuwist que ce fust secrës,
s'il le disoit, ce seroit par ignorance ; car, parce c'on dit li
* Aristotb, ifor. à Nicam.y III, ii, 5-15; S. Tbomas, ke, €it.
248
LI ARB
avoit n*estoit-il mie tenus dou celer; et cis ki tient un arc,
et il descoche ançois k*il le sace. Autres! est quant on a
ignorance entour quoi on œvre. Si ke cis ki se combat et
quide tuer son anemi, et tue son fll : bien avoit cis volonté
de tuer, mais entour qui ne à qui tele œvre est faite, a-il
ignorance. Ki c'est ausi ki œvre n*est nus ignorans, s*ii
n'est fins SOS. Car ensi seroit cis, lui-meismes ignorans,
k*estre ne puet. Et ensi apert quantes conditions sont selonc
lesqueles ignorance puet estre faite. Car Tune si est quant
on a ignorance de ce par quoi on doit ovrer; Tautre quant
il a ignorance de le. chose, ki avient qui contraire il voloit
faire; Tautre par le manière, l'autre par cou c'en fait,
l'autre entour quoi on œvre. Selonc toutes ces conditions,
si sanle estre faite ignorance. Car selonc eles les cevres
sanlent estre faites nient volentiers, et maiement celés ki
sont faites selonc les conditions principaus , qui sont quant
on a ignorance de le chose c'en fait et de la fin ki ensiut
autre fait. Et toutes ces choses ki dites sunt ne escusent
mie, ne ne font droite ignorance^ ne nient volentriveté sens
ces fais ù après on n'a tristece et repentance.
CHAPITRE XIII.
Cis capitles détermine de Tolentriveté et oste ane doutance
ki puet naistre en ceste matère ^.
Après ce ke nous avons parlât de nient volentri vetet , ki
* Cfr. pour ce chap. et le suivant, S. Thomas, Somme théol^ 1 s.,
2« p. q, VI, panim.
D'AMOUR. 249
est faite par force et violence , et d'ignorance, après afSert
à parler de volentrivetet; et con nient volentriu et volen-
trieu soient deus contraire, et nient volentrieu soit par
force, si ke li commencemens de celé œvre est hors de celui
qui le force est faite, et aussi par ignorance, puiske volen-
trieu est contraire, il covient k*en li ait deus choses as
autres deus contraires. Et pour ce est Yolentrieu dit çou
qui commencemens et pooirs d'ouvrer est en Tovrant, sa-
chant les conditions singulëres ki sunt ens es cevres. Par
le première est restée force , car la force doit estre hors
del ovrant, et li commencemens et li pooirs del ovrer est
en Tovrant. Et parce k'il set les condicions singulëres, est
ostée Fignorance ; dont celé œvre est tenue pour volentrive,
quant aukuns fait aucune chose par commencement et pois-
sance ki en li est , sachans ke c'est k'il fait , si ke ce est
volentriu, ki est et vient de le chose ki en li a commence-
ment et poissance de tele œvre ovrer. Et aucune chose
d'une autre venir puet estre en deus manières : u droituriè-
rement, si ke quant une chose vient d'une autre , en tant
ke li chose dont ele vient est ouvrans ; ensi que s'en disoit
que de chaurre vient escaufemens, car li charre Test ovrans.
En autre manière vient une chose d'une autre nient droi- '
turièrement, parce ke celé chose n'œvre mie: ensi c'en dist
que li përissemens de la nef, est et vient dou gouverneur,
en tant k'il ne gouverne mie ; dont li nef périst : dont nous
poons dire ce volentrieu, ne mie, sans plus , ki vient de
volenté droitement, si k'en ouvrant : mais aussi ce ki nient
droitement en vient, si ke che ki nient n'œvre. Ensi dist-on
aucune chose nient faire estre volentrieu, et le met-on sus
le volentet; et l'en blasme-on, aussi ke de li viegne. Dont
on blasme les gens quant il bien ne voelent faire , et ensi
poons veïr ke volentrieu puet estre sans œvre. Par aven-
250 LI AR8
iore si poroit aaount douter ke ne mie tout ce ki ftdt eet
par oommenoement qui soit dedans l'oawant, saehans les
ooQditions parUcolères, est volentrieu; ains sanle que ce
pnet estre Adt sans yolentë. Bt li doutànoe si Tient de ce
k'il avenir puet ke li oommenoemens del œyre k'aucnns
fait, n'est mie appétis raisonables, selonc lequel volentës
est prise. Ainsi puet estre cis oommencemens, selonc aucune
passion d'appétit sensible, si ke selonc ire u concnpisœnoe,
c'est-à-dire, selonc l'appétit sensible et che ke est yolen-
tiers fait, est fait selonc Tappétit raisonable. Il sanle ke
ces œyres ki ftdtes sont par ireur u par concu|M9cence,
soient nient volentrieres et nient faites par volenté ; et s'est
dedans l'œvrant li commencemens de ces œvres, sachans
les conditions ki à cognoistre aâèrent. Bt c'est encontre
ce, ke dit est de volentë. Car volentriu estoit ce ki fait
estoit par commenoement, ki estoit en l'ouvrant, sachant
les condicions particulères. A cesta doutance, puet on res*
pondre par pluiseurs raisons. L'une si est quelconques
choses mues bestes et li enfant œuvrent, c'est selonc passion
et appétit s^asible, et ne mie selono rainable appétit; car
il Adient à raison. Se donc, ce ki fait est par ire u par con-
cupiscence, et selonc las autres passions del appétit sen-
sible, estoit nient volentrieu , il s'ensivrait ke les bestes ne
li enfant n'ouverroient point volontiers. Mais nous disons
k'il œvrent volontiers, ne mie pour çou k'il ait en aus
volenté proprement à parler , mais pour ce ke de propre
movement ki est dedens iaus il œvrent, si ke par nul de
defors, il ne sont meut. Et ce dist-on volontiers, ce k'au-
cuns fait ni^at constrains et par propre movement ce œvre.
Se ce aussi ki fait est par ire et concupiscence n'est mie
volentrieu, u c'est voirs en tout u sans plus ens es maus.
Car li bien ne sanlent mie fait nient volentrivement, mais
D^AMOUR. ^1
ce saole nient yéritable chose ; car de qvanjce les gem font,
li Yolentës en sanle cause; car combien ke ire u concupÎ9-
cence muevent les gens , il ne se moveront à ovrer devant
ce ke li consens del appétit raisonnable ^ otrie ; par quoi
il sanle ke li mal sunt aussi bien yolentrieu con U bien. Et
ausi ne sanble mie rainable, ke les biens c*ûn doit covoi^
tier» c'on tiengne pour nient volentrieus. Car nous devons
convoitier santé et sci^ces. Aucune fie aussi se doit-on
courecier, si con pour ciaus ki meSbnt à castiier ; et garder
se doit-on de pëcbier en le manière de courecier : ensi apert
ke ce ki est fait par ire, u par eoncupiscence u couvoitisoi
n'est mie nient volentrieu* Cbe aussi ki fait est par conçu*
piscence est fait par délit, et ce ki est nient volentrieu est
tristable. Âpres les passions del appétit sensible saillent
iestre humaineS| en tant ke U appétis sensibles puet obéir
à raison si con deseure est dit; et se les passions sunt
humaines, et les œvres le seront aussi; si ke les œvres
d'ire et de concupiscence seront humaines ; mais nule œvre
nient volentrieve est humaine. Car nus n'est loës ne blas-
mes d'œvre nient volentrive, fit par ces œvres faites selonc
passions , « con d'ire et de concupiscence, nous sommes
blasmet et loet ; dont il s'ensieut que les œvres ki fiâtes sunt
par oonc9piscence ne sont mie nient volantrives mais
volentrieves.
CHAPITRE XIV.
Cis capitles détermine de volonté.
Puisque de volentrivetet parlât avons, après affiert i
252 LI ARS
dire de volent^. Si poons dire k'en trois choses et en trois
manières est prise volentë ; Tune chose ki en li a commen-
cement et poissance d'ouvrer, si k'ele est commencemens
et poissance de son œvre, et cele vient et œvre tonsjours
bien simplement, si con Diens et li angele. Une aatre
manière si est selonc çon k'aucune chose a en li vertnt de
movoir ses membres, si con les mues bestes, ki ont en eles
le commencement et le vertu d*eles movoir, et che n*estmie
volentés proprement à parler. La tierce manière est ens h
gens, par lequele il sunt commencement de lor œvres, et
ceste-ci si est moiiene entre les autres deus. Ceste volentés
des gens , si est en deus manières , Tune si est naturele,
l'autre par dëlibëration : li première si puet estre de ce ki
est biens simplement, si con volentés naturele ki tent en
Dieu. Volentés ausi par délibération, si puet estre de bien
ki simplement est biens. Et si est aucune âe de bien appa-
rant, et ce puet-on ensi moustrer. Li entendemens ki est
ens es gens, si doit estre govemères de tout le cors, car pour
li est li cors fais et li entendemens doit avoir tele signourie
sor le cors, con li rois a en son roïalme, ki gouverner doit
ses sougés pour lor bien et lor proufit , selonc ce ke droite
raisons l'ensegne ; et adont est li roïames bien governés,
quant li rois est raisonables et droituriers , et ses gens li
sont obéissant; ensi est-il ens es gens. Li entendemens est
si con li rois, et li divers membre dou cors si con li peules
du roïalme ; li entendemens goveme tousjours li cors, tant
con de lui est, se par autrui n'est decheus , bien et loïau-
ment, au prouât du cors : car nul outrage ne nul excès il
ne li fait faire ; et adont quant li entendemens a tel pooir,
adont sont toutes les œvres du cors faites en le vertut et le
commant del entendement; et dont ne vieut-il fors ce ke
biens est simplement ; et est adont li appétis sensibles obéis-
D'AMOUR. 253
sans à lui, si k'il ne yient riens fors ce ke par Tentendement
est conchent, ki est biens simplement. Aucune fie aussi se
metent les gens dou roïalme encontre lor signeur, en tel
manière k'il ne poursivent mie le voloir de lor signeur, ains
traient lor signeur à lor acort ; et ensi li sires ^ , ki devant
estoit govemères de ses gens, or est par ses gens govemës.
Ensi est-il par dechà, quant li appétis sensibles se muet
encontre l'entendement» ki ses sires est pour les délis et les
biens apparans ki li appërent et li sunt en présent ; li enten-
demens tant con est por le Yolenté , aucune âe s'apoie, en-
cline, et assent à la volenté del appétit sensible et ensi l'en-
siut. Et ensi est aussi comme ordres contre-tournés, ke cis
ki devant govemoit , est après gouvernés par son assent,
et ensi li voloirs del entendement, ki bien simplement voloit,
ensieut le voloir del appétit sensible, ki adont ne vient fors
ce ke bon li samble. Et lî déchevance del entendement si
est parce k*il ne se donne garde ne n'avertist à cou k'il gou-
verner doit, n'a ce ke li appétis sensibles li met par volentet
avant. Ne n'est mie cis entendemens constrains par néces-
sité à che poursuiwir ; mais décevoir se lait par l'acort k'il
a al appétit sensible. Et devons savoir ke volontés selonc
se propre œvre ne puet estre constrainte. Si devons savoir
ke de volenté vienent deus (evres ; l'une ki vient de li sans
moiien, si ke ce ki de li est, ensi con voloirs ; li autre œvres
de volenté est, ki est de volenté comandée, et par autre
poissance moiienne mise à œvre , ensi come alors , parler,
lesqués choses par volenté sunt commandées. Tant comme
à ces œvres puet estre li volontés constrainte, quant s'uevre
puet estre empéchie ; mais tant comme à se propre œvre,
ki est voloirs , ne puet-ele estre constrainte , comment c'on
* Var : rois. (Ms Croy.)
»4 LI ABS
me tolg le pooîr dealer u da parleri ne puia-je i eofire cou-
atriôos» ke to^gjottrs ne poisse yoloir aler et parler* Et U
raisons por quoi si est, car li œvre de yolwte n'est ft^tre
chosç k'mie enclinance ki vient par conunenoemrat de
dedens çonnissant, ensi k'appétia natorés, n*est autre chose
k'enolinance venans de commencement de déduis nient
connissant ; et ce ki est constraint et par force , vient par
commencement, ki est de dehors le ouvrant, laquele case
est encontre le nature de le volentë ; dont par raison bien
doit estre blasmés li entendemens, quant n'est point eoit-
strains, et^pooir a de contraster au mal s'il voloit et s*il s'en
donnast garde. Et quant li appétis sensibles a si grant pooir
ke li entondemens ne prent garde ne n'avise c'en doit faire,
adont n'est cis mie drois hons , quant li bons est plus bons
par son entendement , ke par nule partie autre ki soit en
lui : ains doit estre dis beste, car il ne se governe mie, ne
c'une besie , ains est govemés par le movement del appétit
sensible, ki point n'obéist à raison, selono lequel les gens
n'ont point de diffërenoe as bestes.
CHAPITRE XV.
Cis capitles devise comment li voleatës est mente & yoloir
et as autres œvres.
Si con deseure a esté dit et toucbiet, volentës si est pois-
sance de ame raisonable , en leqnele nous metons entende-
ment et volentet, quant ele vieut et est movans. Li enten-
demens si est meus à entendre par la chose entendable ki
D*AMOUR. 286
li est présentée , et li Tolentés en anenne minière par la
ehoee volue. Or pnet aucune chose movoir en deas m»r
nlëreSy selono deus manières de connissance, e*on de U pnet
aToir. Ou puet une chose connoistre u comprendre, u selonc
çou k'ele est en sen essence et quiddité , en tant eon celé
chose est comprise si con vraie, u selonc çou k'ele est
bonne. S'on le |comprent selonc ce k'ele est vraie, dont
muet-ele l'entendement ; se selonc ce ke bonne, si est meute
li volontés ; car volontés si est appétis raisonables u de rai*
won. Or n'est appétis se de bien non ; car appétis n'est autre
chose ke l'enclinance del appétant u désirant à la chose
désirée. Or n'est riens enclinée, fors à ce ki li est dh aucune
manière sanlant u covignable. Et oon toute chose en tant
ke le substance, et aucune chose soit bonne, il covient ke
toute enclinance soit en bien ; de coi on dist ke Mens est ce
ke toute chose désire. Par coi il s'ensieut ke volontés est
tousjours meute de bien, u de bien simplement, u de bien
apparant, selonc ce ke li volentés s'étent en choses c'en com^
prent et connoist ^ Et comment volontés est meute, nos puet
ensi plus plainement estre connissable ; savoir devons c'une
meime chose, selonc un meime regart, estre ne puet movans
et meute. Me nule chose, selono oe meime k'ele est en pois*
sanoe ne muet ne ne se fldt en fait présent, selono ce
meimes k'ele est em poissance ; par quoi cascune chose si a
besoing d'estre par autre meute, en tant k'ele est en pois-
sante à pluiseur choses. Car il covient ke ce ki est en pois*
sance soit mis en fait présent par aucune chose ki wokt en
présent , et ce chi dist-on mouvoir. Car tout çou ki est meut
païf autre chose u par aucune chose, est meut. Or dist-on
* Cfr. pour ce qui précède, S. Thomas, Somme théol.^ 1 fi., 2 p.
q. vni, art. l et 2, et pour ce qai suit, iJtnd.y q. ix, art. 1 .
256 Ll ARS
aucune vertu â*aine estre en puissance as diverses choses
en deus manières : en une manière, tant k'à ouvrer a nient
ouvrer ; en autre manière tant k'à ovrer ce chi u che là : si
k'aucuns voit aucune fie, aucune non» aucune fie voit blanc,
aucune noir; dont il a mestier d'aucune chose movant ki le
mueve tant k'à deus choses : Tune, tant k'al exercise u
usage dou fait u del uevre ; Tautre , tant k'au détermine-
ment dou fait u del oevre. La première manière si vient
par le raison dou souget u de le chose meute , lequele on
trueve aucune âe ouvrant, aucune fie non. La seconde, par
le raison de le chose prësentëe, selonc ce ke li fais u li œvre
est spéclfiie et déterminée. Or vient tous movemens de
subget u de chose meîite d'aucun ouvrant ; et con tonte
chose ouvrant œvre pour aucune fin, si con ci-après aparra,
li commencemens de che movement si vient de le fin ; si ke
nous véons ke toute ars à laquele aucune fin apertient, mnet
par son commandement l'art ki apertient as choses ki sont
à le fin ; ensi con li ars de carpenter commande à cheli ki
fait les nés ^ Or biens en commun et en général, liqués a
raison et sanlance de fin, est ce ki est à le volonté présen-
tée, et ce présent fait li entendemens. Car la chose, selonc
ce k'ele est vraie , généraus et universele , est proprement
movans l'entendement. Et ceste chose par l'entendement
ensi conneûte est, si con bonne , à la volenté présentée :
liquels biens le muet tant k'à sen premiers movement, ki
est li usages et l'exercisse de se meute , liquels est voloirs.
Et par ceste volenté , ke li volontés a de voloir, li volontés
muet après les autres puissances del ame à ses choses
volues mettre à œvre et œvrer. Dont par tant est dite li
volontés par l'entendement meute, ke li entendemens li pré-
* Aristotb, Phy$. II, XXV.
D'AMOUR. 257
sente la chose, selonc ce k'ele est bonne ; liquës biens est
ce ki proprement muet et fait le premier movement de le
Yolentë. Et jà soit-che chose ke de le raison et de le nature
de volentë soit ke li commencemens de se movement soit
dedens, ne covient-il mie ke cis commencemens de dedens
soit li primerains commencemens nient meus par autrui.
Dont li movemens de volentë, tant con par le seconde œvre
ki de Tolentë Tient , ki est œvre de volentë commandëe,
encore ait-ele commencement prochain dedens li, si est
toutevoies li primerains commencemens dou movement de
volentet, tant k'à se primeraine œvre, par chose de dehors,
si con par le bien ki le muet, ki par Fentendement est con-
neûs et concheûs. Et cis biens ki selonc li est biens et volus,
est fins ; car li biens ki est volus, n'est volus fors par Ten-
clinance ke ce k*il vient a à ce ki est volu ; en lequele chose
ce ki vient quide trover aucune chose , ki covignable li soit
etensi bone; et ensi est-ce fins : car c'est ce, quant on l'a
efit, en quoi li voloirs se repose. Dont volentës proprement
si est d'aucune fin u de bien, selonc ce k'il a raison de fin.
Le schoses aussi ki sunt à le fin u pour le fin, ne sunt mie
bonnes u volues par eles-meismes, mais par l'ordene u
selonc l'ordene k'eles ont à le fin ; dont li volentës à eles ne
se muet, fors k'en tant k'ele se muet ^ à aucune fin. Dont
ce meismes ke volentës voet ens es choses ki sunt à le fin,
est li iestres de le fin ; ensi ke se mes voloirs est à tel fin
ke d'avoir une maison, je ne voel les pieres, le mortier ne
le mairien (ki sunt les choses ki, à le fin ke je voloie, sunt
ordenëes, ki e^t d'avoir maison), ke pour le fin, ki est avoir
maison. Et cestes fins si est movans la volentë, si ke ce ki
est commencemens de toutes œvres. Et le volentë poons
Var iforsjfowr aiaiiêdre, (Ma Croy.)
8B8 UÀR8
prendra do dons manières, u pour le poissanoo de le yolanté
a par rouvre de le tolentet Se noos prendmis volente pour
lé poieeuee, eâei eet Tol^ilii de le fin et des ehoees ki smrt
à le flii< Cflr à ces ehoees s'esiwt oascone poissance» eus
As qoeles on poet troTer le raison ki oele pdseanoe puet
moTOlr et le raison de bien* ki est le poissance de la voleuté
morans troev<K>]i en le fin, et ens es choses ki sunt à le iBii.
Se de Tolentë parlons, si ke par sen œvf e, ensi est yolentis
sans pins de le fin.
CHAPITRE XVI.
Cis capitlM ddvife oemmoit VolonUi tent éii siietme fia et en oee
choses ki sunt à le fin *•
ôr poons veïr ke volentés se tant en le fin en deus ma-
nières : l'une manière simplement et selonc li ; Tautre selonc
le manière de voloir les choses ki sunt à le fin. Or est une
manière meisme de volenté, par lequele ele se muet à le fin,
selonc le raison de voloir les choses ki sunt à le fin , et
voloir ces choses meismes ki sunt à le fin. Mais autre ma-
nière est quant ele se muet à le fin simplement et selonc li.
Et ceste derraine manière, si est aucune fie première de
tans que li autre : ensi k^aucuns Veut premiers santë sim-
plement et selonc li , et après si a délibération comment il
puist estre sanes , si ke le mie vient avoir. Et ensi poons
veïr comment li volentës se tent en le fin simplement. Et
en une autre manière, tent-ele en le fin selonc le raison
* S. Thomas, S(mmê ikéol., I s., S p., q. Ttn, art. 8.
D'AMOUR. 869
k'ele a de voloir las choses ki sunt à le an < Mais as ohoses
ki sunt à la fin, en tant que che sunt ehoses ki sunt i la fin^
ne tent u ne se muet yolentés, k'ele ne tenge à le fin. Et 11
raisons pourquoi tout ovrant oevrent pour aucune fin, si est
ceste : des causes ki ordenées sunt ensamble, se li première
est rostée, il covient les autres soustraire. Quatre causes
sunt généraus ; l'une matëriele , c'est celé ki est matère ;
l'autre formele, l'autre ouvrans, la quarte fins. Or est entre
les causes la cause de le fin première^ et li raisons si est ,
car li matëre si n'aquiert fourme, se ce n'est selonc ce k'ele
est meute par l'ovrant» si con la tiere n'aquiert fourme, ce
n'est selonc ce k'ele est meute par potier ouvrant. Car riens
ne se muet de poissance en fait présent. Or ne se muet li
ovrans à ovrer, se ce n'est par Tentention de la fin k*il hée
à avoir ; se l'ovriers n'estoît déterminés à aucune chose,
nient plus il n'overroît chechi ke chelà. A ce dont k'aucune
chose déterminée face, il covient k'il soit déterminés à
aucune chose certaine, ki ait raison et sanlance de fin ; et
cis déterminemens ens hs choses ki ont raison, est fait par
Tapétit raisonable, lequel on nomme volenté, ki en une
chose tent et tent à une, et ens es autres choses par l'encli-
nance naturele, ki est dis appétis natures. Et regarder
devons k'en deus manière tent à aucune chose à le fin. En
une manière si con li meismes à le fin mouvans, si con les
gens se muevent; en autre manière si con meute par autrui,
ensi con li saiète ki se muet à fin déterminée, pour cou k^ele
est meute dou iraieur ki le muet et adrece à fin déterminée.
Dont ces choses ki ont raison en eles se muevent à le fin :
car dames sunt de lor œvres. Les autres, ki point n'ont de
raison, fendent à le fin par naturele enclinance, si ke par
autres choses meutes. Fin aussi poons entendre en deus
manières : car nous disons fin le chose bs nos deairons à
260 LI ARS
avoir, si con le maison ; et fin disons Tusage u le possession
de la chose désirée , si con le manoir en le maison.
CHAPITRE XVII.
CiB capiUes moiiBtrd oomment Yolentéa est meute et aient me&te *.
On dist aussi ke li voleutés est li meime movans et ce
doit-on ensi entendre. A la volonté, si con dit a esté, aper-
tient à movoir les autres poissances del ame, pour les (lèvres
volues ouvrer par le raison de la fin, ki est ce ki est à la
volonté présentée. Or est fins ens es choses désirées, si con
commencemens , car ele muet Tovrant, dont li volontés,
pour ce k'ele vieut le fin, se muet à voloir les choses ki sunt
à le fin. Li volontés aussi n'est mie simplement meute par
le ciel u le cours des estoiles. Car volontés, si con dit est,
si est en Famé raisonable , laquele si est nient matérielle,
nient aloiie à estrument corporel. Or est chose apierte, ke
vertus corporele ne œvre mie en le nient corporele , ançoîs
en la corporele œvre li nient corporele, par quoi impossible
est ke li cieus ne les estoiles droitement œvrent ens en l'en-
tendement ne en le volonté. Mais selonc ce ke li volontés
est meute par aucunes choses de dehors , ki présentes li
sunt, puet-ele estre meute par les estoiles ki ces choses
ensi movans ont par aventure ensi ordenées. Mais ens es
vertus dou cors pueent les estoiles ouvrer par aventure, ne
mie simplement et premiers, car eles sunt aloiies à estru-
* S. TH0MA.S, Sonme théol.^ 1« s., 2« p., q. ix, art. 3-6 et q. x, art. 1 .
D'AMOUR. 261
mens corporeus, sur lesquës cors eles ont poissance ; dont
ces vertus sont meutes les cors meus ens ësquës eles sunt.
Et pour cou que li appëtis entendans est en aucune manière
meus par l'appétit sensitif, si que quant aucuns est en pas-
sion d'ire, u appëte aucun délit sensible, meus, ensi li move-
ment dou ciel redonde en le volentë ; en tant ke par les
passions del appétit sensible il avient ke li Tolentés est
meute par le disposition ke les gens aquiërent par les pas-
sions, dont il jugent tele chose dont bonne, et après u de-
vant mie ne jugent. Et que chascune chose sanlance bonne
u covignable a, vient par deus choses : l'une par le condi-
tion de ce ki est ayant mis et présenté et de celui à qui on
)e met avant. Or, ont les gens diverses dispositions et con-
ditions et manières ens es passions : et quant hors en sunt,
par coi li biens ki est le volonté movans , si con chose de
dehors, movera le^olenté, selonc ce k'il ert conneiis, et ce
iert diversement ens es passions et dehors, par le diverse
disposition de celui à qui cis biens est présentés et avant
mis. Ne volonté, tant corne al usage de li et de son œvre,
ki est voloirs , n'est mie meute par nécessité par le bien
de dehors movant; car on puet quelconque chose nient
penser et ensi en présent nient che voloir. Mais tant qu'à
la seconde manière dou movement de volenté, ki est l'uevre
u le fait spécifiier et déterminer à aucune choàe ciertaine,
ele puet estre par aucune chose par nécessité meute et par
autre non. Et cis biens ki le volenté tele pai* nécessité muet
est, si con dit a esté, biens tex ke nule défaute n'a en lui,
ne avoir ne puet, si con Dieus. En ce bien tent li volontés
par nécessité, si ke s'aucune chose vient, si ne puet- ele
voloir le contraire ; si ke nous véons de boneurté , pour ce
ke c'est biens parfais auquel rien ne faut , ke nous volons
estre boneureus, si ke nous ne poons mie voloir nient estre
S62 U ARS
boneureos. Mais s'aocuns biens est, ki en lui ne oontiegBe
tous biens, pour ce ke dëiaute de bien en aucune manière
a sanlant à nient boin, si ne muet mie cis biens le volentè
par nécessite ; ains le puet Toldr u non yoloir» selonc divers
r^ars, k'ele puet avoir de eele chose, ki tous biens en H ne
contient. Ke Dieus soit movans le Yolenté* si ke H move-
mens volentrieus de le Tolenté Tiegne de Dieu, apert : Uen
est Yoirs ke 11 moTemens de volonté est de par-dedens, ensi
con U movemens natnreus : et ji soit-ce chose k*aueiiae
chose naturele puist estre mefite par aucune chose ki n*est
cause de la nature de la chose meute, toute voies, le racve-
ment naturel ne puet nule chose faire ki ne soit en aucune
manière cause de la nature de celé chose. Une piere est
meute par aucun en haut, Uqués n*est mie cause de la nature
de le piere, et cis movemens n'est mie à la piere naturena ;
mais ses movemens natures u*est fais foxy par celui ki cause
est de sa nature ; dont ois ki li donne nature u fourme, si
con li ouvrans, il done le movemens selonc tele nature.
Ensi les gens ki ont volonté sunt bien meiit par antre chose
ki n'est mie cause de le volonté ; mais ke li movemens volen-
trieus de volonté viegne d'aucun commencem^t de dehors,
ki ne soit oausQ de volonté, est impossible et de volenté ne
puet estre cause, se Dieus, non. Dont il s'ensiut ke Dîex
soit le volenté movans, si ke cis ki est faisant le movemeni
volentrieu de le volonté. Et ke nous tenons ke Dieus seule-
ment est cause de volenté, est pour deus choses : premiers,
pour ce ke volontés est poissance d*ame raisonàble, ki de
Dieu seul vient par création. La seconde chose si est pour
ce ke volontés a ordene et enclinance a bien universel et
commun, ki de toutes pars est bons, et aour tous autres
biens est biens ; pour cou k'il est à ce bien universel et
général parchouniers, es^se ensi con biens si^gulers. Or ne
D*AMOUR. 263
doûe mie cause particulère et singolère ^icliiiaiice générale
et universele ; par quoi il covient le Tolenté estre dé Dien
créée, si coq de cauae générale et iiniTerdele. Et oeste
volentée ki de Dieu est meute, tant eome au movemeiit
volentritt» n'eât mie de Diu meute par nécessité à une chose
dét^minée. Car à la pourvéance de Diéu^ apidrtient ië
nature des choses à garder et nient corrompre ; dont Dieu
muet toutes choses selonc lor ordene et lor nature. Si ke
des causes nécessaires vienent choses par nécessitet, et par
celés ki ensi u autrement pueent avenir, vienent choses ki
ensi u autrement pueent estre. Et pour ce ke volontés est
commencemens nient déterminés des œvres, ains est indifr
férens et s*a ossi bien à une chose comme à une autre , si
le muet Dieus en tel manière, ke ne mie par nécessité il le
détermine à une chose, ains est ses mevemens délivres et
frans, ore à une chose, ore à une autre, ne mie nécessités
à une chose, se ce n'est à ce à quoi naturelment ele est
meôte, si con au bien ens ouquél nule défaute n*est. Et ce
ke volontés est a aucune chose clertainé déterminée, est
par le délivre pooir ki en li est, dont ele s'assent u défas-
sent selonc ce ke li plaist. Li volontés aussi est meute ail
bien commun et universel naturelment et selonc sa nature :
car ce dist-on naturale ce ki en le chose est propre et covi-
gnaule selonc se sustance. Or covient le commencement
des movemens volentrieus estre aucune chose naturalment
volue, car 11 commencemens deâ choses sunt es choses natu-
relement et ds commencemens de movemens vqjentrieus
est II biens communs et universels, ouquel la volenté natu-
ràlement tent, et en tout cou ki affiert à volenté, selonc se
nature. Ne mie seulement par volenté nous désirons che
k'apiertient à la poissance volentrive, mais aussi ce ki aper-
tient as autres poissances et aussi à tout Tomme. Dont
264 LI ARS
naturelmeut les gens seulement ne voelent mie le bien com-
mun ki le Yolentë est movans, ains voelent aussi les autres
choses, ki coyignaules sunt as autres poissances , si k'ele
vient le connissance de voir, ki apertient al entendement,
et estre, et vivre, et si faites choses ki regardent les choses
ki apiertienent à la nature ; lesquës choses nous prennons
si ke celés ki sont movans le volentë, si con aukun parti-
culer bien et singuler.
CHAPITRE XVIII.
Cifl capitles moustre ke entendona ai est propre œTre de volante '.
Propre œvre aussi de volentë si est ententions. Enten-
tions,si con li nous le monstre, si est en autre chose tendre.
Or, tent en autre chose li œvre du movant et li movemens
de le chose meute ; car li œvre dou movant puet tendre et
tent à cou ke cis qui on a commande ovre, et li movemens
de le chose meute tent à çou ke ce ki est commandé soit
fait : et ke li movemens de le chose meute tent en antre
chose, est par l'œvre dou movant. Dont nous disons tous
commandans movoir les autres par lor commandement à
che à quoi li commandant entendoient et à quoi estoit lor
ententions. Or, muet li volontés, si con dit est, toutes les
autres vertus del ame , à le fin k*ele entent et est de sen
ententîon d'avoir. Par coi chose est apierte , k'ententions
* Cfr. S. Thomas', Somme théoL, 1 s., 2 p., q. xii et Aristotr,
Mot. à Nicom., IH, m.
D'AMOUR. 26B
est propre œyre de yolente » et ceste entendons n'est mie
sans plus de le an derraine : li ententions si regarde ]e. fin,
selonc ce k'ele est termes dou movement de le volentë. Or
paet-on prendre le terme dou movement , u selonc ce ke
c'est terme darrains de tout le movement, ouquel on se
repose, u selonc ce ke c'est aucuns moiiens, liqués est
commencemens de le partie du movement et fins u termes
d'un autre : ensi corne ou movement c'on iroit d'un lieu à
un autre , par aucun moiien , si con de A en G par B,
moiien; B si seroit termes, mais ne mie li derrains,
mais C, et de ces deus puet estre ententions. Si ke men
ententions puet estre de santë avoir, ki est mes fins der-
raine, et puet estre aussi m'ententions d'aler iver, ki est
li tiermes moïehs par lequel je puis ataindre le santé, ki est
le tiermes derrains ouquel on se repose ; dont encor soit
ententions to«isjours de le fin , ne convient-il mie k'ele soit
tousdis de le fin derraine. Et ceste ententions si puet estre
à pluseurs choses ensanle , plain est se les choses sunt
ensanle ordenëes, ke ele puet estre de celés, si comme ele
est de la fin derraine et de le moiiene ; si con les gens ont
entention et de faire le médecine et de le santé ki par le
médecine est faite; et de pluiseurs nient ordenées l'une
al autre ont bien les gens entention, et cou apert pour
cou ke les gens ellisent l'un devant l'autre, por cou que
li uns vaut mieus entre les autres conditions. Par quoi une
chose vaut mieus d'une autre, est k'ele vaut à pluiseurs
choses, et ensi apert ke li ententions des gens puet estre à
pluiseurs choses : et li movemens del entention de volenté,
si est uns à le fin et as choses ki sunt à le fin, ensi ke li
movement de le volenté sunt un et pluiseur à le. fin et as
choses à le fin, selonc divers regars, si con deseure a esté
dit. Et entendre à aucune fin u entention avoir de le fin
266 LI ARS
proprement et principalment , n*est mfe propre as bestes
mues. Bntention avoir de fin, est tendre en autre chose :
laquele chose apiertient au movant et à le chose meute,
selonc ce c*on dist entendre en le fin, che ki est meflt à le
fin par autrui ; ensi dist-on nature entendre u tendre en se
fin, si con meute à se fin par Dieu ki le goyeme ; si comme
on dist de le saiëte, k*eletenten sa fin. par le traieur , ki le
fin entent et en li tent. En autre manière tendre en le fin
apiertient au movant sans plus pour tant k'il ordene se mo-
vement u d*autrui en le fin ; laquele chose est sans plus
propre à raison et as choses ki ont raison en eles , et par
ceste manière les bestes mues ne tendent mie i le fin ; et
selonc ceste manière, dist-on proprement et principalment
tendre en fin et avoir entention de fin.
CHAPITRE XIX.
Cis capitles moustre ke élections est chose dont il affîert
à déterminer après che ke dit est *.
Déterminât ke c'est volentriu et nient volentrieu et de
volenté aussi, et ke bien et mal pueent estre volentrieu,
après afiiert à parler d'élection ke c'est. Et bien est raisons
c'en en enquière quant nostre ententions est à parler de
vertu. Car ele chiet en leresponse de le demande, ke c'est
vertus, et durement est propre à li : et ausi nous jugons
* AwsTOTE, Mot. à Nieofn., III, m, 1-2.
D'AMOUR. 267
sorent plus les metif s et les Tei*ttts psur élection ke hous toe
faisons pai* œTres. Car li boins ellist tousjoût^s le bien à
faire. Et si ne le fait mie aucune fie, pOûr aucun empêche-
ment k'il avoir pUet, et 11 inatvais edlist mal et aiicnnes âe
fiait boines cevres ; dont il apert ke boit et malvais ellisent
tottsjours selonc lor habis, mais tou.sjours il ne font mie les
cBvres. Élections aussi sanle mont prochaine à rolentë ; pat*
qnoi après ce ke de ce ki est volentrieu avons parlé , bien
est drois c*on d'élection parole. Élections si sanle estre
volentrientés, mais ce ne n'est mie un. Car volentrivetés
est plus généraus. Car tout ce ki est elltit est volentrieu ;
mats tout ce ki est volentrieu n'est mie ellnt. Car enfant et
bestes œvrent volentrievement et si n'ellisent point; car il
n'uevrent mie par délibération , ne par le cors de raison et
par avis. Les choses aussi volentrieves snnt tous volues,
ensi que quant on sourvient li û les gens se cotnbatent, on
vient tost le bien del un et soudainement. Mais élections
n'est mie soudainement, ains est par enqneste, liqués vaut
mieus u est plus acceptables.
CHAPITRE XX.
Cifl capitles preuve ke ooncapiscence, ne ire, ne volentés
ne snnt mie élections '.
Aucun porroient quidier ke élections fust concupiscence
pour ce ke li movement de eascun de ces deus sunt en bien
* Ce chap. est la paraphr. (I'Aristotb, Afor, à Nieom., III, ui, 3-9.
€fr. $. TsoMAS, Somme (héol.^ Ht ««i ^i p- q* mupaiHm.
Â
268 LI ARS
simplement u apparant; autre disoient ke c'estoit ire, pour
oe par aventure k'en cascun a un usage de raison. Car cis
ki est iriés, juge ke li méfiais ki fais li est, est dignes
d*iestre vengiés. Aucun au si ki regardent k'ëlections estoit
sans passion, le metoient en le partie rainable, tant con
pour l'appëtit ki dësire , et ensi estoit ce volentes ; u tant
con pour le concevoir u Tenprendre » et ensi disoient-il ke
c*estoit oppinions. Et en ces quatre choses sunt pris li com-
mencement de toutes les œvres humaines, car par le con*-
cevoir u Temprendre des choses, nous avons raison, à
laquele opinions apertient. Par Tappëtit raisonable avons-
nous volentet , par Tappétit sensible avons-nous le move*
ment courouchant, auquel s'ensiut ire, et le movement
désirant auquel il s*ensiut concupiscence. Et cil ki ensi en
parloient, ne sanle mie voir disant, car ire et concupiscence
sunt commun as choses desrainables , si comme as bestes
et as hommes, et élection non. Gis ki est nient continens,
ensi k'il appara ci-aprës , œvre par concupiscence, mais il
n'ellist point. Car il ne demeure point en son avis, ains
sieut se concupiscence, et li continens si ellist et n'œvre
mie selonc concupiscence et son désirier, car il contresta
fort à son dësirier et se concupiscence. Et encore à ëlection
est concupiscence contraire ; car li continens et li nient
continens se désirent lor voloirs à acomplir, et élections lor
défient; mais en ces ne sunt mie li désirier contraire; car
cascuns si désire son délit à porsiuwir, encor soit li désirs
dou continent venons par élection. Concupiscence aussi si
est tousjours avec délit , pour le présence c'on a u bée à
avoir de le chose désirée, u' ele est tristable pour çou c*on
mie n*a ce c'on désire. Car toutes passions, si comme est
dessus dit, ensiut délis u tristece. Mais élections puet estre
sans passion, sans plus par jugement simple de raison , si
D'AMOUR. 269
•
k'ele n'iert délitable ne tristable « et ensi élections n*iert
mie concupiscence. Et ne sanle mie aussi élections ire, et
mains ke concupiscense , car ce ki fait est par ire, est fait
moult soudainement, et encore sanle ke ire ait un décours
et usage de raison, en tant ke li ires commence à oïr le
raison, jugant ke li méfies doit estre amendés; mais il n'ont
mie parfaitement le raison ki détermine le manière et l'or-
dene et le tans, quant ce doit estre amendé; ains soudaine-
ment vient avoir li iriés vengance dou méfiait, dont il boute
hors délibération, ki est nécessaire à élection. Ke volentés
aussi ne soit mie élections apert, encore sanle-ce k'ele soit
prochaine à volenté. Ces deus, élections et volentés, apier-
tienent à une poissance, si comme al appétit raisonable,
selonc lequel volentés est. Mais volentés me nomme le fait
simplement, dont par volenté ce bien désire ; mais élections
dist aussi le fait de celé poissance ; mais c'est selonc ce k'il
est raportés en bien, selonc ce ke cis biens apiertient à
nostre œvre, par leqaele œvre, en aucun bien nous nous
ordenons. Dont volentés est en bien simplement et élections
en bien selonc ce k'il est raportés à nos oevres. Élections
proprement si est des choses humaines, car ensi con li
volentés est de le fin, si con dit est, ensi élections est des
choses ki sont à le fin. Or puet-on prendre fin en deus
manières, u pour aucune chose, u pour aucune œvre; et
quant aucune chose est fins, il covient k'aucune chose
humaine i sourviegne, u en tant k'aucuns fait aucune chose
ki est fins. Si con li fisiciens fait santé, ki est si fins, de
quoi ou dist ke faire santé est li fins dou fisicien ; u en tant
k'aucuns use de le cose ki est fins et le maintient, ensi k'al
aver est fins deniers et li possessions et li usages de
deniers ; en tel manière devons dire ens es choses ki sont
à le fin ; car il covient ke ce ki est à le fin soit aucune œvre
rro Li ARs
u aucune chose faite par ancime œvre, par leqtiele on &it
ce ki est à le an» a <»i en use, et eelonc œete manlëfe est
tousjdvrs élections de^ oBTres humaines et de bien sekmc
cou k*il est raportës à nos œyres. Et li biens , selonc cou
k*ii est simplement conchefis n'est possible ne nient pos-
sible ; car c^est uns concevemens simples ; mais quant eîa
biens est comparés â nous u â autre chose » si puet estre
impossible u possible. Dont tes volentés est dite, k*ele pu6t
estre à impossible, si ke nous volons estre nient mortel.
Estre nient mortel n*est mie Impossible, car Dieu est nient
morteus : mais ki compère immortalitet i naos, c'est impos-
sible ke nous soïons nient mortel , et tde Tolenté poons
nous avoir; mais élections n'est mie as choses impossible.
Car nus ne diroit k'il elliroit ce k'il cuideroit simplement
impossible, k'il ne fust tenus pour droit fol. Nus seins d'en-
tendement n'ellist à estre Diex, u sallir desour les nues,
enoor puist-il par aventure à ce avoir volantet. Li raisons
pour coi élections n'est mie des choses Impossibles est pour
ce ke tousjours élections si est ra^rfée A nos œvres , et
les choses ki par nous sont faites ne nous sunt mie impos-
sibles. Dont il covient ke élections ne soit, se de choses
possibles non, u c'en quide possibles. Li raisons aussi pour
coi on ellist aucune chose, si est pour ce k'ele maine i le
fin ; mais ce ki est impossible, ne puet nus fins ataindre,
dont nous prendons un signe ; car si comme il aparra d-
après, quant en consillant, on est venu i ce c'on tmeve
chose impossible, on laisse tout ester, aussi c^on ne voeille
plus avant passer, pour ce c'on ne porroit le fin c*on enteont
attaindre. Car le fin ne poet-on ottaindre , ne li fins n'est
possible , se les choses ki à le fin sunt , ne sunt posslMes.
Nus ne se muet à ce ke impossible est, dont nus ne tent à
aucune fin, se ce n'est par ce k'il apert ke ce ki est à le fin
D'AMOUR. 271
est possible. Par autre raison pnet-on moustrer ko Tolentës
n'est mie ëlectio&s : car Tolentës pnet estre as choses , ki
par nous ne sont ne ne pueent estre faites ; ensi ke se nous
vdons ans dens combatre, nons volons bien ke 11 uns venke»
mais nus n'ellist tex choses, ki sunt faites par antrui, mais
ce c*on quiàé ki puist estre fkit par lui. Volentës aussi si
est d'aucune chose ki est fins , si ke de santé voloir ; mais
élections si est des choses ki sunt pour le fin , si ke nous
n'ellisons mie santé, mais nous le volons, et ce par quoi
avoir le poons, si con les syrops, les médecines, nous elli-
sons ; et selonc ce regart ke ce ki ore est fins, aucune fie
est ordene à autre fin, si puetK)n dire ke élections est de
fin ; mais ce n'est mie de fin simplement, selonc ce ke fins
est, mais selonc ce ke fins est ordenée à autre fin ; dont
adont flna n'est mie proprement à parler, mes diose ordenée
à le fin. Ensi ke se je metoie boire u mangier pour fin, ce
ne seroit mie ellut, mais volut. Mais se metoie pour fin le
cors remplir, ce seroit voUut et nient ellit, car je volroie le
cors remplir, et dont porroit boires et mangiers estre ellus,
8) con chose ordenée à le fin , liquex selonc le regart de
devent estoit fins et volus. Mais li derrains fins en nule
manière n'est eslute, mais volue ; car élections, si con dit
esty ti est des choses, ne mie selonc ce k'eles sunt fins,
mais selonc ce k'eles sunt à fin ordeuées, et li derraine fins
à autre ne puet estre ordenée. Et jà soit-ce chose ke li
volentés et les gens par nécessité le bien commun et géné-
ral, ouquel nus biens ne faut, voelent, si con dit a esté, si
ke les gens par nécessité voelent estre boneureus, si k'il ne
pueent voloir nient estre boneureus, toute voies élection
n*est mie nécessités , ne les gens par nécessité n'ellisent
mie. Car âecti<m8, si con dit a esté , n'eet mie don bien
darrain, ki biens est trës-parfais, ouquel riens ne faut, mais
s
I
272 LI ARS
des choses» lesqneles sont bien singoler, liqael faillent
d'avoir tous biens en ans. Liquele défauie a sanlant d'aucun
mal* si ke ces biens, ki aacuu mal ont ensi en eans, les
gens par nécessité ne sunt mie constraint d'eslire, mais
delivrement, sans constrainte , les pneent ellire u refuser,
les divers regars ke d'eaus pueent avoir ; universelement
nos ellisons che ki est en no poissance et par nons paet
estre ouvret.
CHAPITRE XXI.
Gis cftpitles preuve ke opinions n^eet mie élections*.
Mais ke opinions n'est mie élections puet-on ensi mous*
trer. Opinions comunement à parler s'estent ; si puet estre
à toutes choses , car ele puet estre à choses nécessaires et
ki ne sont mie en no pooir et as choses impossibles aussi ;
mais élections est as choses ki pueent estre par nous
ouvrées, u c'en quide ke par nous puissent estre faites.
Opinion aussi on dit vraie u fausse ; mais élections est dite
bonne u malvaise, et ensi apert ke toute opinions n'est mie
élections. Nous sommes aussi tenut pour bon u pour mal*-
vais, pour ce ke nous ellisons le bien, mais nous ne sommes
pour maise opinion u bonne, vraie u fausse, se nous l'avons,
tenut pour bon u pour mal vais. Élections aussi si est selonc
* Continuation de la paraphrase d*ARi8T0TB, Mw, à iVt^om., II, m,
10-15. Cfr. S. Thomas, Stmtu ikéol^ loe. cU.
D'AMOUR. 273
nos œvres et plus les regarde. Car par élections poursi-
vons-nous les choses ki sont selonc nos œvres u nous les
filions; mais oppinions si est des choses , ke ce sunt, ne
keles eles sont ; si ke nous ariens opinion ke c*est pains, u
ques, u à quoi il vaut, u comment on en doit user; dont il
apert ke élections est de nos œvres et opinions des choses.
Encore une autre raison, li perfections d'élection si gist en
un adrecement del appétit , selonc ce k'il ordene drpiturië-
rement aucune chose à aucune fin, et ensi est bone et est
en ce loée ; mais li perfections del opinion est vérités, et
s'est loée en ce k'ele est d'aucune chose vraie. Et puiske
les perfections de ces deus, c'est d'opinion et d'élection,
sunt diverses, et eles aussi. Nous aussi ellisons ce ke nous
savons plus estre bon ; mais opinions est sans certaineté,
car nostre opinions est de ce ke molt pau savons. Nous
avons aucune fie l'opinion universele, c'est commune de
trës-bones choses, et si élisons le pieur souvent par défaute
de bon jugement. Mais s'opinions soit premiers k'élections
u le contraire, poroit estre doutance, et tant come à ce
propos à moustrer, c'opinions et élections n'est mie un,
n'a point de différence ; toutevoies doit on savoir k'opinions
ki apertient à le poissance connissant à parler^ selonc li
est premiers ke ne soit élections ki apertient à le poissance
appétitive, c'est désirable ; lequele se muet à le connis-
sance ; ensi que premiers avons opinion ke nous buverons
u mangerons, ançois ke nous ellisons boire u mangier.
Aucune fie par aventure avient bien ke élections est pre-
mière ke opinions ; si ke quant aucuns a aucune chose ellute
et durement est à li afBis et l'aime, li opinions k'il devant
avoir par cele élection puet bien estre muée ; ensi que s'au-
cuns ne tenist mie une femme à biele, et après l'en amast
d'amours par amours ; s*opinions seroit par cele élection
muée, et ensi seroit l'opinions derraine k'élections.
274 LI ARS
CHAPITRE XXII.
Ci8 eapitleê devise quel choee est ëlectionft *.
Puiske moustret est ke concupiscence, ne ire, ne. Tolen-
trievetés, ne opinions, ne sont mie élections, si disons ke
c'est et quele, si disons k'élections est volentes, encore ne
soit mie toute volentes élection, si ke desenre est dit, et ne
mie sans plus volentes ; ains covient k'ele soit consillie. Car
tant con li volentes est simple, n*i a point d'élection ; mais
quant cousaus sorvient, ki est uns destours et une enqueste
de raison , adont ce ki devant estoit simplement volu , est
par ce conseil ellut. Dont il apert k'élections est parfaite
œvre de raison et d'entendement, selonc aucuns regart. Bt
ce sone li mos d'ellire, par décours de raison l'un de Tautre
ellire; et ensi apert ke élections est volentes consillie. U
sanle k'ens ou non d'élection ait deus choses , dont l'une
apiertient à raison u l'entendement , et li autre à volenté*
Li entendemeus u raisons si est en aucune manière première
que volentes et ordonne ses œvres ; en tant ke volentes tent
en ce ke proprement le doit movoir, selonc ordene de rai-
son, par ce ke li vertus comprendans u connissans à le dési-
rant» ce ke naturalment Le puet movoir, représente. Ensi
celé œvre par lequele volentes tent œ aucune chose , ki
devant li est mise, si con bone, par ce ke cis biens est orde-
nés par raison en aucune an, est en une manière de volenté
* Cfr, AwsTOTK, Mer. à Nictm., III, m, 16 et S. Thomas,
Sm/me ihéoL, hc. eU.
DAiiouR. m
et en une antre de raison. Car celé œvre est de volentë
selonc une manière d'ordene, ki li est ens mise par vertnt
soyeraine, si con par l'entendement u raison; et est del
entendement pour tant k*à la volentë la cose movant pré-
sente. Et pour cou k'élections si est parfaite, ou movement
del ame, au bien ki est ellus , si ne est mie élections très*
proprement œvre d'entendement u de raison , mais de
Tolenté ; par lequel on tent ou bien ki est ellus. Et ensi
apert ke élections est œvre de la poissance désirant. Et
ensi poons veîr k'élections n'est mie ens es bestes mues.
Car con à élection apiertiegne prendre devant l'un en regart
al autre, il covient ke ce soit en regart as pluiseurs choses,
kî pueent estre ellutes, et pour cou, ens es choses ki dou
tout sont déterminées à une chose , n'a mie élections son
Keu. Or a différence entre Fappétit sensible et volentet. Car
K appétis sensibles est déterminés à aucune chose singu-
1ère, selonc ce ke nature l'ordene, ki le governe. Et li volon-
tés aussi est, selonc ordene de nature, bien à une chose
commune, ki est li biens communs déterminés; mais ele
n*est mie déterminée en regart de biens singulers u parti-
culers. Et pour çou est propre à le volonté d'ellire, et ne
mie al appétit u désirier sensible , ki seulement est ens es
bestes mues, et pour ce ne dist-on mie ke les bestes mues
aient élection ne ellisent proprement à parler.
276 LI ARS
CHAPITRE XXIII.
Cis capitles devise quel chose est consaos, et de quele chose
on se doit consillier et de quele non *.
Après ce ke nous avons parlet d'élection^ liquel est
nécessaire à vertut, de lequele nostre priucipaus enten-
tions est ore à parler ; par lequele élections , nous jugons
les meurs et les vertus, si con dit est, et élections ne soit
mie san conseils et consaus si chiet en le response, quant
on demande ke c*est élections, car c'est volentés consillies ;
bien afBert dont c'en parole de conseil, ke c'est, ne comment
doit estre fais, ne se de tout doit estre consaus. Consaus si
est uns nous ki puet venir u estre dis de cou ki vaut autant
k'avoec, et savoir u sentir, si ke consaus soit aussi con
avec autrui, aucune chose savoir u sentir; u consaus puet
estre dis de cou ki est à dire avoec et sens, dont en aucim
langage on dit consens, c'est ce k'il doit estre avœc autrui
sens, si con ce ki consilliet est, doit estre aussi con nus le
seûist et fust seul ; u consaus puet estre dis de çou ki est
avec u ensanle et sir ', si ke consaus si doit ensanle sir,
pour ce ke consaus si est des choses singulëres, ki sunt
nient ciertaines, et à ce k'aucune chose nient ciertaine soit
conneiite, il covient molt de choses regarder ki par un seul
* Le oommencement et la fin de ce chapitre sont tîr^ de
S. Thomas, SiMfM MoL, 1 s., 2 p., q. xiv, pasfifn.
* f ConsUtum pour conMium^ exprime une aasemblëe où plusieurs
siègent (contident). » S. Thomas, Somme théoU^ îoc. Ht,, art. 3.
D'AMOUR. 277
ne pueent mie bien estre avisées : et pour ce à consillier se
metent pluiseur ensanle, par coi ce k'al un n'apert u k*il ne
connoist, puisse li autres aviser ^. Et premiers si deman-
dons se toutes gens se conseillent et doivent consillier de
toutes choses, si ke caskune chose soit consillable, u aucune
le soit et aucune nient, et s'on doit avoir d*aucune chose
conseil et d'aucune non. Et nous n'entendons mie des choses
conseillables et de conseil, selonc ce ke li non sachant et li
sot se conseillent ; mais nous entendons selonc ce ke li sage,
et cil ki ont entendement se conseillent. Car cil ne se con-
seillent fors de choses, ki de lor nature teles sunt ke d'eles
affiert à avoir conseil, lesqueles sont proprement consil-
liables. Premiers mousterrons desquës choses nus sages ne
se conseille : nus ne se conseille de choses ki sunt et ont
esté tousjours et seront u jà ne seront, si con de Dieu et de
ses angeles, u se Dieus jamais dëfaura ; ne aussi des choses
ki se muevent tousjours en une manière. Nus ne se con-
seille se li solaus se lèvera demain, se ce n'est en tant*c*on
puet ces choses ramener et appropriier à nous et à nos
œvres ; si k'aucune fie vaut mieus en aucun tans aucune
chose faire, quant li solaus est haut k'en autre ; et tel con-
saus n'est mie dou soleil en li, fors pour nostre œvre, k*en
tel tans nous volons faire. Nus aussi ne se conseille des
choses ki sunt en movement, ki le plus sovent aviegnent
selonc une des parties, ensi ke s'il plouvera en yvier, u il
fera chaut en esté. Ne consaus n'est mie des choses de for-
tune, si ke se je vois fouir en un champ, je ne me conseille
mie se je troverai un trésor ; car tels choses ne puèent mie
avenir par nostre apensement. Ne aussi n'est mie consaus
de tout cou ke les gens font : car cil de Hongrie ne se con-
* Ce qui suit est tire d'ÀRiSTOTB^ MoraU à Nicom.y III, iv, 1-7.
u AÏS »*ÂMOI}K. — 1. 18
1
278 U ARS
seillent mie comment H François vainkeront les Arrago-
nois ^ . En vaines choses et de pau de value ne metés vo
pensée ne vo conseil, et de pluseurs de tes choses ne serés
mie curieus, ne pour chose dont gaires ne vous est, ne ten-
ciés ne ne soiiés en riote. Puis dont ke de toutes ces choses
ki dites sunt, nous ne nous consillons, desqueles est dont
nos oonsaus? Nos consaus si doit estre des choses ki sont
en no poeste et ke nos pubsons œvrer. Car tous consaus si
doit estre ordenës à aucune œvre et k'il s*ensience ke con-
saus si est des choses ki par nous pueent estre faites apert;
car il sont quatre causes : l'une si est de matère , ki est
commeucemens des choses ki se muevent tousjours en une
manière u le plus souvent ; Tautre si est nécessités, ki est
cause des choses, ki tousjours sunt en une manière, et for-
tune u cas ki cause est des choses ki avienent sans Tenten-
tion del ouvrant. Encore est une autre cause si con li enten-
demens et cou ki est fait par Tomme, ensi ke volontés et li
sens del home ; et ceste cause s*est diverse en divers
hommes ; car cascuns se conseille de ce ke par lui paet
estre. Et puiske consaus n*est point des trois choses deseur
nommées , il covient k'il soit de ce ki par nous puet estre
fait, ki est ens ou pooir dou consillant.
* Il n^j B dans cet exemple aucune allusion à des ëvënements con-
temporains de Fauteur : celui-ci a simplement donné une tournure
moderne à la version d'Aristote, qui dit en cet endroit : « Un Lacëdé-
monien n'ira pas délibérer sur la meilleure mesure politique qu*aient à
prendre les Scythes. >
D'AMOUR. 279
CHAPITRE XXIV.
Cîs capitles devise quantes manières de choses sunt en no pooir,
à prendre en général.
Et puiske consaus ne doit estre fors de choses ki par
nous pueent estre faites et ou pooir du conseillant^ si regar-
dons quantes manières de choses sunt ki en no pooir soient,
desqueles nous nos devons consillier. Si disons k*en com-
mun et général il sunt cink choses dont il affiert c*on con-
seille. Car con consaus ne soit fors de bien, et s*il est de
mal fëre , en tant c*on le doit fuir et mal à fuir a aucune
manière de bien, il coyient les choses consillables deviser,
selonc ce ke li bien ki par nous pueent estre fait sunt devi-
set. Or sunt li bien devisët, car il sunt une manière de biens
dedens nous et une autre manière dehors ; et selonc les biens
de dehors sunt trois manières de choses conseillables , et
selonc celés de dedens deus. Or sunt des biens de dehors
aucun prouâtable , ensi cou les rentes et li avoir : il sunt
aussi aucun bien sormontant les proufitables , ensi comme
honeurs, franchises et segnouries et si faites choses. Pre-
miers dont nos nos consillons des prouâs et des biens prou-
fitables, si con de ciaus sans lesquels la vie humaine ne puet
estre soustenue ; et puis no& consillons de pais et de guerres,
si con des choses ki sunt ordenées à franchise et à honour.
Après doit estre consaus comment les viles et li paiis doit
estre garnis, par lequele garnissure les honeurs et li proufit
sunt gardet. Selonc aussi les biens de dedens , selonc cou
280 U ARS
ke cil bien sunt double , se sont il deus manières de con-
saus. Car il est uns biens de cors, dont il est uns consaus,
si ke de viandes ki muées sunt en la nature des gens. Uns
autres biens est si con li biens del ame ; et ensi est uns
consàus des lois dou paiis et des viles. Car les ententions
de ciaus ki les lois font, doit estre à ce c*on face les gens
vertueus, et vertus est biens spirîtueus dedens nous. Cil
dont ki se conseillent dou proufit des viles, il doivent regar-
der queles et con grandes les œvres de le vile sunt, et ù on
les prent, par coi, se poi en i a, on les engrange, et se trop
on les ap^tice ; et aussi quex li despens, s*il sunt trop grant,
il soient amenrit, car ne mie sans plus on devient riche par
les rentes à engrangier, mais par les despens à amenrir.
Il n'est nus plus biaus gaains ke dou sien bien garder, sans
cheïr en avarisse. Se consaus est aussi de pais u de guerre,
asqueles il s*ensieut franchise et honeurs, regarder doit-on
con grans li pooirs est maintenant de le vile ou* dou paiis,
pour lequele on se conseille, et aussi con grant poroit estre
cis pooirs, fust par autre aiwe u amis, et quel cil sunt u
corageus u hardis u paoureus et couart, u s*il sunt à cheval
u à piet ; et aussi devons savoir , s'il ont point d'esprueve
de bataille et comment il se sunt aucune fie combatut, et
ne mie sans plus d'iaus savoir le devons, mais de lor aiwes,
et de ciaus asquex il ont eut affaire; et s'il sunt aussi cora-
geus et si hardit encontre estranges, comme il sunt entre
aus-mismes , et encontre lesquels c'est doutable chose de
combatre et encontre lesqués non. Et tout çou doit-on avi-
ser por avoir milleur pais, par quoi s'on n'i puet avoir
honeur, boin fait fuir le honte, et s'onneur aquerre pueent,
s'il pueent par ce savoir se bon se fait combatre. Moût de
choses puet-on par sens et par conseil aquerre, c'en ne puet
mie avoir par poissance de bataille ; dont il besoigne en
D'AMOUR. 281
teus affaires grans avis : car longue porvéance de bataille
fait hastive yictore. Et ne mie sans plus nous devons regar-
der de nos gens la venue , mais de nos aversaires aussi,
comment il se sunt u à no gens u as autres combatut , u à
mains de gens u à plus , u s*il ont vaincut u este vaincut.
Car par un sanlant, si donne-on conseil d'un autre cas san-
lant. Et se de le garde dou païs et de le cite nous consillons,
regarder devons, quans lieus il i a à garder, et queles
gardes il i affîërent u à piet u à cheval, et quel sunt li lieu
u fort u foible , et liquel ont plus grant besoing de garder
et de plenté de gardes. Et ce ne puet mie bien faire cis qui
le païs n'est conneûs par &oi il mete et roste gardes là u
pau u trop en a ; et mete covignable garde en cascun lieu,
selonc ce k'il sunt fort u foible. Ki se conseille de biens de
dedens, si con sunt li viandes et li boire, il doit regarder
combien il en souâst et puet soufire au lieu dont il se con-
seille et combien de lui-meismes cis lieus en puet avoir, et
combien on en puet amener par estraignes gens, et par
quel gant ce porra estre amenet. Et ce co vient savoir celui
ki bien voet consillier de ces choses, par quoi on face
estatus et commandemens covignables à ce ; par quoi seure
cose est avoir pais à plus fort de lui , et. à chiaus ki sunt
proufitable as viandes et as boires.
282 Lî ARS
CHAPITRE XXV.
Gis capitles devise manières de governemens et de correptions
contraires, ne mie de principal entention et puis devise ques
choses font à estre de consaus.
Et se consiliier volons de loi faire et d'onnour, moult
près et sagement nous devons aviser. Car li lois si est li vie
et li sauvement dou peuple. Car mal lor fait laissier et si
les enorte à vertut et parce ke de signerîr sunt diverses
manières et de viles govemer et de païs, si covient les lois
diverses par quoi il covient celui ki les lois fait prendre
garde à diverses manières de signerie ; et pour ce ke cou
apertient a autre matère , comment ne queles lois on doit
mètre ens ou païs et ens es viles, si nous en sou ferrons ore
de parler; mais tant en poons dire, ke toutes les lois ki
boines doivent estre, doivent estre faites pour le peule à
garder de mal et aus bons faire et vertueus. Et ces diverses
manières de signerie et de govemer si sunt : Tune si est
c'on apiele roïal , et c'est quant li sires riule et gouverne
une vile u un païs au bien et au proufit dou païs et des
sougiés ; et plus quiert li sires et li governères, et entent
au proufit de ses sougis k'au sien propre ; et le sanlant à
ceste signerie a li preudons en sa maison , là ù il governe
sa feme et ses enfans à lor proufis. Li contraires à ce roi
si est li tyrans ki sires est tout sens et n*enteut mie au bien
de ses sougiës, mais au sien et ses voloirs. Une manière
autre si est quant pau sunt gouverneur, u par lor sens u
D^AMOUR. 283
parce k*il plus i^unt vaillant; et toutes voies il entendent le
bien don commun ensi c'on doivent faire eskievin. Et li
contraires à cesti-chi, si est quant pau sunt govemeur et si
entendent plus à lor proufis ke dou peule. Li autre manière
si est quant pluiseur signourissent et governent pour le
proufit commun des sougis, et li contraires à cesti si est
quant cil pluiseur chacent lor preut et plus ke dou peule.
Et de toutes ces manières li signerie et li governemens
roïaus est li mieudres et ses contraires li pires ; dont toutes
les autres manières sunt dëfaillans de la milleur signerie.
Dont puiske les lois doivent estre faites pour le commun
proufit, bien affiert ke par grant conseil soient avisées ançois
k'au peule soient dénonchies. On ne se doit mie trop haster
en Gonsaus rechevoir et doner. Celui tient on pour sage, ki
tost entent et tart juge. Cil se haste de repentir ki tost
juge ; car hastiv conseil sieut repentance. Riens ne doit
estre soudain, ains doit-on tout cou qu'apiertient à le
besoigne par devant regarder. Car ki bien avisés est, il ne
dist mie : « Je ne quidoie pas k'il detist ensi avenir, » car
il ne doute mie, ains aient; il ne souspechonne mie, ains
se garde. Se li consilleur tost respondent et par acort, tost
les doit-on en ce contrester, en moustrant le contraire de
lor conseil, par quoi lor pensées soient alongiés et lor con-
seil recargiet, et par bonne délibération puissent le milleur
ellire. Moût doit-on prisier et trop est biele délibérations
et demourance soufissans ens es consaus. Toute demorance
est haineuse, mais ele fait le sage : hastivetés ou désirier
sanle demeure, maiement délibération devons-nous avoir
de consaus à rester les choses ki contraires li sunt, si con
ire, haine, désirs de délis et hastivetés. Ire enpéche le
corage, par quoi ne puet voir entendre ; haine jugement
pervertist, car amant et hayant ywelement ne jugons.
284 U ARS
Désirs de délis , maieroent de ciaus de luxure , est li plus
mortele pestilence ki soit de*natare as gens otriie. Cis désirs
fait le trai'son dou paiis , le destruction du commun, les
privés consaus as anemis. Nus maus, nule dolenrs n*est,
ke désirs de luxure ne aiwe à emplir ; li désir des délis sont
portes d*infier, par lesqueles on va à le mort d'infier ' ;
lequel désirier, s*autrement oster ne le pooitron, li cuer
ancois afferroit à esrachier ; riens il n*aime fors ce ki nuist.
La biautés de la feme esléece le face del homme, et desour
tous ses désiriers, met le désirier à li *. La lumière aussi
del entendement, par lequel sunt donnet li bon consejl, li
délis à désirs, oscurcist. Ki saroit les gens nient connis-
sans et Dieu pardonnant, si devroit-il desdaignier péchiet,
pour le vilonnie ki est au péchiet faire. Et ensi apert queles •
les choses sunt et quantes ki par nous pueent estre faites.
CHAPITRE XXVL
Cis capitles moustre de ques choses on ne se conseiUe mie , n ne
doit consiilier, u petit on s^en conseille et met aucuns notables.
Selonc aussi les œvres des ars ke nous faisons, lesqueles
ars ont certaine manière d'ouvrer et par eles sunt soufiBs-
sans, en tel manière ke li efiës de celé œvre, c'est-à-dire
ce ki de celé œvre vient, ne dépent d'avenue d'aucune
chose de dehors. Selonc tex ars, ne sunt mie conseil, ensi
* Prov. vu, 27.
* Ecclù, XXXVI, 24.
D'AMOUR. 285
con del art d'escrire. On ne se conseille mie comment on
doit escrire ne traire les lignes des letres» car li ars meismes
l'aprent ; et si ne dépent fors del art li efiës et de le main
ki escrit, si ke c'est ciertaine chose ^ Mais nous nous con-
seillons de choses doutables, ki par nous pueent estre faites,
et en eles ne sont certaines. Car consaus est une manière
d'enqueste et ce solomes enquerre ke nous est doutable. Et
k'aucune chose ens es œvres humaines ne soit mie doutable
de deus choses vient. L'une pour ce ke par déterminées et
ciertaines voies, manières et œvres, on va et œvre à fin
ciertaine et déterminée, si comme ens es ars ki ont voies
et manières ciertaines d'ouvrer. Eu autre manière est chose
nient doutable che ki point n'a de force, se li chose est ensi
faite u autrement ; et ces choses sont celés ki poi aiuwent
u grièvent à aucune fin ataindre. Et ce k'ensi est pau, rai-
sons le prent aussi con ce fiist riens, et pour cou de deus
choses ne nous consillons point, encor soient-eles ordenées
à aucune fin, c'est des choses ensi con de nule ou petite
value. Et des choses ki déterminées sunt comment on les
doit faire, si cou des œvres des ars, desqueles on ne se con-
seille point u pau, mais on a bien d'eles aucun avis et con-
jecturation, liqués n'est mie proprement consaus. Et ne mie
en ces ars s'on se conseille, nous nos conseillons d'une ma*
nière. Car nous nous consillons ens es unes plus k'ens es
autres, selonc ce ke eles sunt u plus u mains ciertaines, et
des mains ciertaines est plus grans consaus, et ki plus de
manières diverses d'œvres en li a ; si ke nos nos consillons
plus en médecine, là ù il covient regarder le nature du
malade, là ù moût affîert à regarder, et en l'ordenance dou
roïaume, ke nous ne faisons en l'art de luttier u d'escremir,
* S. Thomas, Somme théoh^ l^s., 2«p., q. xiv, art. 4.
286 LI ARS
Et plus aussi nos nos conseillons des ars ke des sciences,
pour cou ke les sciences sunt plus ciertaines. Et ensi apert
pour cou ke dit est, c'en se doit consillier des choses ki
sovent avienent, dont nient ciertain est comment eles aven-
ront, et ki ne sont mie ciertaines à une partiel En ses
consaus se doit-on aviser et pourveïr, par quoi voirs i soit
dis et k'nvenir en puet u biens u maus, amours u haine,
tors u drois, conquest u dammages, pais u guerre, et maie-
ment les causes des choses c'en bée à faire. Car par con-
noistre le commencement puet-on conjecturer et aviser le
fin. En trois parties covient le sage corage estre partit :
en choses présentes ordener, les à venir à Jpourveïr, les
passées à recorder. Ki ne se recorde des passées, il ne set
k'il fait ; ki de celés à venir ne pense, nient sagement chiet
en tous meschiés. Bien doit-on aviser et biens et maus, par
quoi on puist plus legiërement les maus porter, car li dar
pourveiit mains bléchent, et des biens nient fourjoiir, car
sans corage de sage, bonnes fortunes honestement, fort
est à porter. Li bien ki vienent as gens, se par vertu ne
sont soustenu, chaient, par quoi les gens estainent. Li sages
doit avoir mémore, maieraent de se propre condition et estât
et de le divine puissance , par quoi deseure son estât ne
s'eslieve contre Dieu par orguel. Et par ceste mémore a
enorter et retenir. Orent li Romain anchiien une coustume,
ke quant aucuns vainquiëres revenoit à Rome, ki eùist
aucun roïaume desous le pooir de Romme mis, on li faisoit
trois manières d'onneur : li première si estoit, k'au venkeur
venoit tous li pules joiaus encontre ; li seconde, ke tout si
prison derière lui venoient, les mains loiies ; la tierce si
' Ce qui précède est emprunté à Akistotb, Mot, à Nicatu,^
III, IV, 8-10.
D'AMOUR. 287
estoit k*il avoit yestue le cote Jupiter (uns leur dieu) et
séoit en un kar d'or ke quatre blanc cheval traioient et le
menoient jusques en Capitoile, ki estoit li maisons dou
Conseil.
Et pour cou k*en ces honeurs cils ne fust sovenans de
soi-meismeSy se li faisoit-on cel jour trois molestes ; la pre-
mière k'ayec li, sour le car, metoit-on un sîerf, pour cou
c*on donnoit espérance à tous, combien k*il fussent de serve
condition, de venir à tele honoire, se par proece aquerre
le pooit ; le seconde ke cis le buffioit, ke trop n'en s'enor-
guellesist, et disoit : « Connois ti-meisme et ne t'enorguellis
c mie de si grant honeur. Regarde deriëre toi et te sou-
te viegne ke tu es bons. » La tierce moleste u vergongne
si est ke ce jour li pooit-on dire toutes les laidures et vilon-
nies c'on voloit, sans nule amende faire, et en ce les voloit-
on acoustumer, par coi il eûissent mémore de lor estas,
dont ne obéissent en orgueil. Le memore aussi de le mort
li anciien avoir voloient, dont acoustumé estoit, ke tantost
ke li emperères estoit couronnés, li faiseur des tombes
venoient à li pour li demander quele ne de quel métal u
de quel marbre, il voloit c'on fesist se tombe. Li mémore de
le mort est li frains ki refraine les gens, k'il ne keurent al
ampleté de covoitise, de glore, de luxure et d'autres visces,
dont Salemous dist : < Aies mémore de te fin et jà ne
pécheras ^ > et pour cou dit-il : « mieus vaut aler à le
maison de pleurs k'à celi de joie, car en celi recorde-on le
tin de cascun ^. »
* Eccli., VII, 40.
• EecH; VII, 3.
288 LI ARS
CHAPITRE XXVII.
CiB capitles devise ques consilleurs on doit avoir, et met plaisenra
bons enseignemens et moustre ke parce c^on tient les gens pour
bons, il enarrent les gens à ans acroire.
Consilleurs aussi nous devons ajouster à nous, ki nous
aiwent le milieur à eslire. Car nus ne se doit tenir pour si
sage, k'il, en grans choses, s*apoie de tout en tout sans
avoir avis d'autrui , en son conseil. Car plus il voient et
pueent il doi veïr, ke ne face uns et en œvres et en sciences,
dont il doi ki se derrainent de lor sciences plus aprendent
à estre eusanle ke par aus. On doit par conseil autrui sens
enquerre. Douter et d'autrui conseil demander, tfest mie
chose vergondeuse et nient utle. Ne au commencement c*on
se conseille d*aucune chose, on ne doit mie avoir multitude
de conseilleurs ; car en vain fait-on par plus ce c'en faire
puet par mains. Mais se li besoigne le requiert, pour çou
k*ele est grans et douteuse, u cil le milieur bien aviser ne
sèvent, dont doit-on encore autres consilleurs ajoindre.
Li conseil aussi si sont des choses singulëres, ens es queles
on est plus sachant par esprueve ; et pluseur si pueent avoir
plus esproeve ke ne fait uns. Mains en est-on aussi blasmet
s'il meschiet après conseil, ke s'on faisoit de se volenté.
Faites tout par conseil, si ne vous repentirés mie, et corage
de boiu conseil rechevoir en vous establissiës ^ Devant
*■ Eccli.f XXXII, 24.
D'AMOUR. 289
toutes vos choses, soit en vous parole vraie et devant toutes
vos œvres consaus estables ^ Et li savoirs des signeurs et
des princes est ensi , par le conseil des consilleurs engran-
giés, con les rivières par les diverses euwes et par divers
ruissiaus ^. Ne li habundance de vostre savoir en vo quidier,
ne li hautece de vostre estât, ne vous doivent enpeechier
k'avoec vostre conseil autre n'ajoùstes. Car se li autrui
consaus est bons et bien vous plaist, tenir le devés, et li
vostres remaint xtedens vous. Et se de vo voloir se descorde
autrui consaus, à vous affiert à regarder s'il vous est prou-
fitables u non, douquel, se proufitables n'est, tenir vous en
devës. Ne vous apoïés mie dou tout à vo sens, car dont est
li folie acomplie quant on dou tout s'i ahiert. Ne soïés en
vos consaus comme esperdus, ne ne metës tristece à vo
cuer ; car la joie dou cuer est vie del omme *. Et par ce ke
dit est , apert ke consaus ne doit mie estre de très-petites
choses, mais de grandes. Puis dont que consilleurs nos
devons avoir, regarder devons quel il doivent estre, puiske
de lor consaus devons user et iaus croire. Premiers si
regardons par quantes manières on enorte les gens à croire
et il i sunt enclinet; ne on ne lor fait fort de cou c'on vient
k'il croient les paroles c'on a dites. Et ces choses si sunt
trois, k'il covient regarder aussi en toute parole ; c'est à
savoir : celui ki parole, l'escoutans à qui on parole, et le
chose de quoi on parole. Premiers puet estre li oïans encli-
nes à ce k'il croie les paroles k'il a oïes, tant con pour le
disant, quant li disans est bons et on le croit bon. Car jà
soit-ce chose k'il ne sache raison rendre de ce k'il a dit,
pour cou c'on le tient pour bon, ne quid'on mie k'il mentist
* Ecclù^ xzxvii, 20.
• Eceli,^ XXXI, 22-23.
290 LI ARS
volentiers. Dont blandis$eur ne menteur ne doient mie
estre consilleur ; car sovent taisent le voir à dire, ponr le
plaisance des blandisseurs de lor signeurs. Et aukes yuwe*
lement pèche cius ki menchoigne dist, et ki vérité choile,
là ù vérités affiert à dire, si con en conseil. Car là ne doit
estre mençoigne dite ne vérités celée. Dont cis s'aquite bien
en conseil, encore ne sache-il le raison rendre, ki à son
essient dist ce k*il feroit s'il estoit en Testât du signeur qni
il conseille. Dont par ce c*on croit ciaus i)ons, croit-on lor
paroles ; dont li bontés c*on croit en aus est li orine de
celé créance. Dont grant besong ont li signour de con-
noistre lor consilleurs parfais en bonté. Car se bon ne sont,
sovent poront li signeur estre fourconseilliet. On ne doit
mie mençoigne dire, néis pour le vie à pierdre, ne se parole
retenir en tans k*ele puet valoir ; ne retenés mie tonsjonrs
vo savoir en vo cuer; car en la langue s'est conneûs li
savoirs dou sage. Sens, science, doctrine, en le parole don
sage sunt trovet et fermetés en uevre de justice. Ne contre-
dites le vérité pour riens et gardés ke li mençoigne ne vous
confonde ^ Ne soit mie vostre langue trop isniele et vous
nient proufitables et perrecheus en vos œvres '. Soies fermes
en le voie de Dieu , et en le vérité de vo science et savoir ;
et parole de pais et de justice vous sievra. Soiiés humles et
débonaires à oiir le parole de Dieu et de vérité, et dont
pores par savoir vraiement respondre. Se vous avés enten-
dement et savoir de ce c*on demande, respondés au deman*
dant; et se non, vostre mains soit sour vo bouche. Ne soïés
mie pris en parole sans discipline, par quoi vous ne soiiés
confundus. Honours et glorie est en le parole dou sage, et
li langue dou fol est sa destructions. Ne soiiés mie privés
* EccU., IV, 23-31.
D'AMOUR. 291
consilliëres en oreilles, par qnoi par vo janghe soies pris
et confundus : sour teus consilleurs on a en^ie et haine et
mainte laide parole, car sovent sunt cunchieur ^ Ensi con
d'une estinciele engrangist H âus, ensi d'un kunchieur est
maus et sans engrangiés *. Dou kunchieur est le plus la
parole double, couverte et sofiste et ki teus est de tous
biens sera dëfraudés ; car tes de Dieu n'aquiert la grase et
de toute sapience est défraudës . Li sages à lui-meismes est
sage et si fruit sunt loable. Li sages ses sougis estruit et li
fruit de son sens sunt loïal. Li bons sages sera remplist de
béneichons et cil ki le veront le loeront '. Et se li conseil-
leur sunt envieus u anemi, u avaricieus, u de désirs de délis
plains, u autrui plus ke lor signeur aiment, sovent poront
li signeur estre déchut, et tel ne seront jà aise, car li cuers
ki va double voie, jà en repos ne sera : li mauvais cuers en
ses voies sera déshonnorës ^. Ne vous ploiiés à tous vens,
et si n'aies en toutes les voies : ensi est li malvais esprovés
en double langue ^. Trës-laide note est de langue double ;
li coutelians et de double langhe est maudis ; par lui sunt
tourblé maint ki pais avoient et les cités murées des riches
en ont esté destruites. Cols d'espée si fait plaie, mais li cols
de le langue si défroisse les os. Moit de gent sont mort par
cols d^espées : mais ne mie ensi comme il ont esté par double
langue. Eureus est ki covers est encontre li et ki s'ire n'a
senti ; se morsure est très-malvaise ; c'est priés c'uns
infiers. Faites soif d'espiues à vos oreilles et n'ascoutés la
* Eccîi.y IV, 34.
* Ecclû, XI, 34.
* Eccli,, xxxvn, 23-27.
* Eccîi., ni, 28.
* EccU.y V, 11.
292 LI ARS
maise double langue. Contre tele langue vo bouche ait us
et vos oreilles fremures, et s'ait frain à vo bouche, par quoi
vos ne dites parole par quoi ne chéés en la langue de vos
anemis, ki vos gaitent ^ Les bonnes et les sages gens par
le frain de lor conseil retienent le hastivetë de lor paroles
et aviséement s'avisent, par quoi laissant le legièretë de la
langue, le conscience des oïans par nient sage parole ne
tresperchent. Sovent li langhe les gens de bonne œvre
retrait, quant grietes dist u ele laidenge. Se dont as mal-
vais li fait des bons desplaisent, on ne lor doit mie dire,
cou ki lor cuers trop esmueve ; mais débonairement et hum-
lement les doit-on reprendre. Li iSaiaus de la langue s'est
li parole desrainable contre le griété faite. Don flaiel de la
langue les bons fièrent, ki lor boimes œvres en dëgabant
poursiuwent. Et cil ki les gens outre mesure et outre cou
k*il sunt, loent, blasme lor font, quant lor mençoigne est
conneùe. Pour cou doit-on pau u à mesure loer, que li trop
ne face honte. Pour che ke dit est doivent li signour regar-
der, quant on les conseille, quele ententions puet avoir li
consillans. Car s'il voit ke pour avarisse si con por dons
k'il rechut a, u pour envie, u k'il a plus grant amour à
autrui ke son signeur, u pour haine, il conseille mal et faus,
u il choile le voir à dire, il ne doit plus estre creûs, mais
ostës dou conseil. Les consilleurs aussi ne doit-on mie sou-
frir d'iestre prives d'autres signeurs, asqués par sanlant
on puet avoir à faire, ne ke lettres u noveles lor envoient,
ne trâitiés u parlemens aient à iaus, se ce n'est par congiet;
et quant on tex les perchoit , muer les doilH)n ; car tex de
corage sunt legier et as promesses s'ahierdent legièreraent.
Celant aussi doivent estre li consilleur, car se li conseil ne
* Ecdù, xxvni, 15-30.
D'AMOUR. 293
suiit celet, sovent en voit-on mal venir as signeurs. Son
secret tant comme on puet doit-on celer, car à paine trueve-
on ki celer puisse u sache, et adont affiert à dire, et nient
devant, quant par ce on puet faire se condition milleure.
Vos consaus celés u vos secrés est aussi comme en vo chartre
enclos, et révélés, vos tient en se chartre. Ki son conseil
choile en lui-meismes, est pooirs de milleur ellire. Ne ne
doit-on pour menteour tenir, ki en milleur son conseil mue.
N'est mie bons li consaus ki pour mieus ne puet soufrir
muance : mieus vaut et plus seûr est c'on se taise, ke ce
c'en prie autrui de taire. Ki à lui-meisme ne commande
par quoi il se taise, comment quiert-il k'autres ne parole ?
Che c'on vient faire, tant comme on puet, doit-on celer,
par quoi se li chose, si comme on espoire n'avient, on ne
soit mie mokiet. AI ami est doutiule son méfiait et péchiet
dire, et del anemi se doit-on don tout garder. Il vos oront
et bien entenderont et ensi con vo péchiet deffendant, vos
en harront ^ Se celet doit estre cou ki est dit à conseil,
aossi ke nus ne le seûst : et ce âst Rome en tel estât venir,
avoec cou k'il amoient autant le bien commun comme le
leur et li biens communs lor sanloit leurs. Tel doivent estre
dont consilleur, k'il Tonneur et le bien lor signeur doivent
amer sor toute rien; et l'onour et le bien de lor signeur
doivent tenir ensi con pour le leur. Et ensi veïr poons, ke
consillières doit estre bons et tels csprovés et trovès.
* Eccli.yTHH, 8,9.
u ARS D*A«OUR. — I. 19
294 Ll ARS
CHAPITRE XXVIII.
Cis capitleB moustre c on croît les consilleurs pour çou c'on les tient
pour amû.
Créance est aussi faite de choses dites par le regart des
oïans, quant li oïaut tienent les parlans à amis, u il snnt
ami u bienvoellant. Car tôt aussi con nous nous créons, et
tost à nos fais nos acordons ; pour ce ke li amis est autres
je, nous créons l'ami u celui ke nous tenons pour ami u por
bienvoeillant, si con nous-meismes. Legiërement croient les
gens che k'il voelent, et lor sens et lor entendement hasti-
yement enclineut à lor désiers. Et pour ce H jugemens de
celui ki conseille vaut sovent mieus ke de celui ki conseil
demande, car plus est dénués et mains i a de volenté. Et
regarder devons en ces consaus ke li ami donent, trestot
aussi ke nous nous créons aucune fie mieudres et plus sages
et plus avisés, ke nous ne soïommes; et eusi nous nous
déchevons, car sovent somes malvais juge en no propres
besoignes par trop grant amour ke nous avons à nous.
Ensi sovent sommes déchut de par nos amis , quant nous
les quidons milleurs u plus sage k'il ne soient ; et ii-meisme
jugent souvent selonc Tafiection k*il ont à nous , si qu'à
eaus-meismes, dont il sunt déchut sovent, pour Tamour k'il
ont à nous. Car on ne juge pas tousjours ywelement amant
et bayant. Ne pour che ke riches vo conseille à son conseil
assentir vous devés : s'il est déchus, il trueve assés de
chiaus ki le reskevent; il parole orguilleusement et c'est
D'AMOUR. 295
auctorité ; se li povres est déchus, il est décbatiés ; il parole
sagement et il n*est point oiis ; li riches parole, et tout se
taisent, et sa parole est essaachie jusques as nues ; li povres
parole et on li demande : « Ki es- tu ? » et s'aucun griëve,
il est destruis ^ Ke c'est cou c'en dist plus ke cis est ki
parole, regarder devons. Dont cil ki se conseille aviser se
doit, ke ses amis ne soit trop meus par affection k*il a à lui,
de lui consillier ce k'il conseille, par quoi il fust par ce
déchus. Car trop s'apoi-on à lor dis, puise' on les tient pour
amis. Et toute voies amis doit-on querre les consilleurs ;
ciu" envis menteroient ne ne céleroient Teneur et le bien
de lor amis, là ù il en seroient aviset, ke estraigne et nient
ami font bien sovent. Et acorder doit-on les consilleurs,
s*on puet, en lor consaus, et soigneusement aviser liquel
mieus selonc raison conseille, et celui conseil tenir en tel
manière ke cis ne le perchoive. Pour ce se doit ki conseil
demande de son sens et son conseil si tenir garnis, par quoi
de ses consilleurs ne soit vis trovés. Car sovent cil ki per-
choivent c'en lor consiaus ensieut, en orguel, despit, et trop
grand maistrie montent; dont les consilleurs doit-on tenir
joieus au plus c*on puet. Car quant aucun perchoivent Tun
outre mesure estre dou signeur avanchiet , sovent eu ont
despit, et le signeur lor bon conseil laissent à dire, et liet
sunt u pau i font force se le signour meschiet, par le conseil
de celui.
' Eccli., X m, 26-29.
2% LI ARS
CHAPITRE XXIX.
Cis capitles moustre c*on croit lee gens pour çou cou
lee tient poursagies.
Par le chose ausi dont on parole , est créance faite al
oïant, quant on tient le parlant pour sage et pour aviset.
Car au sage afflert k*il connoisse les choses et k'il esprueve
en ait eût. Car sovent cil ki bnt esproré, sunt et doient estre
li plus sage. Pour çou ellist-on pau jouenenciaus en signon-
rie ; car sovent ne sunt mie sage pour dëfaute d'espnieve.
Dont 11 sage si sunt creiit pour çou k*il eonnoissent les
choses desqueles on se conseille ; dont tele créance vient par
le nature des choses c*on tient ki don parlant soient con-
neâtes ^ Ne soïés mie trop parlans devant les sages, nevo
parole ne recommenciës deus fies ', et pour sage ne vous
tenës en le compaignie des fols '. Sapience outrequidie et
orguel, et voies malvaises, et bouche à double langue, des-
prisiës ^. Moût fet à cremir en le crtet cis ki est trop par-
lans et li outreqnidiës en ses paroles iert de molt de gens
haïs *. Ne respondës s'aîës oîit •. Aprendës ce ke devës res-
pondre, ains ke vos parles ^. Le sage se taist jusqu'adont
• ÂRiSTOTB. Mw. à NiC<m.^ I, i, 18, et VI^ vi, 4.
• Eecli,^ VII, 15.
» im,, 17.
• Prov.^ VIII, 13.
• Ercli,, IX, 2.5.
• Eccli., XI. 8.
^ Eccli., xvjii, 19.
D'AMOUR. 297
ko taos est de parler, et li iegiers nient sages ne set garder
son tans ^ Et devant les viens sages ne commenciés à par-
ler ^. Bénis est cis ki n'a mespris en sa parole et n'est aguil-
lonës en le tristece de ses méfiais '. Ki trop parole sovent
se grieve. Li sages en ses paroles se fait amable et li grasce
dou fol tost s'esvannist^. Ki trop est habundans eu parler
sovent se blecei car li Iegiers à parler sovent est haïs'.
Li savoirs dou sage est si con âueves habundans et ses
consaus remaint si con fontaine de vie. Li corages du fol
est si comme uns vaissiaus brisiës, ki sens ne puet retenir * :
il est une non-sachance en mal, si con celé ki mal fait ; mais
ki sages n'est, en bien il ne puet estre estruis ^. Uns autres
non-sachans est ki les paroles k'il ot dou sage loe et à soi
les atrait. Mais li malvais quant les ot, les giete derière
son dos et les despite. Li parole dou fol est si con fardiaus
eu chemin; et en le bouche dou sage est trouvée grasce *.
Doctrine est si con buie et fiers ens es pies du fol et si con
loiiens bout sa main diestre *, et li aournemens dou sage
est doctrine et aprésure ^^. Il sunt aucun ke de lor ignorance
et non-sachance se vantent et en risées et en gabois tour-
nent. Et c'est très-graut folie de faire feste de ce dont uns
sages se hontiroit : les lèvres dou fol sotie racontent, et les
* Eecli.j XX, 7.
* Eccli.j xxxu, 13.
' Eccli.y XIV, l.
* Eceli.j XX, 13.
•^ im,, 8.
« Eeclùy XXI, 16, 17.
' Ibid., 14-15.
« /Wrf., 18. 19.
^ Ibid., 22.
"> IbùL, 24.
298 LI ARS
paroles dou sage en balance sunt pesées. En le bouche du
fol est lor cuers, et es cuers des sages sont lor bouches ^
Ki le fol vieut apreudre, il est con cis ki englue deus tisoDS^
Corne à un dormant parole ki au fol dist sens, ki en le fin
dist : « Ke fu che que premiers désistes? ^ >» Plorés por le
fol à qui li sens faut, plus que por un mort ^. Ne parlés mie
moult à foU et avec le nient sage n'aies ^ : gardés vous de
lui, par quoi griétés de lui ne vous vigne et ke vous ne soiiês
de ses maus cuncbiiés ^. Ne vous acompaigniés à fol et nient
apris, par quoi par aventure mal de vous ne die. Plus legier
est de porter tiere, sel et fier, ke soustenir le nient sage foi
et nient piteus ^. Et ensi con li mairiens ki est saielés ou
fondement d'aucun édifice n*en puet estre ostés, eusi li
cuers afi*remés en le pensée dou bon conseil ne puet estre
mués"; mais li corages dou fol par cremeur si n'est mie
estables * ; li cousaus est vils ^° à qui vigeurs de fremetê
faut^^ Car ce ke par enqueste trueve li défalans de vertu,
jusques à le perfection d*uevre ne le puet parmener. Et
force aussi est molt destruite se par conseil n'est soustenue. '
Car de tant con li force plus pooir se quide, de tant li vertus
sans amoïenement de raison plus malaisiément soudaine-
' Eccli., XXI, 28. 29,
^ Eccli., xxu, 7.
•' Ibid., 9.
* Ibid., 10.
^ Ihid., 14,
« Ihid., 15.
' Itid., 18.
« lùûL, 19.
••> Ibid,, 22.
"• Var : ris. (Ms Groy.)
" ]'Jcrli.^ xxii, :2S.
DAMOUR. 299
ment chiet. Mais quant nostre ignorance et nostre non-pooir
nous connissons, plus legièrement le fais d*autrui portons.
Li bons sages moult de gens estruit et s'est plaisans et dous
à soi-meimes ^ Et ensi par les dis apert que tout cil ki
sunt creût, u il sunt, u on les tient pour bons, u il sunt
ami, u on les croit, u il sunt u on les tient pour sages.
CHAPITRE XXX.
Cis capitles mouBtre ko ne mie sans plus il contjiUeur
doivent sanler bons, mais estre le doivent.
Et puiske li consilleur enortent ciaus qui il conseillent,
et foit font à iaus, il covient à ce k*il soient bon consilleur,
k*ii ne sanlecent mie sans plus bon, mais k*il le soient; car
ensi ne menteront-il point : car tous maus lor desplaist. Et
pour cou ke tout li consilleur ne sont mie bon u en bien
esprovet, ains sunt li pluiseur flateur et otriant, si se doit
garder ki conseil demande par quoi sen voloir de le cose
k'il demande u c'on li a consilliet, il ne face connissans en
conseil. Ne que de lor conseil durement soit besoigneus.
Car sovent li consilleur, lor signeur besoigneus, despitent,
et par ce sont sovent li prinche et li grant signour mal con-
silliet, ke li losengeur, llateur et assenteur, quant les voloirs
perchoivent de lor signeurs, plus tost à aus k*à vérité
s^aseûtent. Et sachiés ke plus grant anemi ne pueent estre
* JUcdi., xxxvn,26.
300 LI A!IS
ke flateur et assenteur. Car cil sovent de nous meismes
croire nous font ce, dont sans raison, montons en oipieil.
Mais ke plus sommes grant et plus nous devons humeliier
en toutes choses et Diex pour che nous essauchera. Dont
quant autres nous loe, juge de nous estre devons. Nus ne
doit autrui es biens k'il de lui ot dire, plus de Ini-meismes
croire ; mais ens es maus ke de nous oons dire, plus autrui
ke nous croire devons , par quoi li amours ke nous avons à
nous ne nous dëchoive. Quant li blandisseur les gens
alaitent, on ne se doit mie à aus assentir. Car la conscience
chascun doit jugier. Grans hontes doit estre as gens, quant
du bien k*il oent c*on sus lor met, oient mentir apiert^néut.
Nus plus covers ne plus celés agais n'est que cis ki tapist
en faintis et blandissans services , de quoi dist Catons :
« Fui les paroles blanches et bloises \ » Dont on ne se doit
movoir pour blanches paroles ne aournées ; mais pour le
vérité des choses. Car souvent li parole dou véritable est
mains aournée. Vérités fait à poursivir et à ouvrer, quant
Dieus est vérités et faussetés li diaubles. Miens vaut dou
sage estre repris ke par le sottie, le gengle et les douches
paroles des blandisseurs estre déchius '. Car mal vais venin
souvent desous doue miel tapissent. Maisement puet-on
boire miel k*il n*i ait de venin aucune chose. Ki les gens
reprendent plus à eaus aquièrent grasces, se point de bien
a en aus ne de sens, ke cil ki par blandisscmens de langhe
les déchoivent ^. Moût est forte chose ke cil ki Tusage a
apris de maise conversation , et est par le langue de blan-
disseurs eslevés, de le mort de son corage et se pensée estre
' Distieha, lib. iii. -•
- Eccli., VII, 6.
•' Proc.^ XXVII, 2iî.
D'AMOUR. 301
resuscité. Et cil ki le mal ovrant par loenges poursievent,
si comme estint desous le tiere de lor paroles Font enfouît.
Se cis ki autrui reprent sanle courchiés , miex assés vaut
tel ire ke risée. Car par le tristece dou viare dou repren-
dant est sovent corrigiés li corages dou meffaisant ^ Nule
injustice ne mauvaistiés n*est plus grande ke de ciaus, que
quant il ont déchut, che œvrent, par quoi bone gent santent
estre. Dont tel n'afBërent à estre ens es consaus, mais li
véritable, lequele vérité li anclien soloient dire sans nului
espargnier. Dont Valerîus raconte k'Aristotles envoïa à
Alixandre, un sien disciple ', et li deffendi u k*à lui ne par-
last u il li desist paroles joïouses et plaisans, par quoi mieus
fust oïs. Et cis comme il vâïst une fie Alixandre liet, le
reprist de che k*il avoit laissiet Tabit des Grigois et pris
eeli de Perse, et con de ce blasmer ne se volsist taire , li
rois le commanda à ocire. De Dyogëne, un philosofe, raconte
cis-meismes ', ke partot il soloit à son sens voir dire; et
con cis une âe lavast ses joutes et uns princes Aristipus li
desist : c Se tu Denise (ki rois estoit dou païs) voloies blan-
dir, tu ne mangeroies mie tex joutes. » — « Mais, dist
Dyogënes, si tu ces joutes mangier voloies, Denis ne blan-
diroies. » Mieus amoit joutes à mangier et dire voir, ke
précieuses viandes etbiandir le roi.
* Eccli,y VII, 4.
* CalliBthène. Valbk.Max, LVii, c. 2.— Pl\]t, A lexander, Laert.,
Aristot. — Gi'RT. 8. — Just. 15.
' Valkr. Max, 1. iv, c. 3. — Dioc. Lakkt. Aristippus.
302 LI ARS
CHAPITRE XXXI.
Cis capiiles devÎM et moustre ke ne mie saas plus li conseilleur
ami dotent sanler, mes aussi estre le doient.
Ami aussi sans plus li consilleur ne doient mie sauler,
ains le doient estre, avec ce k*il sunt boin, par quoi il ne
mentent mie ne vérité ne choilent, ne pour autrui avantage
u damage conseillecent maisement. Car li amis toutes ses
œvres et ses consaus, selonc ce ke miens set, par rais«3n
ordonne al onneur et au proufit de son ami. Car li ami con-
seillent vérité à lor pooirs à lor amis et ce ke mieudre
cuident. Teus con li cors sans ame, sunt les gens sans amis.
De lui à ses anemis consillier se doit-on garder. Ne à chiaus
aussi ki anemi ont esté encor soient-il racordet : car là u
longhemeut a eut feu est volontiers fumière; aussi en cuer
ki a estet anemis, demeure legiërement estincele de mal
voloir. Dont Ysopes dist : « A celui à qui as eût bataille,
ne descuevre tes consaus : nule foit n'aies en lui quant tu
connois k'anemis a estet. » Salemons dist : « Doutable chose
est de croire anciien anemi; car s'il s'umelie, si k'il voist
crons, ne le croies mie : car li pris par celé humilité, non
par amours, retorne par volenté; pai' quoi il prenge en
fuiant cho kMl prendre ne pot en cachant. Tes anemis devant
foi plora, et se tans en vient, il n'iert mie saoulés de ton
sanc *. » A estrange ne vous cp#»illiés; vous ne savés k'il
' Ercli,. XII, 10, 11, 1(3.
DAMOUR. 303
pensent : n'a toutes gens vo corage n'aovrës, par quoi par
aventure il ne se moustrent gracieus et après vous griècent*.
Ne menés mie toutes gens en vostre conseil ; car maint agait
font 11 cunchieur *. Ne metes mie vostre anemi seïr à vo
destre, par quoi il ne se retorne et vous mete fors de vo
chaière ^ ; se vous déchéés, il ne vous portera mie par ses
paroles ^. Li anemis pardonne et en son cuer agaite comment
il vos puisse bouter en le fosse ^. Se mal vous sourvienent,
vous le troverés perrecheus et laske à vous aidier. Si œil
pleurent et aussi con aidans, s'il puet, vous grèvera ^. Ki
plaint l'encanteur ki dou serpent est mors? Ensi ki plaint
celui ki à malvais et anemi s'acompaigne , se par li est
déchus? Une seule heure li anemis au besoing ne demeure ^.
Li conseil aussi de ciaus, et les consilieurs ki plus par dou-
tance ke par amours font obéissance et service doit-on petit
querre. Car le plus sovent cis ki doute il het. Ne créés jà
par doutance boin ami u consilleur aquerre, car nus n'est
assés fiable à celui qui il doute. De çou trueve-ou ke quant
Âlixandres ot conquist ciaus de Pierse, ki sor les ancisseurs
Âlixandre avoient lonc tans eut siguerie , les tint en grant
servage et en grant subjection et cremeur, liquel toutdis
encontre lui se metoient : sor çou Alixandre demanda con-
seil àÂristotle, sen mestre; liquex demanda quel il avoient
esté à lor autres signeurs et comment il les avoient main-
tenus. Et Âlixandres respondist ke preudomme avoient esté
• j^cctt., VII, 21,22.
^ EccH.,xu 31.
' Fccli.,iLiiy 12.
' Ecclû, XII, 14.
^ Jbid., 15.
« Ihid., 17-18.
' Ecdi., XII, 13, 11.
304 LI ARS
et li sigiicur les avoieiit amés et' honneres et tenus en grant
franchise : « Et tu fais ensi, » dist Aristotles, et il le flst ;
et de là en avant li furent-il loïal et s'en aida ausi bien con
(le Grigois. Gentils cuers si puet malvaisement soufrir ser-
vages ne injures. Car nature s'efforce à franchise ; et ausi
trueve-on de Huon de Saint-Victor, un grant clerc et
éveske, liques comme il visitast une abëïe, trop mais moines
trova : si demanda Tabet comment nouri les avoit et main-
tenus ; liques dist Ven grant destrainte et disciplines et
batures , et ke plus les destraindoit et pieurs les trovoit.
Dont dit li vesques : « Tu les a honnis; car pour cou k*en
trop grant destrainte sunt nourit , trop ont cremit, et ensi
en haine sunt engrangiet et envielli ; et celé haine metent à
œvre le plus tost k'il pueent, quant en celi sunt nouri : dont
amour à ti ne al ordène avoir ne pueent, car nus n'aime
par cremeur, mais par amours est-on bien cremant. > Ne
mie sans plus amours et bons consaus par doutance et cre-
meur acquis ne sunt u retenut ; mais aussi les signeries par
longues doutances sunt perdues. Dont Tulles dist : « Nule
si grant force d'empire n'est ki par lontaine peur puist
estre durans \ » Molt de gent covient douter ki est et veut
estre de moût cremus ' : dont Senèque dist, ke nus cruens
ne puet estre asseûr '.
* CicERo, de QfficiiSj II, vii, 25.
^ CicKRo, loc. cit. 24 et Skneca, de Ira, II, 11.
'» SKNKrA, de Clemeniia, i, âO.
D'AMOUR. 305
CHAPITRE XXXII.
Cis capitles moustre ke ne mie sans plus li consillour
doient sanler sage, mais estre.
Sage aussi ne doient mie sans plus sanler ii conseilleur
mais estre, et ensi ne menteroient-il point de choses. Car
il connoissent les affaires ki afiiërent à faire et sèvent com-
ment on en doit ouvrer. On tient molt de gent pour sages
ki ne le sunt mie, mais malicieus ki autrui tost par lor
malisces conseillent mal, pour laquel chose on ne doit mie
croire tout esperte mais l'esprueve en bonté. Ne n'aiBert
mie tost à croire, car tost croire legierté de cuer senefie ; et
maiement à ciaus se doit-on consillier, ki mieux doivent avoir
Tusage et le sens de la chose dont on se conseille, si comme
au religions de sainteté et au juste de justice, et au marcant
de marcandise et ensi des autres. Celui doitron pour con-
seilleur amer, qui on voit sciences amer et habonder en le
voie de sapience et de savoir, et de bonnes meurs, et décli-
ner et fuir le sente de maus et de visces. Li sages contre
toutes choses porte ses armes quant le milleur avise par son
sens. Ki sage croit, nient sagement cheïr ne puet. On dist :
« Cis ne chiet mie ou pont ki sagement va. » Li sages par
les choses apiertes avise les oscures, par les petites les
grandes, par les prochaines les lointaines, par les parties^
le tout. As anchiens doit-on demander conseil, car ens ë»
anchiiens est sapience et prudence par lonc tans : car plus
sage doivent être cil ki de plus de diverses manières de gens
30Ô LI ARS
sunt estruit : ne mie par force n par Iiaste u vistèce de cors
les grans choses sont faites, mes par conseil , par autorité
et par sens. Lesquels choses en souffisant viellece ne sont
mie amenries, mais engrangies. Les consaus aussi de fols
doit-on fuir, car folie ayment et lor consaus à folie tournent.
Propre chose aussi est au fol remirer les visces d'autrui et
les siens oublier. Se vous au fol parlés, il despitera le
parole de vo bouche, et sa voie li sanle en ses iex droite.
Ki à fol met sillence de parler, ire amenrist : car quand
aucuns à pîentet de paroles siert, le droiture de justice
tenir ne puet ; dont uns des grans sens en justice est lui
garder de trop parler. Car lî justice de la pensée est amen-
rie, quant de trop parler on ne se restraint, et pour cou
bons trop parliers n'iert jà amés sur terre. Mais regarder
devons que quant nous par trop grant cremeur de parler
nous restraîndons aucune fle plus k'il ne covîégne, dedans
l'enclos de silence sommes constraint. Et quant li visce de
le langhe nient sagement fuir quidons privéement en pieurs
nous envoîepons. Car sovent, quant par dedens de trop par-
ler nous nos tenons, grant plenté de paroles en nos cuers
nous élaissons, si que tant plus les pensées en nos cuers
s'eschaufent, k'eles sunt constraintes par force garde ou
destroit de silence. Dont sovent la pensée en orguel se liëve
et juge ciaus à fos k'ele parler ot. Et tes, comment se
pensée en orguel s'ensauce, ne connoist : le langue il res-
traint, mais le pensée esliëve. Trop taires aussi n'est mie
bons, car sovent cil ki trop se taisent, quant aucunes chpses
grevables nient droiturièrement ils suefrent, de tant en pîus
grant doleur chaient, ke de ce k'il soustienent nient ne
parolent. Car se les grietés c'on soustient, li langhe rassî-
sement disoit, li doleur dou cuer sovent s'enfuiroit. Car les
plaies closes plus grièvent; car quant li pourreture ki
D'AMOUR. 307
dedens fremist est hors mise, li doleur à garison s*apareille.
Aucun si sunt si taisant, k^encore voient-il les maus et ce ki
fait a reprendre, il retienent lor langhes. Et cil sunt san-
tant à ciaus ki les plaies regardent et les médecines en
ostent : et tel sunt cause de le mort quant le mal que par
parler saner pooient, il ne garissent. Dont veïr poons ko
trop taires u c'est visces u ce n'est mie vertus. Dont uns
sages dist : • He ! à mi quant je me sui teûs ^ ; » et ke ce
vieut autre chose dire, fors ce que la langhe sagement doit
estre refrénée, ne mie sans loiien eslaissie, par quoi s*es-
laissie est, en Tisce ne retome, u retenue, de pourfiter ne
se délaisse? Pour ce font li doi tans de parler et de taire
soigneusement à garder; par quoi, quant li langue res-
traindre se doit, nient prouâtablement ele s'eslaisse, et
quant a parlgr affiert ele par perrece se restraigne. De ce
dist Davis : a Sire, metés garde à me bouche et huis entour
mes lèvres ' ; » par Tuis ki dot et œvre, est entendue li
parole à point dite et retenue : si ke par discipline li langue
soit retenue et au besoing laskie. Conseil de gens yvres
doit-on eskiver, car ivroigne riens ne choile. Â conseil ensi
d'enfant ne se doit-on apoiier ; au mains est-il souspeceneus,
car les jouenes choses kiërent et en iaus n'a mie grant sens.
Dont Saiemons dist : a Hé I de le terre dont li rois est enfes
et li prince mattin manguent ^. » Ces trois choses dont
doit^n querre ens ou consillieur, et trover le doiton ou
boin : k'il soit bons, et amis, et sages : et ki teus ne les a,
fort est s'il est bien consilliés. Et par ce poons veïr pour ce,
se consaus est donnet de grant plenté de gens, il ne fait mie
* /m», VI, 5.
« Pi. cxL, 3.
• Eccles,, X, IG.
308 U ARS
à poursivii*. Car le plus sovent, li communs n'est mie bons
amis u sages. Ki en ses consaus veut regarder à le plentê
des gens et ne mie au sens u al entendement, saciës jà bien
conseilliés ne sera : car toujours au cent, double plus de
fos ke de sages trouvera. Li fol sunt sans nombre et folies
aiment et à folie lor corages enclinent, et pour ce vont les
cités et les signeries à déclin, là ù li volontés du commun,
ne mie li sens de pau de sages, est ensewis. Et li une des
choses là ù on puet mieus assaiier les consilleurs, si est,
c*on lor face sanlant c*on ait mestier d*argent. S*il con-
seillent et jugent ke bon est c*on prende yo trésor et on le
despenge, sachiés k*il ne vos tient mie de grant pris ne de
grant value, et s*aucuns vous enorte ke vous preudés Tavoir
de vos sougis, sachiés ke c'est li destruisemens de la signe-
rie et cis vous het u pau vous aime. Mais s*il vous offre lui
et le sien et die : t Ves-ci cou ke j'ai gaigniet entour vous
et par vos signerie ; je et li mien sunt vostre, » cis fait dovt
droit à prisier et tenir chier. Mais celui ki le sien n'aban-
donne, mais tôt dou vostre faire vieut, et celui ki durement
à avoir et trésor amasser estudie, ne créés. Car ses services
est pour avoir, et est parfondece sans fons, ne en lui n*est
mie termes de se fin. Car tant con plus croist li avoirs et
soins et li ententions de plus aquerre. Li mieudres conseil-
liers et li plus utles est ki le vie dou sîgneur plus aime et
son obéissance, et plus met les sougis à son amour, et cors
et avoir à la volonté son signour met; et ki a le perfection
des membres, liquel sont convignable as œvres acomplir,
pour lesqueles il est eslus. De celui ki a notable mehain
garder se doit-on , car souvent mie no faut à fauseté ne à
malvaisté; et ki a bon entendement pour entendre ce c'on
li dist et boine mémore pour retenir çou k'il a oït. Et ki est
avisans et perchevans les griétcs et les grevances des choses
D'AMOUR. 309
dont on se conseille, ki est aussi courtois, de douce langue
et biaus parliers, si ke li langue au cuer et le pensée res-
ponge ; et ki sages est en toutes sciences et Trais en toutes
paroles, .véritet amans et despitans mencoigne, de bonnes
meurs, dous^ débonaire et traitables, sans note et sans
parole de glouternie en boire et en mangier, et de luxure,
de sens et de délis : ki Dieu sour toute riens crient ^ ; ki est
aussi de grant corage en son propos, amans honneur; et ke
ors et argens et richeces li soient en despit ; ne n*ait sa
entente fors ens es choses ki covignables sunt au signeur et
se princée, ki sanlans soient à vostre boin corage ; amant
le proïme et le lointain; et aime les justes et justice; et
hace tort et grevance faire , à cascuu rendant ce ke sien
est; nient faisant différence entre les persones et les degrés
des gens, lesquels Diex créa révères ^ joieus et hardis et
fors, sans peur, et demorans ens es choses ki à faire
affièrent» douquel li sougit par raison plaindre ne se pueent ;
ne ki trop est parlans ne rians, ententif a enquerre les
novelles et les convines de tous les voesins, et des choses
ki grever u aidier pueent, confortans les sougiés et dépor*
tans en lor grietés : tex doit et puet estre tenus pour boin
consillier.
CHAPITRE XXXIII.
Cis capitlea devise quel ordene on doit garder en consillant.
Après ce ke moustret est ke consaus n*est fors ke des
choses ki par nous pueent estre faites u que nous créons
* Var. Jeileus. (Ms. Croj.) Le sens du contexte semble indiquer
qu'U aurait falla lire twés, et que les deui leetarés sont erronées.
u AI8 D*A]ioua. — I. fO
310 LI ARS
faisables et ke consilleurs doit-on avoir, et ques on les doit
eslire et quel il doivent estré, or affiert à parler de le ma-
nière et del ordene de consillier. Or disons dont corne il soit
ensi ke consaos soit une manière de demande et d*enqiieste,
encor ne soient toutes demandes consaus, il oovient en tele
enqueste supposer aucune chose , si con commencement et
principe et une autre enquerre. Et pour çou disons-nous ke
des fins des choses, selonc ce c'on les tient pour fins, nus
ne se conseille, ains sunt supposées ; car eles sunt commen-
cement des œvres humaines et si metent nécessitet as
choses ki sunt à le fin ; et le commencement des choses
covient supposer en toute enqueste. Dont il covient puisque
consaus est demande u enqueste, de le fin ne sera mie con-
saus, mais des choses ki sunt à le fin; ensi con li mies ne
se conseille mie de le santé ki est se fins, s*il le fera u non,
ains le suppose ; et ausi cis ki plaide s'il traira le juge à se
partie u non, et li rois s*il fera pais en son paiis. Ains sont
toutes ces fins et toutes les choses ki sunt ensi con fins
supposées, ne d'eles, en tant ke fins sunt, ne se conseille-on
point. Mais celé fin supposée premiers, li ententions des
consillants si est, par quele manière ne par quel movement
u œvre u par ques estrumens porra celé fin ataindre. Si
que li mies quant ^upposet a se fin k'il vîeut garir, dont se
conseille par ques instrumens u par quex œvres il garira,
u par syi'os u par emplastres et par quele autre manière.
Après, quant celé fins puet estre faite par pluiseurs estru-
mens , et par pluiseurs œvres, par lesqués mieus et plus
legièrement ce pora estre fait. Et en checi fallent molt de
gent ki savent encor dont bien trover les voies par lesqueles
les choses doivent estre faites. Le tierc c*on regarder doit
si est s*on puet par une œvre u par un estrument parvenir
à celé fin, comment par ce on aura celé fin. Et se che n*a-
D'AMOUR. 31 1
on apareîlliet par quoi doit estre li fins» ontre copient
enquerre comment on porra che avoir » et ensi al antre,
jnsqnes adont c'on perviegne à aucune chose, là ù on puist
commenchier et œyrer. Et bien se doit-on aviser quant on
commenche à œvrer. Car li bons commencemens est moitiés
del œyre ; et doiton contrester au mal au commencement,
car à darrains vient trop tart li médecine : car li mal
engrangent par longue demorance , et une petite erreurs
ens es commencemens, fait grant erreur vers le fin ; et ne
mie sans plus des œvres , mais aussi de paroles le commen-
cement et le fin regarder devons par quoi mieus aviset, plus
sagement parler puissons. Car envis vienent à bone fin les
choses, ki mauvaisement sunt commenchies. Et ensi doit
regarder li conseillans trois choses : premiers le chose par
lequele il puist ataindre son propos , et se par pluseur
choses, par lequele plus tost et mieus est ce trouvet, com-
ment par ce on le fera : ensi ke se m*entention estoit à ce
ke je vorroie bien estre d'une signeur, aviser et enquerre
me convenroit par ques voies je porroie mieus ataindre,
ensi ke se j'avisoie par service, et con service pluseur soient,
il covient garder par quel ; et se c'estoit par services
d*armes, aviser convenroit comment mieus au greit dou
signeur che porroie faire. Et se ce n'est mie appareilliet, si
convient aviser comment il porra estre fait, et ensi jusques
adont c*on ait aucune chose ti*ovet à lequele on commenche à
(Bvrer. Et pour cou sanlent tout conseil demandes èsqueles
on demande tousjours del un après l'autre de ci adont c'on
vient à le demande, de quoi on ne se doute point. Ensi est-
il es consauB c'on enquiert tousjours l'un après l'autre,
tant c^on trueve aucune chose ciertaine. Ens es choses
ouvrables grande nient-ciertainetet i trueve-on, car les
œvres sunt des choses singulères desqueles les muances
31*2 * LI ARS
sunt nient ciertaines. Or ne rent mie raisons jagem^it ens
es choses doutables» sant faire enqneste devant le jugement;
et pour ce nécessaire est li enqneete de raison devant le
jugement des choses eslutes ; si k'élections ensuit le juge-
ment de raison ens es choses ouvrables et tele enqueste de
raison est apelés consaus : lequel conseil nous metons en
le response quant on demaiide ke c'est élections ? Car nous
disons ke c*est volentés consillie, si con volantes par raison
enquise à une chose assentie. Et quant on a tant avisef Yna
après l'antre c'on trueve aucune chose impossible, dont
IaitK>n ester tout, et c*est pour ce ke consaus si est de nos
œvres, selonc ce k*eles sunt ordenées à aucime fin avoir,
lequele fin par choses impossibles moîenes on ne puet
aquerre. Ensi q^ie s*aucuns voloit doner et il n'eûst pooir
d'avoir tant d'argent con pour cou faire ; et se c'est pos-
sible, dont œvrent-il ; possible di*ge tant k'i nous et à nos
amis : car ce ki est fait par nos amis , en aucune manière
est fait par nous, car li commencemens est en nous. Et les
choses possibles ki ensi sunt aquises, sunt li estfument, li
manière d'ouvrer, li pourquoi, li lieus et li tans. Et ensi con
deseure est dit, li bons est sires et commencemens de ses
œvres, ki par lui sunt faites. Or sunt les œvres faites par
autrui et pour el ke pour elles ; car eles sunt pour le fin et
le conseil, si k'il apert, sunt des œvres ; par quoi est plaine
chose ke des fins on ne se conseille mie, en tant c'en les
tient pour fins. Et ce di-je pour ce c'on se conseille bien
aucune fie pour fin ; mais adont quant on se conseille, n'est-
ele mie fins ; ains est ordenée à autre fin ; ensi que se li
rois m'avoit mandat k'a lui venisse , se je me consiUoie se
j'iroie u non , aucune fin autre me covenroit mètre, pour
lequele je esiiroie à aler u nient. Car se de lui n'avoie ne
avoir ne volroie à faire, san.<? conseil je meteroie le nient
D'AMOUR. . 313
aler : mais se je me coûseille je meterai pour fin ke je de
lui ai à faire ; se je ni vois, je le couroucherai, et ensi por-
rai me besoigne pierdre. Et ensi apert ke de le fin n*est mie
li consaus, mais des choses ki à le fin sunt ordenëes, si
con ploiseurs fies est dit. Et quant ainsi est c*on a pluseurs
au conseil apielés, on ne doit mie autre chose consitliable
avec celi dont on se conseille meller. Ains doit*on le conseil
et Tacort de ce dont on se conseille ataindre. Et ne mie
totdis doit-on demander conseil en commun , mais souvent-
as personnes smgulères dou conseil ; car tel chose dist*^n
en privet» dont on se taist en commun. Li privé conseil
aucune fie doieut ensuiwir les communs , aucune fie iestre
premier, quant cis ki conseil requiert vieut c'on 8*apoie à
son conseil et à che k'il vieut, puiske bon U sanle ; et adont •
doivent suiwir, quant li consilleur ne 8*acordent u on puet
perchoivre k'aucuns des consilleurs ne dist mie cou k'il
pense. Laquele chose par pluiseurs raisons puet avenir, et
en ces choses affiert grans tsens et grant avis. Et se li con-
saus est doutiules, mieus vaut et en fais et en dis atargier
et atendre ke tantost terminer pour Tune des parties. Car
souvent avient meschiés à celui ki en doutance œvre. De
cou trueve-ou \,e quaut li anchien Romain s'estoient d'au-
cune grant chose consillet et acordet, il attendoient trente
jours ançois k'il le fesissent savoir au commun u k'il le
mesissent à œvre, par quoi se nus mieus dedens ce tans
seust trover, si le desist. Et s'on doute aucuue chose à dire
pour ce c'on se crient repentir, mieus vaut taire ke le dire.
Et mieus vaut traire pour lui ke contre lui parler. A moût
* de gens par parler et à pau par taire a-on veut maint mes-
chief avenir. Ne li conseil ne doivent mie estre tel c'on se
conseille de toutes les menues choses, ensi ke se li pains
est fais si comme il doit, u le ferine bien molue, car ce con-
314 LI ARS
noist-on par le sens. Et d^autre part, se de toutes ies menues
choses ouvrables estoit consaus, ce seroit sans fin avoir,
laquele infinités ne puet estre de raison atainte, ne i^rës
de conseil, ki est une enqueste de raison. Et ensi poons yeîr
ke consaus n*est mie sans fin et sans terme, si ke tousjours
coviegne consillier, ains i a tierme, tant con pour le raison
del ovrant. Quant on est parvenut à oe à quoi on pnet com-
mencier à ouvrer, de le part ausi de le fin i a terme, quant
on Ta atainte. Car les œvres sont faites pour le fin à
aquerre ; et de le part aussi des choses singulères ki sunt
si k*estrument de le fin ataindre, trueve-on terme : car se
terme n'i avoit, dont seroit-œ sans fin, et ensi n*overroit-
on mais. Et par ce doivent estre li conseil de grandes
choses doutables et li consaus adont finer quant on a ce
trovet à quoi on puet soufissaument commencier à ouvrer '.
Et de dëboinaires paroles et amiables paroles doit estre ki
conseil demande : car la douce parole le cuer amolist et
fait ententif à le besoigne ; et li crueuse l'endurcist et de
bien ovrer sovent retarge et par douce parole croist li force
d*amours et ne mie par commandement.
CHAPITRE XXXIV.
Cis capities pnieve en continuant ce ke dit est à oe ki est à dire,
ke les vertus et li visce sont volentrieu .
Puisque parlet avons de volentrieyeté, d'élection et de
conseil et de volenté, ki des œvres humaines sunt commen-
cement, après afflert à dire comment ces choses sont
* Aristotk, Mot. à Nicom,, HI, iv, 16-17.
* Aristotk, Mor. à Nieam.y III, iv, 1-5.
D'AMOUR. 315
ardenées et comparées as visces et as viertus ; si disons
ensi. Deseore est démonstré ke volentes est de le fin et
k'ëlections et consaus suut des choses kl par le fin sunt, et
à H ordenëes. II s'ensieut dont ke les œvres ki sunt pour
aucune fin soient par élection. Dont il s*ensieut ke eles
seront yolentrieves ; car élections, si con dit est, est novel-
trieves. Mes les (BYres des vertus sunt pour aucune fin, par
coi il s'ensieut k'eles soient volentrives. Et se les œvres de
vertu sunt volentrieves , et les viertus le seront, ki par les
œvres sunt engenrées, lesqueles œvres sont en no poissance
et en nous. Li mallsce et li visce ki contraire sunt à veHu,
sunt aussi en nous et volentrieu : se les œvres des visces
sunt volentrieves et li visce le seront aussi. Car se ouvrers
est en nous et en no pooirs, il covient que nient ouvrers
soit aussi en no pooirs. Car s*en no pooir n*est point
nient ouvrers, impossible est nous nient ouvrer. Dont il
s'ensuit ke par nécessité nous estuet ouvrer. Et ensi ne
seront mie nos œvres de nous, ains seront par nécessité. Et
aussi en ces choses ens èsqueles nient ouvrer est en no
poissance et œvrers aussi. S'ovrers n'estoit nient en no pois-
sance, impossible seroit ke nous œuvrissiens. Dont s'ensi-
vroit ke par nécessité nous ne peûssiens œvrer; et ensi
nient ovrer ne seroit nient de nous ne par no poissance,
ains seroit par nécessité. Ensi apert k'en celui en qui est
pooirs d'ouvrer, en celui-meimes est pooirs de nient œvrer :
et en celui en qui est pooirs de nient œvrer, en celui est
pooirs d'ovrer et de quelconques choses est en nous, li afiir-
mations et li négations aussi, et le contraire. Or sunt les
œvres de vertut et des visces différent, selonc affirmation
et négation. C'est selonc ce c'on afferme u c'en noie. Car
s'onneste chose est honerer son père et apertiegne à vertut
et à bien, nient honourer apiertenra à mal et à visce ; et se
316 LI ARS
nient embler apiertiegne à vertn, emblers apertenra à TÎsce.
Par quoi il s'ensieat, se les œvres de viertut snnt en nous
et en no poissance» et les œvres des yisces seront en no pois-
sance ; et se les œvres snnt en no poissanee et li Tisce aussi.
Dont il apert ke les vertus et li visée sunt volentrien et en
no pooir et en nous par no volentés. Car pmsk*oavrer8 a
nient œvrers est en no pooir et par ouvrer nous aqueroos
Fabit de virtut et de visées, puiske li pooirs d*ouvrer est eo
. nous et en no poissanee, et li habis des vertus u de malisces
iert en nous' et en no pooir et volentrien ; et ce apert. Car
nus ne se doute ke nous ne soiions commencement de nos
ceuvres, et engenreur auques, ensi con li përes engenre ses
enfans. Dieus très le commencement k*il fist Tomme, le mist
en le main de son conseil et li dona commandemens» lesqoés
8*il garde par aus sera gardé ; si con ciaus ki de lor nature
font à poursiuwir et autrui à fuir pour lor mauvaistê, si
con son creatour amer et son proïsme, et fuir autrui, tolîr
le sien, et teus choses, si comme on dira plus plunemeut
ci-aprës. Devant nous est mis euue et feus : auquel ke nous
volons poons le main mètre. Devant les gens est mis biens
et maus, vie et mors, auquel k*il lor plaist se pueent traire.
CHAPITRE XXXV.
Cis capitlea prueve encor les biens et les maus estrc en nous par
no yoiontë, et oste aucunes raisons menans en erreur *.
Et ke consaus et (îlections et volentés ki sont en no pois-
js.inco sanlent estre commencement de nos œvres appert :
• AuiRTOTK, Mor, à Nicom.y III, vi, 6-12.
D'AMOUR. 317
car nous ne poons nos œvres en autres principes ramener.
Dont il s'ensieut k'ensi con li principe et li commencement
de nos œvres sunt en no pooir et les œvres anssi, et ensi
seront volentrieves, et ensi mal et bien tôt seront volen-
trien. Et ce monstrent bien li govemeur des gens ki amen-
rissent et engrangent les tonrmens et les paiues, selonc
ce ke li meffait snnt volontiers fait u par yiolence u
par igDorBùce escusable. Car de sa ignorance doit-on
bien estre punit, quant on est cause de se ignorance ; ensi
con li y vres doit avoir double paine , Tune pour l'yvroi-
gne, car il est sires de nient enjvrer et pooir a dou con-
trester, et l'autre pour le meffait qu*il a fait pour l'ivroigne,
dont il est cause et okisons. Et aussi cil ki ont ignorance
des choses de le loi k*il covient savoir, ki ne sunt mie trop
fortes a savoir, sunt punit. Et aussi ens es autres choses ki
par négligence sont faites, car il snnt cause de le négli-
gence : car il sunt signeur del aviser et en aus ont le pooir,
s'il i voloient avertir et regarder ; et les bons et les bien
ovrans on honeure et prise-on, si ke par les honeurs on
encite et enorte les bons à bien œuvrer, et les malvais par
les paines on deffent mal à faire. Dont il apert ke li mal et li
bien sont en nous par volonté. Et s' aucuns dist : c Je sui
de ma nature négligens, et sui de ma nature teus k*il me
convient tel délit poursivir ; ne je n'ai pooir d'aviser ne de
regarder le contraire; et pour ce me covient estre négli-
gent, » ce n'est mie voirs. Car encore nous encline nature
à aucune chose , nous sommes toute voie signeur de nos
voloirs et de nos œvres ; par quoi celé négligence n'est faite,
fors pour ce ke nous ne volons mie prendre garde al ouvrer,
par quoi nos aquerriens l'abit de bien ovrer, se cis n'est si
fols k'il n'ait mie Tusage de raison. S'aucuns vieut aussi
aucune chose, à laquele il set une autre ensiuwir, encore
318 LI ARS
par aventure ne voeille-il ce ki simplement s'ensiut, aime-il
mieus ke ce soit ke li caose ne fust mie. Ensi ke s*ancans
Yoloit chevaucer par chaut, ki ne volroit mie suer, et saroit
bien ke suer le cov^nroit, encore ne le volsist mie, ame-
roit il mieus k'il suast, ke che k'il ne cheiYauchast ; et c'est
bien Yoirs c*une chose est bien Yolentrieu par une antre,
sans lequele li autre de devant ne puet avenir : ensi con
boire amère chose pour avoir santé. Mais s'aucons lait
aucune chose, à lequele il ne sache mie k'une autre s'en-
sieuche, che est dont nient yolentrieu et puet estre escuse.
Ensi ke s*aucims va le chemin, et il chiet es mains de lar-
rons, ceste aventure est nient volentrieve ; et est au&i chose
manifeste ke cil ki funt nient justes choses, sunt ni^t
justes ; cil ki adultère funt, sunt incontinent. Or sanle çon
estre nient raisnable k*aucuns voeille faire chose nient juste
et ne voeille mie estre nient justes, et faire fornication et
nient estre incontinents. Car s'il ne le fait mie par igno-
rance u par force, il le fait de volonté ; de coi il s'ensieut
que s'il est nient justes u incontinens, k'il volontiers le iert,
et ensi le négligence ne puet estre escusée.
CHAPITRE XXXVI.
Ois capiUes remue aucuns faus cuidiers c'aukun poroient avoir *.
Ne mie parce k'aucuns est volontiers injustes u malvais,
il se puet quant il vieut faire bon et justes, nient plus ke cis
* Aristots, Mar, à Nieom.y III, vi, 13-21.
D'AMOUR. 319
ki par se volentë pour nient obéir au fisiciien est faits volen-
tiers malades, se puet faire haitiet quant il voira; ne cis ki
une pierre a gietëe, le puet arière retraire. Dont bon se fait
garder de mais abit aquerre^ car on ne le lait mie quant on
Yolroit. Ne mie aussi sans plus nos sommes blasmet ens es
malisces del ame et de nos œvres ; ains somes aussi blasmé
en malisce de cors. Ne mie de che ki en nous est par nature
nous somes blasmé, mais de ce ki en nous est par ignorance
u par négligence u ensiut à no fait. Nus n'aflert à blasmer
s*il est lais de se nature, car ce poise li et si ne se fist mie ;
et se uns hom est foibles de se nature u avugles, on en a
compassion et pitet. Mais ciaus ki par ignorance u par
n^ligenœ, par yvretoigne, luxure, sunt lait u foible u
ayugle, chiaus blame-on. Dont nous blâmons le malisce dou
cors, ki est par nous, et celui ki n'est mie par nous, non.
S*il est dont ensi chi et ens es autres, li malisces par quoi
nous blasmet serons, seront en nous et en no poissance. Et
s'aucuns disoit : « Chascune chose si désire le bien appa-
rant, car nus n'est sires de se fantasie, liquele muet sovent
à ovrer ; et ce apert car tex con li bons est, tele an il quiert,
et teles choses œvre ; s'il est bons il quiert bien, et s'il est
maWais mal; par quoi il sanle ke che ne soit mie en no
pooir : » al entendement de checi devons savoir k'en deus
manières puet aucune chose à aucune bonne sanler. En une
manière, quant on le regarde en commun et universel, ensi
comme il aparroit ke lui garder de gens tuer seroit bon. Et
tex jugemens communs est sans nule disposition ne regart
particuler, et tele universele si est si logisie, c'est-à-dire
provée ens es œvres par le force de décours de raison; et
parche ke les choses ouvrables sont singulères et pueent
ensi u autrement avenir, n'est raisons constrainte à çou
k'ele s'acorde à une des parties ; ains est ou pooir de gens à
320 LI AKS
assentir à lequele k*il voront. En autre manière puet aucoue
chose i^aroir boue par considérison et avis pratike, eelonc
comparison c*on a al œvre : et de cesti est ore li r^ars et
cis puet estre en deus manières : en une manière puet sanl^r
aucune chose simplement bone et selonc li avisée et cou est
biens selonc le regart de le fin simplement bone. En une
autre manière puet sanler aucune chose bone ne mie simple-
ment, mais selonc le temps ki adont est; et c*est quant li
appêtis est en aucune cliose enclines ; et ce puet estre en
deus manières : Tune selonc le passion u désirier del ame ;
Tautre selonc Tabit ki par le passion est engenrês, ki juge
aucune chose bone selonc le tans; ensi ke cis ki pour le
doutance de noiier, juge pour bon maintenant à geter
ravoir en la mer : et cis aussi ki maintenant a voloir d*avoîr
à feme compaignie ; mais ii jugeniens selonc lequel aucuns
juge aucune chose à bone selonc li et simplement, vient par
Tenclinance del habit ke cis a à celé chose à faire. Et pour
ce ke li hons est cause de son abit mauvais, si con mous-
tret est pour Tacoustumance du péchiet, il s'ensieut k*il
cause soit de se fantasie et de Tapparence ki ensieut son
abit^ par lequel il li samble bon simplement, ce qui n*est fors
biens apparans : et ensi est-ce niens à dire, ke nous nous
volons escuser de no malvaise fantasie, car nous sommes
cause de li par nos malvais habis, ki par nos œvres sunt
engenret. Et pour ce ne vaut riens ke aucuns poroit dire
k'il ne seroit mie cause de son malisce ; car ce k*il fait, il le
fait par ignorance de le an et le quide très-bone. Et ceste
fins ne sanle mie volentrieve, ains sanle ennëe, et selonc
celi le covient ouvrer ; ensi ke nous vécus k*uns hom a de se
naiscence milleur disposition de veïr que nus autres. Ensi
aucuns malisces poroit estre ennés dedens nous, selonc
lequel nous n'ouverriens mie volentrieument, et ensi ne
D^ AMOUR. 321
seroit mie malisces volentrieu. Mais se c'est voirs que les
dispositions et les Ans nous sunt ennëes, pourquoi seront
vertus plus volentrieves ke malisce» quant i tous dens, au
bien et au mal, soit ausi bien fins par nature? Et ausi se li
fins estoit naturele, ne le sunt mie les choses ki sunt à le
fin, par lesqueles nos par nos œvres volons ataindre le fin.
Et pour ce ke ces œvres sunt volentrieves et li fins. par eles
est atainte, en nous et en no pooir sera de celé fin poursivir
u sen contraire ; et par che apert ke les vertus et li visce
sunt volentrieu fait par conseil et élection.
CHAPITRE XXXVII.
Cis capitles recorile ce que devant e'st dit, prochaiaement pour
venir au principal proiios '.
Manifeste chose et seùwe est, ke nous avons parlet des
vertus et des visces, communément et en général. Dit est
aussi deseure ke vertus sunt moiien et li viâces extrémités
et ke ce sunt habit, et ke eles font et engenrent œvres san-
lans à celes par lesqueles eles sunt faites. Dit est aussi, ke
visce et vertus sunt en no poissance et k*eles sunt volen-
trieves et ke virtus ensiut droite raison : et k'en aucune
manière les œvres sunt plus volentrieves ke li abit; car
nous sommes signour de nos œvres, dou commencement
jusques à le fin. Mais que nous sachions les circonstances
singulëres ki afBèrent à savoir, ce ne sont mie des habis.
* Cfr. Aristotr. Mot. à Nicom., III, vi, 20-21.
322 LI ARS D'AMOUR.
se ce n'est au commencement. Car quant li habis est engen-
rés, si œyr*on paf li, ausi con naturalment; ne ne li poons
mie sovent contrester ; ensi comme il avient i celui ki par
œvres yolentrieves est cheus en maladie ; il ne se fait mie
sain quant il vient, ensi comme il se puet faire par Tol^ité
malade. Mais pour ce k'an commencement en no pooir estoit
d*engenrer tel habit, si sunt dit li habit voientrieu, encore
coviegne-il par aus ovrer, aucune fie, ensi corne encontre
se yolentë.
LI TIERS LIVRES DE LA SECONDE PARTIE.
CHAPITRE I".
Cis capitles commence à déterminer de virtus, et premiers de force.
Âpres ce ke dit est par devant, il nos covient reprendre
le considération et le parole des viertus, par quoi nous puis-
sons dire de cascune par li et ke c'est et entour quele
matère, et comment ele cevre ; et ensi sera seût quantes
viertus il sunt en général. Et premiers si parlons de harde*
ment ki est apielés forcé ^ . Savoir devons premiers ke ceste
virtus ki communément est dite et nommée hardemens, est
proprement apielée force : car ensi c*on tient celui pour
fort de cors,.ki grans fais puet porter et grande paine sous-
tenir sans se grevance, ensi tient-on celui pour fort, tant
comme al ame, ki volonté a et corage, ki pooir a de grans
meschiés souffrir et grans anois de cuer, et ki les maus et
les aversités puet soufrir et soufre de fort corage et de
vighereus : et mieus doit-on apieler force ce c'en puet sou-
* Aristotr, Mot. à Nieom.,, III, vi, 22.^ Ce qui suit est emprunté
à S. Thomas, Somme th/ol,, 1« a., 2« p., q. xui.
324 LI ARS
frir et porter les grevances et les anois dou cuer, c on ne
face celi dou cors, là ù on porte un grans fais u on suefre
grans travaus. Car la chose puet niaisement estre trop forte,
ki est faite de volente u de corage, ne pau forte, ki encontre
le Yolentë est faite. Par quoi nous disons ke ceste vertus
ki communément est hardemens apielée, est plus à droit
nommée force k' autrement : si le nommons ensi : car par li
est li corages fermes encontre les përils de mort en bataille ;
et ce ke nous Tavons nommée par deseure hardement, estoit
selonc le commune manière de parler, car hardement, pro-
prement si est yisces et li extrémités sourhabondans con-
traire à cremeur ; et ensi en parlerons. Et devons savoir
ke peurs est ensi k*uns nons communs et généraus, selonc
lequel nous prendons six choses. Peurs, si est de mal ki est
à venir, ki passe et sourmonte le poissance u le quidier de
celui ki a paour, si k*à ce ne puet contrester : et selonc ce
ke nous regarder poons le bien des gens en deus manières,
u selonc œvres, u selonc les choses foraines, ensi poons
regarder lor roaus. Selonc Tœvre des gens, puet li mans
faire peur en deus manières : premiers, tant con pour le
labeur, ki est grevans nature, et de che avient perrece; si
que quant aucuns refuse à ovrer pour le paour de labeur ki
sourmonte se nature et son quidier. Li secunde manière, si
vient de chose vilaine, ki est grevans l'oppinion, et s*on de
celé chose a vilaine peur, si k*en fait présent on mefface
selonc li, dont e^t-che hontiers u hontes, et se li peurs est
de chose vilaine, jà faite u passée, dont es-ce vergoigne.
Li maus aussi ki est ens es choses, de dehors, selonc trois
manières puet sormonter le pooir des gens à contrester ;
premiers par le raison de le grandece, quant aucuns regarde
aucun grant mal, l'issue douquel il ne souflst mie à regar-
der; ensi est-ce enmervilliers ; li seconde manière si est par
D^AMOUR. 325
le raison de nient acousturaance, si que quant chose nient
acoustamëe est offerte à nostre considération et no regart,
et ensi est grans selonc nos quidiers ; et ensi est-ce esba-
hissemens, ki yient de nient acoustumée ymagination. Le
tierce, si est par le raison de nient pourvëance, quant on
ne puet les choses pourveir, si c*on a peur de maises for-
tunes, ki à venir sunt. Et tele peurs est dite cremeurs, ki
contraire est à hardement ; desqués deus, force doit estre
moiiens. Et bien avient c'en prent soyent cremeur pour
toute manière de peur ; mais proprement ele est selonc ce
que dit est.
CHAPITRE II.
Cis capities devise qués choses font à cremir et en qués choses nient
cremir n^est mie force ' .
K*entre cremeur et hardement est aucuns moiiens, est
dit par deseure, ki vertus doit estre ; si enquérons de celi,
comment ne selonc quoi celé virtus est ki doit estre moiieue
entre hardement et cremeur. Or disons ke cremeurs si est
des choses espoentables, et choses espoentables poons dire
des malvaises, par quoi aucuns dient ke cremeurs si est
atendans de mal, u cremeurs est tristece, u uns tourble-
mens de fantasie u d'opinion d'aucun mal à avenir corrum-
pans u engenrans tristece. Toutes ces choses on ne crient
point; mais ce ke grant tristece u corruption de près puet
* La première partie de ce chapitre est empruntée & Akistote,
Hkétoriqne, II. v, M3.
Ll ABS D*AIOOR. — I. 21
320 Ll ARS
faire, c'est plus cremut. Et pour ce ke les choses comira-
pans sunt cremet^ibles, si font aussi à cremir li signe des
choses ki pueeut corrumpre. Car par le signe, nous créons
le chose estre pries et che ki de près nuire puet, fait à cre-
mir. Nous cremons chiaus qui choses et fais horribles ont
fais, aussi ke près soit en iaus, par lor habit, nos à roalfaire.
Et cist seulement ne font mie à cremir, mais aussi cil ki
poissant sunt de mal à faire ; et tel sunt espoentable, et H
raisons si est, car li plusour sunt injuste, et li poissant de
mal à faire plus sovent le font. Cremir doit-on u peur avoir
de chiaus ki mal et grietés ont souffiert u quident soufrir.
Car cil gaitent toudis le tans par quoi il puissent grever ;
si ke nous vëons d'un chat ki fuians est quant le chaçant
escaper ne puet, keurt seure, le tans de sa vengeance aten^
dans. Dont sens est en batailles doner liu de fuir à son
anemi. Car aukun ki volentiers fuiroient, quant fuir ne
pueent à chief de fie trop chier se vendent u il vainkent.
Aucun aussi pour lor excellence cremir devons; car les
espoentables plus cremir devons ke les meilleurs, car il
pueent plus grever ke ne faient le milleur. Chose espoen-
table est très-durement cremue. Chiaus aussi ke milleur de
nous criement, cremir devons aussi, et ki meilleurs d'iaus
ont ocis, font aussi à cremir de chiaus ki pieur des ocis
sunt. Cil aussi à cremir font ki deseure sont mis, et sour-
montet ont milleurs de nous. Car sanlans est k'il encore
doient en poissance engrangier. Et aussi font à cremir li ami
de ciaus ki ont mal et grietés et injustes choses soufiertes,
et li ami aussi des anemis, maiement tel font à cremir, s'il
sunt fainthic ami covrant lor ire ; et plus sunt cremetable
li covert ke li overt , car nient connissable sunt de près
quant il voelent grever; doni moult mains le sunt de lonc.
Et entre toutes les choses sont celés plus horribles et cil
D'AMOUR. 327
plus espoentable, ki ne pueeiit estre corrigiet, ne bature en
îaus, ne ensegnement n'ont lor lieu. Et s'on les puet corri-
gier, ce n'iert mie en aus, mais en lor choses ^ Ces choses
aussi font à cremir, ki en autrui faites u à faire engenrent
miséricorde. Nous cremons tous les maus, ensi con maise
renomée» povreté, maladies, anemistés, mort : maïs ne
mie selonc toutes ces manières est li vertus de force;
car il sunt aucunes choses c'on cremir doit, et bon est, et
k'il co vient cremir, et aucunes choses non. Car bon est
maise renomée cremir, et est cis dis vergoigneus : liquele
vergoigne, encore ne soit-ele mie virtus, si con ci-après
aparra, est-on toutevoies pour li loet aucune fois, et ki en
ces nient ne se crient, il est apielës nient vergoigneus, et
€nsi est-il sovent blasmés. Moût est fos ki maise renomée
ne crient ; et ki sen non despite, crueus est. Legièrement
à bones œvres ouvrer se met ki crient c'on le puist re-
prendre. Et ce nient vergoigneus nomment aucune gent
fort, pour ce k'il ont sanlant à fort; pour cou k'il sanle k'il
ne crience nului; par ce apert ke force n'est mie selonc
celé cremeur. Car li fors, si est loés en ce k'il nient ne
crient selonc ce ke dit sera, et en celes afièrent aucunes à
cremir. Force n'est mie aussi selonc cremeur de povreté
ne de maladie, ne selonc chose ki apiertiegne à malisce de
gens, dont il soient cause ; pour nient crient-on ce c'on ne
.puet eschiwer. Mais en ces choses si doit on cremir ke par
malisce u par se coupe aucune ne kiece en eles ; car cis est
blasmé ki par se coupe chiet et vient en povreté u en mala-
die ; et ensi cremeur est bone d'eschiver, ke par coupe on
ne cbiece en ces meschiés, et autrement n'est mie bone.
«
' Jusqu'à la fin du chapitre , Tauteur traduit âkistotk , Mor. à
Nicom. ; III, vu, 1-0.
328 LI ARS
Et ensi cieus ki ensi ne se crient point, n*est mie fors, se
ce n'est par sanlance , pour ce k'il est nient espoentable ;
car on voit sovent chians ki ensi hardit sont de cner et
r
riens ne criement, estre peureus en plus cremetens à faire,
si con en batailles, là ù les œvres sunt plus espoentables
et doutables et plus cremeteuses. Cremeurs aussi si n*est
raie de tous les maus ki avenir poroient. On ne tient mie
les gens à cremeteus pour ce s'il doutent c*on n*ait envie
d'iaus u ki doutent c'on tort ne lor face u lor enfans u lor
feme, ne quelconques si faite chose. Ne aussi cis ne est mie
dis fors ki sans cremeur soustient batures et grans cols,
car teus choses ne sont mie très^cremeteuses ne espoen-
tables, et force si doit estre selonc les choses plus espoen-
tables et doutables ; ki selonc celés se maintient, ensi qu'il
doit, cis puet estre dis fors. Ne mie cis ki ens es autres
choses est sans cremeur, cis est fors simplement; mais
aucun sanlant de fort bien puet avoir. On ne doit mie tout
et trop cremir ne douter ; car li trop doutis, ce ki n'est mie
péris si con périlleus voit, et tousjours est condempnés ki
toudis est doutans .
CHAPITRE III.
Gis oapitles d Avise on qués choses cremeteuses nient cremir est force <
Nous disons ke c'est li force et li vertus des choses, ce
k'est fait par leur plus grant pooir : ensi con li force d'un
home s'est quant il ne puet lever ke dis pesant : et en ce
gist se force et se vertus. Dont li force et li vertus si est
D'AMOUR. 320
prise q^uant on puet faire le plus fort de son œvre. Et puiske
li vertus de le force dont nous parlons, est selonc ce c'on se
maintient ens es choses cremeteuses et espoentables sans
cremeur, ens es plus espoentables et doutables sera li vertus
de force plus k'ès autres ; ensi ke nus ne soustiegne si grans
périls comme il fait, et c'est li mors. Car li mors si est
termes de oeste présente yie et riens ne demeure as gens
après la mort, ne biens ne maus, ki apertiegne à ceste pré-
sente vie, ki vos soit connissable. Car les choses ki aper-
tiennent al estre del ame après le mort ne nous sunt mie
bien connissable et^ce est moût espoentable et fait à cremir,
par quoi les gens pierdent kank*il connoissent, pour laquel
chose force sera selonc les cremeurs des péris de mort. Et
force n*est mie selonc quelconques mort ke les gens pueent
soustenir, ensi comme en le mort de la mer u de maladies.
Mais force est selonc ce c*on soustient mort por très-bonnes
choses, si ke quant aucuns muert en bataille pour deffendre
sa tiere, u sa franchise, u sa créance : et ensi de toute autre
mort ke les gens suefrentpour le bien de vertut ^ Car cil
sunt beneoit ki suefrent persécutions et grietés pour justice
et vertut : car li règnes dou ciel est leur *. Et quant aukuns
nient coupables est à tort grevés, par le patience ki en lui
est, li grandece de -ses mérites est essauchie. Et ki par un
cop d'une fois ne chiet, pour çou de Dieu deux fois u trois
est férus, par quoi ces batures jusques au cuer vienent; et
ensi en bontet et en force cis soit conneûs et esprovés, et
ensi viertut aquiert. Le mort ançois eslire devons ke lais-
sier viertut à aquerre, ne ke chose vilaine de grande
' Ce qui précède est compilé d'ARiSTOTR , Mor. à Nie<m. ,
III, VII, 6-9.
' Évanff. S. Matth., v, 10.
3:^0 LI AIi8
deshonnesté nos faisons. Geste mort eskiever ne poonK;
pour ce en seûrté et sans cremeur atendre le devons et
contre tous ses mescbiës avoir remèdes. Vous morrés» c'est
li nature des gens, ne mie paine ; vous morrés : par tele con-
dicion je ving ou monde ke j'en ississe; lors si est kece
c*on a d*autrui on rende : la vie n'est pas nostre, ains nous
est prestée ; vous morrës : vie est uns pèlerinages, quant
on a partout aie, si retourne-on al ostel; vous morrés : c'est
li fins del humaine lighie ; jouenes mourrés : mieus vaut
morir devant ce c'on prie le mort, et kiconques vient au
tierme de se vie, il muert viens. Il n'a point de difiërence
quës li aages des gens soit, mais qués est li termes : se plus
ne puis vivre, c'est ma vielléce '.
CHAPITRE IV.
Cis capitles monstre ke force soit en ce c'on soustient les périls de
mort en batailles pour le bien commun.
Et que force soit plus selonc les périls de bataille apert.
Car en batailles est trop grant périls de morir ; car on i
muert de legier *. Et cis périls si est très-bons, quant tel
péril soustienent les gens pour le bien commun ki est très-
bons. Or est vertus selonc le plus fort et le milleur, par quoi
* Toutes CCS sentences sont traduites à la lettre d'un auteiu* anonyme
dont les excerpta ont été placés à la suite de toutes les éditions de
Sénèque.
Aristotk. Mot. à Nirom., III, vu. 9.
i
D'AMOUR. :^3l
îi s'eiisieut que ceste vertus si iert selonc les ])éi'ils de luort
ki est en batailles. A chiaus aussi ki muèrent ensi en
batailles pour le bien commun u ki fortement se metent ens
es périls, fait-on grant honour ens es viles. Et li signeur
aussi les boneurent, pour çon ke fortement se sont combatu ;
et après le mort lor fait-on aussi le plus grant honeur c'on
puet faire, en tiesmoignage de lor vertut. Car honours si
estli plus grant chose c'on rendre puist au viertueus ^ Par
quoi, selonc force est en ce c'aukuns s'a selonc bone mort,
là ù il muert u morir puet, sans cremeur ne doutance; car
vertus s'est ordenëe à bien. Et ensi est force selonc les
périls de mort, maiement s'il sunt soudain; car les sou-
daines œvres sunt plus apparans k'eles soient faites pai*
abit, ki doit faire le vertut, que celés qui sunt faites par
délibération et par avis. Car ens es avisées se puet-on mieus
faindre et faire sanlant de vertu, c'on ne face ens es sou-
daines. Et ces périls soudains ensi devons entendre ke ce
soit en aus vighereusement soustenir, ne mie en iaus sou-
dainement envaïr; car cis ki par avis, toutes choses pen-
sées, ens es péris entre, plus le fait par grant corage et
mieus les péris soustient, ke cis ki sans ^ avis ces péris
enprent ; car cis legièrement s'enfuit sen pointe faite ; mais
li autres les péris avisés vighereusement et seiirement sous-
tient. Dont il sanle ke les œvres ki ensi sunt faites soudai-
nement en péril de mort, pour le bien commun soustenir,
ke ce soit fait par abit de vertu; par quoi force si sera
sovrainement selonc les péris soudains de le mort por le
bien commun soustenut ^. Ens autres mors ausi li fort si
* Aristote, Mot. à Nicom., III, vu, 6, 7, 8.
* Var : Siins. (Ma Croy.)
"* Akistotk, Mot. à Nicom, ^ III, ix, 15, 16.
332 LI AR6
sunt sans cremeor, eusi comme en maladies, en péris de
mer; car il ne s'espoentent mie ne ne sunt tonrblé pour tel
péril. Car encore n'aient* i! point d'espérance d'escaper, si
demeureut-il en fort corage et seûr, nient espoentabte, des-
pisant le mort. Mais li marenier sanlent estre fort pour ee
qu'il ne criement nient ; mais c'est pour l'esprueve k'ii ont :
si quident tousjours escaper ; si se maintienent seûrement.
Mais H fors s'a par sa vertut seûrement ^ Par deas choses
est li corages fais fors et grans : premiers par despit, quant
enortet est nule chose les gens, fors ce qui est honeste et
avenant, esmervillier, soushaidier u désirier ne coyoitier ,
et à nule turbance de corage ne de fortune estre sousmis.
Li autre si est quant on est, ensi ke deseure est dit, de
corage affichiet, et c'on œvrece grans choses et maiement
les très grandes et très uties, et à durement estre enflamet
celes ki plaines sunt de labeur et de péril de vie, et des
choses ki à le vie apiertienent doit-on enprendre. A fort
corage apiertient nient estre tourblet des choses aspres et
dures, et engrangissans les grietés de son estât nient estre
gietet *, mais de son corage présent user et de son conseil
ne de raison issir. De tant souvent encontre les aversités
nous nous faisons meures c'aukunes choses nient renable-
ment amant, nous cremons à pierdre. Li fors et li vighereos
ensi set les aversités defors porter, par quoi aussi les grietés
de dedens sace corrigier. Pensons con grief et fort est, en
un meimes tans dehors les aversités porter, et dedens de
grietés estre nient tourblé. Ki de batures est trenchiés et
de chaînes loiiés, grant batailles sent defors, mais nient
menre chis ki les choses soustenans, fors, vîghereus et
* Aristote, Mot. à Nicom.y III, vu, 10.
^ Var : Ni en estre grevet, (Mb Croy.)
D'AMOUR. 333
estables en son corage remaint. Li fors, vighereus, estaules
corages est bien métis par choses grevaines, cremetaules et
maises fortunes. Car autrement serait-il nient sentans et
ensi non sachans. Mais il n'est mie tourblés par quoi il
chiece en impassience, cremeur, et tristece desrainaule.
Bien muet-on Taiwe sans tourbler; ensi puet estre cis
corages fors et vighereus meus, et si n'iert mie tourblés
dMoipassience, par quoi droite raison soit passans. Ârgu-
mens de salut est li force de doleur ; car celui ke Diex
aime, il le castie et flaïele ses enfants k'il ayme. Et de tant
plus à je vie pardurable, li pensée afBite et grevée le repai-
rier désire, k'ele, ou chétif essil de ce monde, vit en plus
grant labeur. Dont li grietés et li afflictions en ce siècle, est
argumens de mieus valoir en l'autre, et li bonne fortune en
ce siècle sanle pour l'autre estre paiemens. Se li pensée en
forte entention à Dieu s'adrece, quank'en ceste vie, amer u
doue il quide estre ce ki le tourmente, tout tient à repos.
Moût de gent aunt ki droiturièrement ouvrer désirent et
aucun sunt ki par lor foibles pensées par ceste présente vie
sunt tourblé; et quant grietés en petites choses criement à
soufrir, ens ou jugement sovrain de droiture défaillent;
quant la pensée navrée de choses de cest monde, commence
en Dieu entendre, quant tous les blandissemens de cest
monde despisans, ens ou sovrain pais par désirier tent, à
grieté tantost li vient, quank'amable u délitable devant ou
siècle li apparoit. Ne mie sans plus li fors est loés en sous-
tenir et nient cremir les grans péris ; ains est aussi loés en
entreprendre choses périlleuses, ki à mort apiertienentpour
le bien commun ; mais ens es mors de maladies u de mer,
n*est nus biens au commun aquis: par quoi cil ki en ces
mors sunt nient espoontable no sunt mie apiclet fort. Car
3:m li aks
tel péril hardîemeut enprendre n apiertieut point à vertu \
Les choses cremeteuses ne sont mie à toutes gens uns ; car
autre chose crient uns enfes et d'autre s*espoente et uns
d'aage; mais tousjours est cremeurs d*aucun mal ki en
aucune manière sourmonte le corage et le force dou crème-
teus. Or sont aucun mal ki passent le corage humun, si
sunt il cremetable, ensi con li crolle de la tiere et les très-
grans habundances d'euwes. Tel mal si sunt espoentable et
font à cremir à tous ciaus ki ont sens et entendement. Gelo
cremeteuse chose, ki cremeteuse est selonc le pooir des
gens, ki ne trespasse le pooir del umaine lignie, puejt estre
en deus manières ; car il puet estre aucune chose creme-
teuse par le grandece de li, ensi ke plus cremeteuse chose
est avoir afaire à plenté de gens k*à pau. Une autre manière,
selonc ce ke li chose est plus et mains, selonc cou c*on
autrui het plus et mains, u selonc ce ki plus aproche à ce
k'il cremir doit. Et en tel manière doit-on entendre des
choses avisées '. Ensi apert ke li fors puet bien et doit
aucunes choses cremir ; et quant on dist ke li fors n*est
point cremeteus, ne k*il point ne s*esbahist, c'est à entendre
k'il ne s'enbahist point si comme bons, liqués, se sens a,
cremir doit ce ki est deseure nature humaine ; dont il cre-
mera ces choses ; encore dont en cause de nécessité u de
proufit commun doit-il ces choses soustenir, ensi k'il covieut
et ke droite raisons Tensegne ; ne de ce vrai jugement de
raison ne se doit jà partir; mais fortement soustenir pour
bien, ki est fins de vertu, ke par ce aquiert, u pour nient
soustenir le poroit perdre '. Li force aussi du preudomme
' Akistote, Mot. à Nicom., III, vu, 11.
- Var : osées, (Me. Cmy.)
"' AmsToTK, Mor, à Nicom., III, viii, l, 2,
D'AMOUR. 335
si est se chai* vaincre, contrester à ses mais voloirs, les
déiis de ceste présente vie estindre, les aspres choses de
cest monde, pour le loiier d'à toujours amer; les blandisse-
ments de prospérité despire. Et de tant k*aucuns le vertu
de le char plus humelie, de tant le vertut del esprit plus
essauce. On doit les fortes choses soustenir par quoi on
puist les legières porter. Et de tant que les aversités et
grietés plus croissent, de tant doit li corages croistre pour
elles mieus soustenir ^ Aucune fie avient c'on crient plus
et mains les cremetables choses ki passent le nature
humaine, et les humaines aussi plus ke raisons n'aporte.
Et plus crient-on aussi aucune fie ce ke n*est mie creme-
table : et chechi est pecchiés , et défautron de le vertu de
force, car on n'ensieut mie droite raison '. Et ensi comme
ens ou cors vienent les maladies par les maises ordenances
des humeurs, ensi avient li pëchiés contre raison eu Tame,
pour maise ordenance des conditions qui requises sunt ens
es vertus ^ ; de coi, li péchiés ki est fais selonc cremeur, est
quant on crient ce k*il ne covient mie cremir u quant on ne
doit, u selonc aucune des autres condicions et manières ; et
ce meisme doit-on entendre des choses c'on doit oser ^. Cis
dont ki soustient ce k'il covient par raison soustenir, et fuit
par cremeur ce qu'il covient fuir, et cechi fait pour coi il le
doit faire, c'est pour le bien k'il covient et quant il covient,
il est dit fors. Et aussi cis ki ose ce k'il covient, et pour ce
k'il covient, et en tel manière k'il covient, cis est ausi fors.
Car li fors si suefre en cremeur et (rvre par hardement.
' s. Thomas, Somme théol.^ 1« s., 2' p., q. lxi, passim.
* Aristotb, /oc. cit., 3.
"' S. Thomas, hc. cit.
* Aristotk, loc, cit. y 4.
330 LI ARS
selonc ce k*il doit et ke droite raisons Tensegne \ Car tonte
vertus moraas est selonc droite raison rialée. Et ensi poons
entendre ke li vertus de force si est en soustenir les choses
cremetables de le mort sans cremeur, pour ce par quoi on
doit et quant on doit et en tele manière c'on doit, et vi^e-
reusement envahir chose cremeteuse, selonc ce c*on doit et
quant on doit et pour ce c'on doit, selonc ce ke droite rai-
sons Tensegne à-faire. Et ce pourquoi doit ouvrer li fors, si
doit estre li biens communs u li honeurs : car pour ce!i
doit*il le plus oyrer, et ceste fins si doit estre engenrée par
Tabit, ke puisk'engenres est, doit aussi comme nature
ouvrer '. Car il est engenrés par coustume, ki est aussi
comme une autre nature. Pour toutes les choses ki avenir
pueent li fors n*envahist mie les choses périlleuses de
batailles, ne ne les soustient si eles li sunt avant mises, se
partir s*en puet par raison, ains les eskiuwe à son pooir ^
CHAPITRE V,
«
Ci est devise pour quantes choses on doit entrer en bataille '.
Mais huit choses sunt pour lesqueles on puet par raison
entrer en batailles et pour lesqueles on doit les périls de
* Aristotr, ioc. (?»ï.» 5.
- Var : dire. (Ms Croy.)
^ Aristotb, lœ. cit.^ 6.
* Aristote, Mot, à Nicom., III, ix, 6.
* Une partie de ce chapitre est empruntée à S. Thomas, Sowim
ihcol.t 2', s., 2', p. q. XI., art. 1.
D^AMOUR. 337
batailles fortement soustenir. Premiers por le fuit garder,
sauver et engrangier, si con fisent Moyses et li Machabiien,
Gharlemaine et maint autre. Por justice nos devons corn-
batre, si con uns sages dist : « Combat-toi pour justice,
jusk*à le mort et Diex te vainkerates anemis \ » Se justice
faut et on se combat pour propre proufit, en visoe retorne.
Nus ki gloire de force a eue, par agais, traïson et malisces,
le loenge a aquise. Pour pais avoir aussi se puet-on corn-
batre , si con dist Tulles : « On doit, dist4l, enprendre
bataille, pour ce ke sans injure nous puissons en pais
vivre *. » Et de ce avient pour cou ke li bon signeur et
governeur des viles et des pals quièrent si ke sovrainement
le pais entre lor sougis, k*il entreprendent à chief de âe
guerre encontre lor voisins , por avoir plus grant pais et
amour entre les sougis. Car en teus guerres moût d*amistés
8unt faites entre ciaus k*il covient k'il s'ajuwent au besoing.
Car grant amisté engenre ce ke li uns ajuwe Taut^e se vie
à sauver, k'il covient en tel estât faire. Pour franchise aussi,
et siervage fuir se puet-on conbatre. Tulles si dist : c Quant
tans et nécessités le requiert, on se doit conbatre, et li mors
devant servage et vilonnie afSert à mètre ^. » Dont Sénèkes
dist : « Estre ocis est bêle chose, se li servités est vilains
et les injures. » Car à home franc et gentil de cuer est trop
amers li servages ; mais se li services est droituriers si con
de siers, soufrir le doit-on, si con sains Piere dist : « Sierf
soiiés sougit à vos signeurs en toute cremeur, ne mie sans
plus as bons, mais aussi à ciaus ki tousjours raison ne font,
mie *. » Dont pour servage eskiever et aquerre franchise,
* Ecelû, V, 33.
* CicERO, De officiU^ I, xxiii, 80.
' CiCERo, De qficiis, I, xxiii, 81.
* S. Pktri, Epist., I, II, 18.
338 LI ARS
doit-on estre fort et vighereus et ferme. Si con dist Valerius,
uns racontëres d*istoires , ke con li Romain eussent une
cité prise et molt de gens mors et pris \ il demandèrent au
souvrain des prisons quel paine il avoient desierri. Il ré-
pondi : « Tele paine avons desiervi con cil ki se jugent à
estre digne de franchise. » Et comme outre demandaissent
li Romain, comment à ans aroient pais , li prison disent :
« Se bonne le nos offres, ele iert perpétuele ; se malvaise,
ele n*iert mie durans. » Pour eskiever vîlonnie doit estre
mors mise devant vilonie*, si con par l'auctoritet de Tulle
dite apert. Pour violence de force aussi oster, se doit-on
combatre; car toutes lois dient ke bien loist force par
force rebouter selonc raison et sans outrage ; ne mie
sans plus quant nous somes navré nous nos devons def-
fendre, par quoi li autre cos ne viegne, mais aussi devant
le navreure ; se vraissanlans est ke cis voelle férir, je puis
férir premiers, pour le garde de mon cors, ne mie pour
vengance faire, et tantost faire le doit-on. Car s'on est du
lieu partit ù on a longue délibération, dont n*es-se mie fait
pour garder le cors, mais pour vengance, lesqueles as
signeurs apiertienent '. Pour cause aussi nécessaire se
puet-on combatre, si ke quant aucuns sires semont ses gens
pour son païs deffendre, son honour u sa franchise. Dont
Gâtons dist : « Combat- toi pour ton païs *. >
* La ville de Privernum. Val. Max., Hb, VI, c. 2.
* CiGBKo, De qfflciis, loc. cit.
* CiCERo, pro MUonCy IV, 9, 10, et passim.
* De praecepHs titae comm,, lib. I.
DVWIOUR. 3:^9
CHAPITRE VI.
Cis capitles devise des visces contraires à force '.
Il est uns visces contraires à ceste viertii de force, ki
n'a point de non, ensi comme on en trueve un granment;
et cis visces est selonc cou k'aucuns est sourhabondans en
nient cremeur, en tel manière k'il nule cose ne criement,
ne croie de tiere , ne habondance d'euues , ne mort de
batailles. Et de ces trueve-on pau et tel suut ensi ke sans
sens u sans connissance de doleur. Car ce ke nous cremons
à avenir, sunt ce de coi nous nos dolons quant présent sont.
Et regarder devons ke les contraires des vertus, selonc
trois nons nommons, selonc trois choses ke nous poons en
vertut regarder. En deus manières premiers poons regarder
vertu : u selonc Tessense et le nature de vertut, u selonc
ce à quoi ele est ordenée. En Tessence de vertut puet-on
aucune chose regarder droitement et aucune chose ki Ten-
sieut. Droitement vertus enporte et senefie aucune disposi-
tion d'aucune chose covignable, selonc le manière de sa
nature. Car vertus est dispositions d'aucune chose parfaite
ou milleur, selonc sa nature. Il s'ensieut aussi à vertut ke
ce soit aucune bontés; en cou est li bontés de cascune chose
k'ele s'a covignablement, selonc le manière de sa nature ;
et ce à quoi viertus est ordenée, est li bonne œvre, si con
* Ce chapitre est la paraphrase des art. 7 à 13 du ch. viii, 1. III
de la Mor. à Nicom. J'Akistctf.
34U LI AKS
(lit est; etselonc ces trois choses dist-ou avoir contrairieté
et opposition à vertut : desqueles péchiés est li une; liquex
a viertu est contraires, selonc le chose à laqueie vertus est
ordenée. Car pechiés proprement œvre nient ordené me
nomme, aussi con vertus dist œvre bien ordenée. Selonc ce
k*à vertut ensieut k*eles soit bontés, se dist-on à li con-
traire, malisce; mais selonc ce ke droituriërement est de le
raison de vertut, est visces dis à vertu contraires. Car visces
en cascune choses sanle ke ne soit mie disposée selonc ce
k*il est covignable à se nature; dont, tout cou clamons
visce, ki de parfaite nature défaut u est encontre l'ordene
de le nature de le chose ; si c*on dist visce en nature quant
ele est défaillans de son ordene ; ensi ke s'uns hons avoit
deus dois sans plus u il eûst trois mains. Uns autres visces,
si est à force contraires, ki en oser sourhabonde, ensi k'aii-
cuns ose chose cremetable et raisonable oséement et har-
diemen|^ entreprendre outre ce ke droite raisons Tensegne.
Dont cis ne regarde mie les conditions de force, car, par
aventure, u il ne crient mie ce qu'il doit, u il ne l'entreprent
mie pour ce k'il doit, u ensi k'il doit, u quant il doit; et
tex est nommés hardis. Or sunt aucun ki se faignent à estre
hardit u fort, et tel sont nommet orguilleus ; et ensi con li
fort et li hardit enprendent les choses cremetables cascuns
en son estât, ensi cis orguilleus vient resanler fors et hardis,
et aucune fie fait les œvres dou hardit u de fort, quant il le
puet faire sans péril : dont il sanle ensi con hardis u fors ;
mais il est droit cremeteus, car encore faich'-il ensi con
hardiement en enprendre les choses ki petit sunt crème-
taules, quant ce ke moût fait à cremir li sourvient, il ne le
puet soustenir ne n'ose, ains s'enfuit. Et de si fais trueve-
on un granment ki voelent estre tenut pour fort et por
hardit, et as grans fais si s'enfuient. Cis aussi ki est sor-
D'AMOUR. 341
habundans en cremeiir, ensi kll crient plus k'il ne doit et
autrement k*il ne doit, et quant il ne doit » et eelonc les
antres conditions, cis est apielés cremeteus u coiiars» et
chisci ki ensi sourhabunde en cremeur, défaut en oser. Car
il ose mains entreprendre k*il ne devroit. Nule raisons
n*aporte c*on ne doie bien aucunes choses périlleuses entre-
prendre pour eles à destruire, ensi ke s*une beste sauvage
destruisoit un paiis, bien afferroit c*on l'entrepresist à des-
truire. Mais li couars ne lait les choses à entreprendre, fors
pour peur. Et défaute de peur si puet bien estre aucune âe
sans hardeme»it d*envahir choses périlleuses, car il ne s'en-
sieut mie s* aucuns ne fuit mie si comme il doit, k*il entre-
prenge et envahisse plus k*il ne doit. Mais kiconques défaut
d'entreprendre che k'il doit, il ne le fait fors por cremeur
et por ce tousjoui^s le sourhabundance de cremeur ensieut
défaute de hardement et d'entrepresure. Dont veïr poons
a aucuns n'a point de peur d'aucune chose, k'il ne Qovient
mie k'il ait hardement de celi envahir. Mais s'aucuns a
sourhabondance de cremeur et plus ke raison n*aporte
crience, il covient k'il ait défaute de hardement ne qu'il
n'ose tel chose entreprendre ne envahir. Et jà soit-ce chose
kè li couars, li cremeteus soit sourhabondans en cremir et
défaillans en oser, s'est mieus cis visces conneâs par le
sourhabondance de cremeur des choses ki tristece selonc
son avis li pueent faire, k'il ne soit par ce k'il défaut en
oser entreprendre et en hardement, encore soit cis visces
11 visoes de défaute. Li despéret aussi sunt peureus, car tôt
criement pour ce k'il ne quident mie c'on puist les maus
vaincre^ laquele chose fait désespérance ; si crient-on si con
deseure est dit. Et li hardit et li fort si ont bone espérance,
car tousjoors quident de lor afaire venir à bon chief» ensi
con est lor ententions , encor soit ele fausse, au hardit ki
LI AtS I> AMOUR. — I. 23
342 Ll ARS
entreprent ce k*il ne devroit mie enireprendre. Dont tel
gent cbëent en maint meschief. Car ki plus pooir se croit
ke sa nature ne li donne, quant li pooirs est sourmontés,
il puet mains k'il ne pooit.
CHAPITRE VIL
Cia capitles recorde en général çou ke prochaînenient est dit
et se met en différence entre le fort et le hardit '.
Ensi apert, par ce ke dit est, ke couardie, et force, et
hardemens sunt selonc les passions ki dites sunt. Mais
couardie et hardemens habundent et défaillent en oser et
entreprendre ; et cremir et force se tient le moïen, ensi con
droite raison Tensegne ; ki est selonc les conditions et
manières ki deseure sont dites. Et pour cette li couart n*ont
as fors nule sanlance, ne parlommes nos plus de lor diffé-
rence ; mais li fors et li hardis, si con dit est, ont aucune
sanlance et si ont aussi différence. Car li hardit sunt moût
apiert au commencement as périls entreprendre, et yighe-
reusementet hardiement; et aussi contrevolant les périls
entreprendent; et quant ce vient à soustenir, pour ce k'il
meut sunt par passion, sunt-il vaincut par les tormens et
par les périls, lor passions et désirier vaincans. Mais li fort,
ki par raison ordennent les œvres , sunt lent et tardiu au
commencement, et après, ens es œvres fortes et greveuses,
« Cfr. Aristote; Mot. à Nicom,^ III, viii, 12-13. Âfor, à End,,
in, 1, et 6V. Afor I, xix, passim.
D'AMOUR. 343
sunt agut et apiert et vighereus et demorant. Car li juge-
mens de raison par lequel il œ^rent n*est mie vaincus par le
force, ne par l'espoentement des p4ris. Dit est aussi par
deseure, ke force si est moiiens en oser entreprendre les
choses périlleuses et osables, ki rcales sunt, et ens èsquel-
les gist li périls de mort. Et désire li fors à ouvrer vier-
tueusement et les maus périlleus soustenir pour ce k'il en
vigne biens communs u honnestes u pour ce il fuie chose
vilaine u deshoneste à faire u à soufrir. Mais s*aucuns par
volenté se tue u il fait u suefre ke autres le tue, pour ce k*il
crient et doute povreté, k'il aime mieus à morir ke li à sou-
frir, u pour aucune covoitise d'aucune chose k'il ne puet
avoir et ki tristece li fait, cis ki ensi soustient le mort, n'est
mie. fors, ains est couars et peureus; car c'est une mollece
et foivleté de cuer c'on ne puet soustenir choses greveuses
et tristes ; et cil sunt contraire as fors ; et ausi chil ki ne
soustienent mie le mort pour bien honeste, ensi con li fors
fait.
CHAPITRE VIII
Cis capities met plusieurs manières défaillans de vraie force *.
Après ce ke nous avons parlé de force, ke c'est, et des
œvres de force et de lor contraires visces, affiert à parler
d'aucuns fais et œvres ki sanlent estre fait de vertut de
force; mais il défaillent de vraie force. Car les conditions
• Cfr. pour ce c,hapître Aristotk, Mor. à Nieom.y III, ix; Afor.
à Euâème, III, i, et Qr, Mor.y I, xix, poêHm,
344 U ARS
de force n'i sont mie gardées et ce puet estre en dnk
manières. Con ensi soit ke vraie force soit moraus vertus à
lequeie il s'ensieut savoirs, et par le savoir ellire, selonc
cou puet attcans en trois manières défalir de vraie force.
Bn une manière parce k'il n'ouv^ra mie sachans, et c'est
une manière de &usse force ; dont les œvres sanlans à li
sunt faites par ignorance ; Tautre manière, car il n*overra
mie par élection, mais par passion ; et ceste passions si paet
estre en deus manières , u es movans as périls enprendre,
si con ire, u ensi ke passions le corage apaisant de cremenr,
ensi com'est espérance. Car e^érance apaie les corages, et
selonc ce sunt deus manières de fausse force prises. Une
autre manière si est de défaillir de vraie force parce k'au-
cuns œvre par ëfection; maïs u il elUst ces paris qu'il ellist
à soustenir, pour le coonissance et l'esprueve des armes,
k'il A, si k'il ne tient mie à péril entrer en le bataille, ensi
ke soldoïer esprovet fuht ; u il ellist les péris i soustenir, ne
mie pour celé fin, pour lequele U force l'ellist ; mais pour
honour u pour les paines ki sunt des signeurs as demorans
u as fiûans otroiies u enjointes; et ensi avons les dnk
manières. Or moustrons cbascune par li. La première si est
quant aucuns enprent et soustient périls pour le honte des
paroles et des blasmes c'on sieut dire à ciaus ki ne soos-
tienent tes péris, et pour h<Hiour c'on sieut tex gens faire ;
et ceste manière sanle li plus prochaine à vraie force, et
communément les gens devienent plus sanlant as fors, là ù
on honneure les fors et ciaus ki mieus les resamblent et on
fait deshonuours as couars. Et ke ceste manière sanlece
vraie force et plus prochaîne en soit, apert : car ceste œvre
si sanle vertueuse parce k'ele est vergoigneuse, doutans les
laides paroles, et le malvais renon ; ke caskuns vertueus doit
cremir et fuir, si con chose vilaine; et c'est aussi pour
D'AMOUR. 345
honeur ki sanle bons. Car on fait les honeurs en Uesmoi-
gnage de vertu. L'autre manière de fausse force est quant
aucuns font œvres de fors, constraint par les signours, et
de le paine k'il quideroit c*on li deûst faire ; et de tant sunt
cis ci pieur k'il n'œvrent mie pour vergoigne, mais pour
peur : ne pour eskieyer blâme, mais por eschiever tristece,
constraint par lor signour, Ensi ke ki feroit en un ost un
ban, ke nus ne s'enfuist de la bataille u del assaut, et nus
ne Tosast trespasser, pour le constrainte dou signeur et de
le paine qu'il quideroit c'en li deuist faire. Et de tant sunt
chi ci pieur, qu'il n'œvrent mie pour vergonge, mais pour
peur, ne pour eskiewer blâme, mais pour eskiewer tristeoe,
constraint par lor seigneurs. Une autre manière si est quant
ne mie sans plus, pour le cremeur des paines des signeurs,
ii œvrent œvres de force; mais li sires les punist et les
constraint ke fîiir ne pueent par murs et par fossés, si k'il
n*ont pooir de hors issir ; et c'est une manière d'empêche-
ment de fin. Et li signeur ki ensi les constraignent, les
constraignent à combatre; mais cil ki sunt constraint ne
sont mie vrai fort; car il covient le fort estre vertueus,
liquex n'œvre mie par nécessite, ne pour peur d'aucun mal
à soufrir, mais pour le bien de vertu ; l'autre manière si est
quant aucun, pour l'expérience des œvres cremeteuses, ki
sanlent aussi con fortes, entreprendent hardiement et sans
cremeur, et œvrent par lor expérience les œvres dou fort,
car nus ne doute à faire, ce k'il bien cuide savoir. Et comme
il soit aucun ki sanlent estre fort, pour l'esprueve k'il ont
ens à choses doutables, maiement sanlent fort cil ki l'es-
prueve ontens es batailles, ensi con sunt chevalier, sodoïer
et champion loet, ki soveut ont estet en batailles en
esprueves. Et de ce c'on a tele esprueve en ces batailles
aviènent deus choses : l'une est k'ens es batailles a un
346 LI AKS
granmeut de choses ki sanlent à nient esprovés grans choses
et grant paour lor font, jà soit-che chose que nient u pau
eles aient de péril, ensi con noise des armes, li friente des
chevaus, li sons des tabours, des trompes et de tens choses;
lesquex choses as gens ki ont esproye d'armes, ne sanlent
mie estre peureuses, dont il sanlent fort, quant en ces
choses sans cremeur il se mellent, ki as aucuns sanlent
estre périlleuses, ensi comme nient esprovés, pour ce k'il
ne sevent ke ce suut. Une autre chose si vient del esprueve
k*il pueent faire et grever plus lor anemis et tel ki ensi ont
esprove, se combatentà ciaus ki point d*esprueve n'ont,
ensi con cil ki est armés au nient armet. Car cil ki ne set
user d'armes, si est aussi con nient armés ; et tel ki sour
tel fiance de tele esprueve entrent ens es batailles, ne sont
mie vrai fort : car il n*i entrent fors pour l'esprueve, lequele
se n'estoit, il n*i enterroient mie. Mais li fors vertueus, soit
esprovés u non, entreprent et soustient les périls pour le
bien de vertu. Mais li autre sovent s'enfuient quant li périls
sourmonte lor esprueve et k)r avis ; car pour autre chose
n'entreprendoient ce péril, fors pour ce k'il ne lor sanloit
point périlleus pour l'esprueve, et quant l'esprueve faut, et
il devienent couart, car pour el ne sanloient hardit, et dont
s'enfuient; mais au commencement se metent-il avant, si ke
cil ki quident pour lor esprueve estre plus poissant. Mais
sovent li mains duit et esprové en ivrmes, demeurent et
soustienent le mort pour bien de vertu, et mains cremant
sunt le mort ke honte et vilonie rechevoir. Et à chîaus est
li mors plus élisable ke ne soit li sauveraent des autres. Et
tex gens ki ensi ont expérience, assés legiërement entrent
ens es périls et grant espérance ont pour lor esprueve, ke
sans grant meschief porront vaincre lor anemis; car
osprucve si est cause d'espérance, si con dit est, de bien
D'AMOUR. 347
greveus c'on quide pooir ataindre. Or puet avenir autre
chose aussi estre cause d*espérance pour ce k'ele fait aucune
chose estre as gens possible. Selonc le première manière
tôt cil bien ki engrangent le pooir des gens sunt cause d*es«
përance, si con richece, force, entre les autres choses
esprueve ; car par Tesprueve aquierent les gens pooir d'au-
cune chose legièrement faire, de laquele chose espérance
vient. En autre manière tout ce est cause d'espérance qui
fait quidance k'aucune chose soit possible ; et selonc ce apre-
snre et enortemens sont cause d'espoir ; et li esprueve, en
tant ke par esprueve est faite as gens quidance k'aucune
chose lor soit possible, ki devant l'esprueve lor sanloit
impossible; et espérance aussi si est tousjours l'uevre
aidans, et engrangans, et pour deus choses. Car la quidance
de chose greveuse muet et encore l'entention et le volonté ;
li quidance aussi que ce soit possible ne ratarge mie le pooir
d*ovrer. L'autre chose si est par le raison de délit ki d'es-
pérance vient , si con ci après aparra : et délis engrange
Tuevre, si con aparra ci-après.
CHAPITRE IX.
Cia capitles moustre ke forsenerie n'est mie force '
Les choses aussi ki faites sunt aussi con par foursenerie,
dient aucun k*eles sunt sanlans as œvres de force ; ensi con
' Cfr. Aristotb, Mot, à Nicom.^ III, ix, 10, seq. ; Mor, à B%d.,
III. I, 17, seq. ; Qr, Mwr.^ I, xix, 6, seq.
348 Ll AltS
cfae ke les bestes funt, ki keurent sur les gens ki les bâtent,
quant conrecfaies sont. Foorsenerie aussi a aucun sanlant
à force « car ele vighereusenic^nt et nient peureusement se
met as périls ; et li fors aussi se met quant est entrés as
œvres de grant corage, vigfaereus et nient espoentable
Tentreprent et asprement : de quoi on dist quant on est
entrât ens périls si comme on doit, c'on doit aussi comme
une foursenone meller avec le vertu ; c'est ausi c*on le face
nient doutablement. Dont aucun dient c*on doit meller ire
avec le vertu, par quoi li œvre soit plus appareiUie; et aussi
c'on doit aussi oon sanc gieter par le nés, pour le dianrre
dou cuer, c*on doit en tes fais esmovoir ; et toutes si iaites
choses sanient k'eles soient requises à le vertu de force. Et
différence a en ces choses faites selonc force et forsenerie,
car li fors ne fait mie des œvres par soudaine impétueuse
forsenerie, mais par le volonté de bien k'il entent en sou
œvre; et foursenerie s'a en force, selonc une manière
d'ajuwe. Les bestes si n'ont mie le vertut de force, encore
keurent eles sus les gens. Car eles les keurent sus u pour
tristece de lor plaies u pour cremeur k'eles ont d'iestre
, prises, et che apert. Car quant seules sunt u maigres u se
sentent ke fuir pueent, eles ne keurent point sus les gens
ne ne les vont qaerre, se ce ne seroit par aventure pour
faim ; et aussi quant mains sunt ou pooir de fuir, plus tost
keurent les gens sus, pour Taventure de le mort à eskiever.
Ensi ne sont mie fort, cil ki demorant sunt et soufirant les
périus pour doleur u pour plaies k'il aient eûwes. Car dont
seroient li asne fort, ki suefrent assés de cos quant il ont
fain, pour un cardon à mangier. Dont il apert ke force n'est
mie selonc tele foursenerie. Car ele est par élection et pour
fin bonne, si con le bien commun et li forsenerie par pas-
sion. Et entre leif passions celé ki est ensi par foursenerie
D'AMOUR. 349
est plus sanlans à vraie force, ne ele ne doit mie aler devant
rëlection, ki faite est par raison ; mais élections faite de
bonne fin, pour lequele on doit ouvrer, li foursenerie doit
ensivir. Les gens aussi ki corchiet sunt, si ont tristece et
cil ki se vengent leece, et cil ki pour ce se combatent ne
sunt mie vrai fort, ains pueent estre dit bateilleur ; car le
bien k*il œvrent, il ne font mie pour le bien ne pour Tuevre
raisonable, mais par passion, par lequele vengance quiërent.
Cil aussi ki sans plus pour l'espérance de vaincre, pour ce
ke sovent ont vaincut, suefrent et entrent es périls, ne sunt
mie fort, mais sanlant ont à fort. Car tout doi hardiement
et vighereusement entrent es périls ; mais li fors i entre
pour bien, et li autre pour çou k'il se quident plus fort ke
lor adversaire et ke cil ne lor aient pooir de nuire; et cis
chi entreprendent les périls, pour cou k'il ont souvent
vaincut , si espoirent encore à vaincre ; et ne mie pour
esprueve d'armes k'il aient, il espoirent à vaincre, car ce
apertient à le manière ki deseure est touchie. Et tel sunt li
iret, ke tousjours ont-il espérance de vaincre , et quant li
espérance faut, si s'enfuient : mais li fors soustient les péris
ke bons puet et doit soustenir pour bien et vertut et pour
eskiever honte et laidure. Grant différence a entre bonne
œvre et œvre vertueuse ; car tote œvre bonne n'est mie
vertueuse, mes toute vertueuse est bonne. On puet bien
entrer en bataille vighereusement et aspremeut et ensi
pora-ce estre bonne œvre; mais l'uevre n'iert mie vier-
tueuse se les condicions ki à vertu apertienent n'i sunt
wardées. Et mieus puet-on conuoistre le fort quant vienent
H soudain péril et c'on ne s'en donne garde, que quant on
les entreprent par lonc avis, si con deseure est dit. Car
quant il vienent soudainement , on apierchoit mieus l'abit,
car adont apert-il ke li rachine d*ensi viertueusement ouvrer
^50 LI ARS
est en celui ki ensi œvre. Mais quant li péril ne sunt mie
soudain , ains sunt de lonc apiercheut, on se puet mieos
faindre et monstrer tel c'en n'est mie. Aucun aussi sanlent
fort P^ ignorance ; pour ce k*il ne connoissent les péris,
les envaïssent seurement ; et cil sunt mains fort et mains
vertueus ke cil ki pour sovent vaincre, k'il ont fait, ont
espérance d*encore vaincre. Car cil n*ont nul bien pourquoi
il entreprendent ces péris, fors pour çou k'il en ont igno-
rance et ne les sevent mie tés. Mais cis ki a bonne espé-
rance, le fait pour aucun bien ki en lui est, si ke ce k'il les
despite est pour ce k'il a souvent vaincu ; et cîs-ci si demeu-
rent eus es péris de ci adont ke li grandece de péris sour-
monte Ipr espérance. Mes li autre , tantost k'il s'entendent
et congnoissent les périls dont nule connissance n'avoient,
si s'enfuient.
CHAPITRE X.
Cis capitles met aucanes propriétés de force. *.
m
Puiske nous avons parlet del œvre dou fort et monstre
k'aucunes œvres sunt sanlans à li, ki de vraie force défalent,
après si parlons d'aucunes propriétés de force. Come ensi
soit, si con dit est par-devant, ke force si soit selonc ce c'en
se maintient bien et rainablement envers hardemeut et cre-
meur, et les choses osables et cremetables, force si est plus
prisie, et plus est-on loet en ce c'on soustient sans cremeur
* Cfr. Aristotk, Mot. à Nicom,^ III, vn, seq. ; Mor. à Eud.,
III, I, et Gr. Mot., I, xix.
D'AMOUR. 351
ne doutance les choses cremeteuses et peureuses, k>n
entreprendre et envahir doutables choses ne périlleuses.
Car cremeurs u peurs si vient ens es gens pour cou k*au-
cune chose maise sourmonte le pooir de celui ki paour a
et li sourvient plus forte k'il ne soit, u on le croit tele,
mais entreprendres hardiement se vient de ce k'aucuns se
croit plus fort u plus soutil ke son anemi, u che à quoi il a
afaire, dont il quide bien vaincre. Or est plus fort de con-
trester à plus fort de li, ke ce ne soit d'envahir celui c'on
quide mains fort u aussi fort de lui. Si con dit est, force si
est en soustenir péris, liquel sunt triste et dolereus ; pour
laquel chose, force si .est triste et dolereuse; dont ele fait
bien à loer. Car toutes les autres vertus engenrent leece u
déduit, et ceste tristece maiement au commencement ; molt
plus grief chose est soustenir tristece et grietés ke lui gar-
der de délis. Et jà soit-ce chose, si con dit est deseure, ke
viertu doie ensievir délis, c*est à savoir u délis doit sieuwir
u nient avoir tristece ensi comme il a en cestui-ci. Et puet-
on dire aussi ke ceste vertus est délitable , quant on est
parti des tourmens, et ensi Tensiut délis, u par aventure
en soufrant les choses nient délitables puet-on bien avoir
joie, de ce k'il se sent si grant œvre vertueuse faire et tex
tourmens soufrir. Et ceste joie li puet bien estre si grans
ke ses autres tristeces ne li font nule doleur u petit. Li
doleurs aussi descroist quant ele n'a de quoi ele puist avant
croistre. Et ensi, con ci après aparra, on puet bien avoir
doleur dou cors et joie du cuer, laquele joie bien puet sour-
monter l'autre doleur. Et ensi encor ait li fors doleur de
choses k'il soustient, puet-il avoir joie u délit le doleur
sourmontant, en ce k'il se sent si viertu eusement ouvrer.
Ensi cou il aparut et apert en chiaus ki pour vériteit et
droiture, tourmens et mors ont soustenues et soustienent.
352 Ll AIIS
Li fors ausi si puet avoir délit en ce k*il bée et quide ataindre
à se fin , liquele fins de toutes choses est pins délitable en
tant con fins est ; ensi que nos yéons de ces Hutenrs et
de ces champions, ki pour le fin del onneur et de le gloire k*il
atendenty ne font force à lor mans. Li ferirs et li navres est
dolereurs as gens cameus» et toute tele labeurs triste; les
navreures et li mors ke li fors soustient font tristece; mais
il le suefre pour bien et pour eskiuver honte et blasme : et
ce li porte tel solas k'il en oublie tous ses maus. Et comment
poons dire ke cis vertueus ki en lui a tant de biens et ki
est aussi con bons eureus doie et voeille pierdre tous ces
biens et le vie aussi , ki sanble ke plus élisable chose ne
soit, ne mais vertueusement ne pora ouvrer et ces choses
pierdre li font trop grant tristece. Jà pour ceste pierte ne
pour ceste tristece, ne laira li fors à aquerre le vertut; et
il Taquerra par tel mort, la ù il se metera pour le sauveté
dou commun, vertut tele ke plus grande à paines ne puet
aquerre. Car de là en avant il est pères et engenrères de
tous ciaus qui vies il a sauvées; si, ke de là en avant il vit
en aus, si con li pères en ses enfans. Et pour cou c*on ne
set combien on vit ne en quel point on muert, si ne doit-on
mie se milleur mort ne le plus honnourable fuir, quant ele
est appareillie, et c*est quant on muert en œvre de force et
de vertu , quant ele est faite, si con nos avons deviset; et
pour ce , ne devons mie le bone mort ne le milleur cremir,
car à la mort nos covient venir, voellons u non. Et jà soit-
ce chose ke li mors et les œvres de le mort li soient tris-
tables , s*est li fins sour toute riens ellisable. Ne il ne covient
mie ke toutes les œvres des vertus soient délitables, se ce
ii*est en le fin. Dont il avient c*on trueve un granment de
chevaliers et de soldoiers ki ne sunt mie fort, selonc ce ke
nous avons parlct de force, et si sunt encor dont trop bon
D'AMOUR. 353
chevalier et très-bieu combatant. Car il ne gardent mie les
manières ke li fort doient avoir : ains pour lor esprueve
d'armes, u pour ce ke souvent ont vencut, u pour aucun
profit k'il béent à avoir, et ensi lor cors vendans et lor vies
pour petit pris, entrent ens es batailles et soustienent les
périls. Ne cil n'aquiërent nul bien de vertut, ke li fors
aquiert par le bone entention et le manière k'il garde selonc
ce ke raisons ensegne. Et pour ce poons dire en général ke
cis est vrais fors ki garde le moiien es cremeurs et enhar-
dément, et ce fait pour le bien de viertu, k'il, par ce, puet
aquerre, les conditions toute voies sauvées et les manières,
ki sunt deseure dites. Et à tant souflse'de cesti-chi.
CHAPITRE XL
Gis capitlea devise selonc quel chose atempranoe est prise *.
Moustret est ke c'est force et comment les œvres de cele
vertu sunt faites, laquele regarde les choses doutables qui
sunt destruisans la vie humaine , après afSert ke nous par-
lons d'atemprance, .ki regarde les choses délitables par les-
queles la vie humaine est sauvée, si con li boire et li man-
gier et autre délit ki sunt continuant la vie humaine, si con
li délit del œvre d'engenrer. Et pour ce ke ceste vertus est
en le partie del ame ki est nient raisonable, se ce n'est par
' Prcsqae tout ce chapitre est le commentaire à peu près littéral
des Morales (Î'Aristotk à Nicom., III. xi; à Eudème, IIl, ii; Gr,
Âfor., î, XX.
354 LI ARS
participation, selonc ce k'ele est nëe à obéir à raison, ensi
comme est force , dont nous avons parlé, si parlerons de
celi d'ateraprance. Premiers a esté dit k'atemprance se tient
le moiien ens es délis à poursivir et k'ele est aussi selonc
tristece ki aviept par Tabsence de le chose délitable , dont
ele est mains selonc tristece ke selonc délit; car ele œvre
mieus vraiement par se présence k*ele ne fait par sen
absence. Et si est aussi atemprance selonc délit et tris-
tece, pour ce k*il simt contraire, et contraire si doivent
estre fait selonc une chose. Puisk'atemprance est selonc
les délis, si enquérons selonc qués. Li délit pueent en deus
manières estre : li un si pueent estre de cors, si que cil ki
sunt acompUt ens passions d'aucun sens de defors; ensi con
li délis de veïr est acomplis ens ou sens de le veûe del œil.
Autre délit si sunt, si con délit del ame, liquel si sunt
acomplit par Tapréhendement de le volonté de dedens, ensi
comme amours ki cause est de tel délit; car cascuns se
délite en che k*il a ce k*il aime. Or sunt aucun ki aiment
honeurs, li autre sunt amant sciences et clergies, et ceste
appréhensions n*est mie de sens de defors, mais del appré-
hension de dedens del ame ; de quoi cil doi amant s'enjoîs-
sent par ce k*il ont çou k'il désiroient. Et tele joie n*est
mie par passion de cors, mais sans plus par Tapréhende-
ment de le volonté et du corage. Selonc ces délis del ame
n* est-on mie atempret, ensi con en Tamour d*onneur u de
sciences. Ne aussi cil ki ajment fables à oïr u à dire, u ki
aiment à parler de communs afaires de pais , ne sunt mie
dit nient tempret, mais on les nomme gengleours. Ne cil
aussi ki ont plus grant tristece k*il ne doient en le pierte
de lor avoir u de lor amis ne sunt mie tenut pour nient
tempret. Mais il ont une autre manière de visce; par quoi
il apert, puisk'atemprance n'est mie selonc ces délis ki sunt
D'AMOUR. 355
par raprëhension del ame, k'ele iert selonc celi de cors.
Encor soit atemprance selonc les corporeus délis, n*est-ele
mie selonc les délis de tous les sens. Car cil ki délitent et
esjoïssent ens es choses yéables, si k'en couleurs, en figures
et en pointures, plus ke raison n*aporte, on ne les tient
mie pour nient temprés, encor sanlent-il estre vicieus et
k*en çou ait sourhabondance et défaute. Et aussi cis ki
8*esjoïst trop en délit d*oïr, si comme en estrumens u en
chant, il n*est mie nient temprés. Ne cil aussi ki se délitent
en bonnes odours simplement. Ne ne sunt mie cil ki selonc
ces sens se délitent, nient tempret ; mais en aucune manière
le pueent estre selonc ce k'il lor souvient d'autres délis, ens
ësqués est lor plus grande yolentés; ensi ke cis ki vplentés
a l'odour de bonnes espesces, n'est mie pour tant nient tem-
prés ; mais quant il retorne ces odours as viandes k'il
mangue volontiers. Dont cil ki faim a, s'esjoïst en odeurs
de bonnes viandes pour le talent dou mengier et en ce puet-
il estre nient temprés ; u se le flour de roses u de violetes
sentant, il li soviegne d'aucune feme dont il ait désirier et
pour celé joie puet estre nient temprés. Les autres bestes
ke les gens ne s'esjoïssent mie simplement selonc ces trois
sens, veïr, oïr, flairier, mais pour ce s'esjouissent ke par
chiaus il perchoivent ce dont il pueent délit avoir, u selonc
le sentir u selonc le goust. Li chiens ne s'esjoïst mie sim-
plement ens ou flairier k'il a dou lièvre, mais ens ou man-
gier k'il en atent. Dont par le sens dou flairier li est donnée
connissance de le bieste dont le délit dou mangier atent.
Ne li lions aussi ne s'esjoïst mie de le vois du buef quant
il l'ot braire, mais dou mangier k'il atent et k'il sent ke
celé beste dont a le son oiit li est près; ne li chiers quant
il va en ruit ne s'esjoïst mie de ce k'il voit les bisces, se ce
n'est pour le délit dou sentir k'il bée à acomplir. Dont veïr
356 LI ARS
poons par ce ke deseure est dit k'atefnpnuice et nient atem-
prance si seront selonc lês délia de sens, selonc lesqués les
autres bestes ont as gens sanlance ; de quoi les gens ki snnt
nient tempret sunt ensi con chiers et bestes. Et <àl sens
sunt sentirs en touchant et gousters ; mais selonc le goost,
en tant ke par lui simplement, ki gésir doit en bounes
saveurs, sunt pau de gens tenut pour nient atempret. Ensi
ke nous véons en chiaus ki le yin assaient et les keus ki les
sausses font ; il se délitent en teus assais et si jugent bien
des saveurs et le font sovent ; et si ne sont mie encor dont
tenut por nient atempret. Aussi k*atemprance et nient
atemprance ne soient mie ou goyst pour les saveurs, mais
selonc çou c*on en use. Car nient atemprance est en Tusage
de le chose savourée, selonc ce k'ele est touchie et k*ele fait
touchement et tast ; ensi comme boires et mangiers, là ù li
délis de nient atemprance n*est mie, se ce n*est par Tusance,
et le boire et le mangier de la chose savereuse par le tast
qu*ele fait. Et ce apert ens es assaieurs des boires et des
mangiers, ki pau ont de délit, et li glout Tout en ce k'il en
usent, ensi comme en tastant. Pour laquele chose atem-
prance et nient atemprance sont selonc le sens de sentir,
si con en boires et en mangiers, selonc ce k'il sunt en usage,
et ensi font une manière de tast; pour quoi uns vilains qui
ot non Erixius ' souhaida k'il eiist le col plus lonc k'ane
grue pour cou k'il etist plus grant délit sCl avaler les viandes;
aussi k'eles fesissent aucun tast et sens al avaler ; mais en
ce fu*il déchus k'il quidoit ke li tas, ki fet li connissance,
fust ou col, qui gist en le langue *. Et grans chétiyetés est
' Philoxène d'Erix, cite par Aristotb dans la Morale à Nieom.,
III, XI, 10, 6t dans la Mor. à Eudème, III, ii, 12.
■ Pour tout ce qui précède cfr. Aristotb, Mot. à Nicom , III, xi;
Mor» à EudèmCy Ilî. n, et Or, Morale, I, xx.
D'AMOUR. 35Î
de ces vins et de ces viandes si désirer c*on en prent plus
c*on ne doie, car sovent par che on pèche ; par trop boire
on devient yvre , et yvroigne n'est autre chose ke volen-
trieve foursenerie ; quant li grans plenté de vins a le corage
saisi, dont ce ke cis ki yvres est avoit dedens le cuer de
mal, s'aparist et descuevre ^ Comment dont nos a nature
doné ventre si nient saolant à si petit cors, par quoi nous
passons le gloutenie de trës-gastans bestes ? Et de ciaus ki
ensi au ventre obéissent, en lieu de bestes devons conter,
ne mie d'ommes *. Et c'est grans hontes et de ce sovent
vëons ke cil ki sunt en signeries, ki de choses ki aucune
fie font à porsivir, retenir ne se sèvent, à œvres nient
afférans ne covenables se metent. Gis seulement ens es
œvres ki nient n'affièrent, nient ne chiet, ki de celés c'en
puet sans méfiait faire , aviséement se restraint. Et ens
délis de luxure est aussi li atemprance et li nient atem-
prance. Cil sens de sentir u de taster, si est li plus com-
muns de tous, car il ne faut à nule beste. Cil ki selonc
cesti-ci sunt nient atempret, affîèrent raolt à blasmer ; car
cis sens et les œvres sunt en nous, selonc ce ke nous sommes
bestes ; et en tes choses esjoïr et ce très-forment amer,
est bestiaus chose. Et selonc les délis dou taster, ki sunt
selonc tout le cors, c'on a quant on a eût froit et on est
partot escaufet, n'est mie nient atemprance; ains est
selonc aucune partie dou cors, ensi comme ens es membres
de luxure '.
^ SKPiRGA, Epitt., LX.
' Aristotr, Afar. à Nicom., III, xi, 10.
LI ARS D*AllOim. — I. 33
1
358 LI ARS
CHAPITRE XII.
Cis capitlas devise selonc qués dëlîs atemprance est '.
Dit est selonc quele chose atemprance est prise, or
disons des œvres ki sont selonc cele matëre. Ensi con par
deseure est dit, cremeurs et tristece, si sunt ordenées à on,
si k*àmal; mais cremeurs si est des choses à venir et tris-
tece des choses présentes , ensi con concupiscense u dési-
riers à choses à venir et déiis as choses présentes. Or sunt
deus manières de concupiscence ; car il est une commune
concupiscence ki est aussi con naturele, aussi con aperte-
nans à toute Tespesse et le nature ; ensi con concupiscence
u désiriers de boire et de mangier quant on a faim; ce
désirent toutes bestes, pour le sauveté de lor cors. Unes
autres concupiscences sunt propres : ensi que toutes gens
ne désirent mie toutes viandes, ne en une manière apa-
reillies ne li uns un lit ensi paret comme uns autres. Ettex
voloirs n*est mie naturaus, ains est par noureture. Et en
no volonté des voloirs communs n*a mie sovent nient atem-
prance : car nature quant ele se sent défaillant u ele a assés
pour li à remplir, ele se souflst sovent de ce ke li besoigne.
Et quant nature est remplie, cis ki dont emprent plus, il
méfiait; mais ce n*est de ci adont Vil est remplis, tant ke
nature en a mestier. Selonc les propres délis moût de gens
* Ce chapitre est la traduction, presque littérale, d^ÀRiSTors, Mor»
à Nicon.'^ ni, xîi, 1-5.
D'AMOUR. 359
en molt de manières si ecrent. Car li amant ces dëlis, u il
s'esjoïssent en ce qu'il ne doient, u plas k'il ne doient, u
quant il ne doient. Selonc toutes ces manières, li nient tem-
prés sourhabonde, et si s'esjoïst aucune âe ens es choses ki
font à haïr. Et s'aucunes choses font à amer, si s'esjoïra-il
plus k'il ne doie, si con ribaut en lor femes et glouton en
lor boires et lor mangiers : dont il apert ke li sourhabon-
dance des délis de goût et de tast, si con deviset est, font le
nient atemprance ; et ke ele fait à blasmer, pour ce ke c'est
vilaine chose, est apers.
CHAPITRE Xni.
Cis capitles devise comment li atemprës et li nient atemprés se
maintienent as tristeces.
Après cou que nous dit ayons comment atemprance est
selonc les dëlis, or disons comment ele est selonc tristece.
Li nient atemprës si est blasmës en ce k'il a tristece plus
grande k'il ne doit, et celé tristece li yient de ce X'il dësire
outre mesure les dëlis ; dont quant avoir ne les puet, il a
tristece plus grande qu'il n'aflere. Et li atemprës si est loës
en ce k'il n'a mie tristece desrainable, pour ce k'il n'a mie le
chose dëlitable k'il dësiroit. Mais li nient temprës pour ce
k'il. dësire tous les dëlis u chiaus ki plus grant sunt, lait
l'ëlection de raison et est mènes par son dësirier à cou k'il
ellise dëlis devant toute autre chose. Gis ci devant bien hon-
neste, honeur u proufit, Fuevre de luxure u autres met»
30O LI AR8
pour laqoele chose, pour le (Urir qii*il a, et k'il afiûndre ne
puet, il a tristece desrainable. Car piiisk*atamte de désirier
fait joie, et défaute tristece, et en ce gist li atemprance,
quant tex tristece n*e8t plus grande k'ele estre ne doit. Et
ce sanle molt desrainable ke dëlis face tristece ; mes délia
ne fait mie tristece en ce c*on l'a, mais li défaute de li, ensi
c'en dist le nef périr par défaute de goyemeur. Li visées
contraires à nient atemprance, pour ce c'en voit pan de g&kt
avoir ce visce, se nVil point de nom ; mais nous Tapelons
insensibilité, c'est-à-dire nient sentans : et cis si est quant
on se délite mains c'on ne doit es choses délitables; et tel
gent ne sanlent mie humain ; car les autres bestes ont dese-
vrance de lor viandes et de lor boire, et se délitent ens es
unes et ens es autres non ; dont les gens sunt molt mervil-
leus asquex riens n'est délitable ne une chose ne porte plus
de délit c'une autre. Tel gent sanlent molt lonc de la nature
humaine et sanlent sans sens ; et de tex trueve-on pau ; pour
çou n'est mie grans besoins de parler longuement de tel
matère. Li atemprés dont si s'a moïenement ens es délis et
ens tristeces et concupiscences u désiriers. Car il ne se
délite mie ens es visces et ordes choses^ ens èsqueles li
nient temprés le plus se délite , quant tel chose li vient
devant, ne il ne se délite mie en ce k'il ne covient déliter,
ne plus fort k'il ne covient. Ne il n'a mie trop grant tristece
del absence dou délit ; ne trop ne covoite les délis k'il n'a
mie,, car pau i fait de force, et s'il le désire, si est-ce selonc
droite mesure, lequele il ne passe point, ains garde les
droites condicions de raison ki sunt pour coi et de quoi, et
quant, et ù, et en quele manière* Et li autre déUt ki sunt
quis pour le santé du cors u pour çou c'on soit plus able et
plus apareilliet, doivent bien estre quis del atempret. Mais
k'|l garde le mesure, si con dit est ; ne tel délit ne feront
D'AMOUR. 361
mie li nient tempret, s'il ne les ayme plus k'il ne doie ^ Se
assis estes i grande taule u petite, u soit entre grans et
petis, ne metés mie vo main premiers à la viande ; ne pre-
miers à boire ne demandes ^, ke pour glout ne soïés tenut
et des sëans à la table ne soiiés mesprisiés, s*en aies ver-
goigne. Ne demandés mie se moût i a à mangier ; uses de ce
c'on vous apporte, si comme bons rassis. Vostre oeil soient
ançois saolé ke vos ventres, et celi trop n'emplissiës. Ne
soïés glous en tous mangiers, ne ne vous adonés à toutes
viandes ; en trop de viandes ne falra mie maladie ^. A home
sage pau de vins et de viandes pueent souâre et ki pau en
prent, dMaus ne se sent grevés. Cole, veillers et tonnoiles
sunt en le tieste de ventre trop remplit. Dormirs et santés
sunt en home de li emplir escars ; il dormira dusc*au matin
et si membre et ses vertus seront en délit *. Ne vos rempli s-
siés trop de vin, ne ciaus ke vous amés n*eâbrciés à trop
boire, car molt de gens li vins a destruis-. Li feus esprueve
le âer ; ensi esprueve le cuer des orguilleus li vins bus eu
yvroigne. Quele vie es-ce, ki est amenrie par vin ^? Li vins
pris sobrement le cors nourist et est destruis par outrage ;
li vins n'est mie créés pour enyvrer , mais li mesure fait
santé de cors et d*ame. Vins trop pris, tençons, ire, lai*
denge et molt de vilonnies entreprent à faire *. Ciessés li
premiers à le taule de boire et de mangier, par quoi vous
* Depuis le commenoemeat de ce chapitre, Fauteur continue à tra-
duire Abistotb, Mot. à Nicom,^ III, xii, 6-8.
* EcelLf XXXI, 21.
' Eeclû, XXXVII, 33, 34.
* E€cli.,\xxî, 22-24.
■» Ibid., 30-33.
* IHd., 36-38.
1
362 Ll ARS
ne courciés lea séans u lés siervans ^ Moût de graot mal si
vienent par les grans compaignies de boire et de mangier :
à paines pueent estre tés assamblées sans visces. Commu-
nément après les grans vins et viandes ensieut désirs de
luxure ; car quant li cors en le réfection délitable se rem-
plist, li cuers à vaine joie si s*eslaisse. Sovent li délit de
mangier ki se faint k*il soit pour défaute de nature , siert à
glouternie, et quant li ventres en molt remplir 8*estent, li
membre à luxure se drécent. Sovent glouternie si dist : a Se
li cors par grandes viandes ne se nourrist, il n'iert à ri&às
prouâtables ; » et quant la pensée, par les désirs de le char,
ele a embraset, tantost encomence les paroles de luxure, en
disant : . c Se Dex ne volsist que li bons et li feme ne eussent
ensamble carnel compaignie^ il ne leur eust mie donés les
estruments ki à ce aiBèrent. » Et ensi li compaignie des man-
giers est cause de mains maus. Tele compaignie ensient
moût parlers ; car quant li ventres se remplist, li langue se
deffrène et en molt de parole ne faut mie sovent péchiés '.
Et ke plus sunt les gens en grant estât, liqués les milleurs
requiert, de tant se doivent-il plus honestement garder, et
mains selonc vains délis vivre ; che que par les meneurs est
en délit acomplit et par aus poursievit, doit estre par le
sens et le discipline de plus grans et des sovrsdns defiendut
et atempret. Quant li grant et li sovrain as délis ne
s*adonent, as jouenes n*est mie laskiés li fraius de lor nient
ordenés désiriers. Ki se retient desous le frain et le des-
trainte de discipline, quant cil ki le justice ont de cons-
traindre, si con sovrain, eusanle es délis s^eslaissent si
con nus?
* Eccli.^ XXXI, 20.
- Proc.y X, 19.
D'AMOUR. 363
CHAPITRE XIV.
Cis capitles compère le nient ateooipret au cremeteus *.
Plus est aussi nient atemprance sanlans à yolenté, ke ne
soit cremeurs ; car cascuns se délite en ce k'il œvre volen-
tiers et a tristece en ce k*ii fait nient volentiers. Or œvre li
nient atemprés pour délit k'il covoite et li cremeteus pour
le tristece k'il fuit ; et puiske délis est volentrieus et tris-
tece nient yolentrieve, et li nient temprés est por délis, et
li cremeteus pour tristece, plus sera li nient temprés volen-
trieus ke li peuireus. Tristece aussi si vient par le présence
d'aucun contraire grevant, dont il s'ensieut ke tristece
esbahist et corront le nature de celui en qui ele est ; et de
ce vient ke li sens des gens pour tristece sunt enpéchiet de
lor propre connissance ; mais délectations si est faite par le
présence de 1^ chose délitable, ki ne corront mie le nature,
ains le sauve et engrangist l'œvre, et tristece Tamenrist,
dont délectations ne fait point d'esbahissement, s'ele n'est
trop grande, ne ne corront mie le sens ki se délite, par coi
bien apert k'ele est plus volentrieve ke cremeurs. Plus fait
aussi à blasmer li visces de nient atemprance, ke cis de cre-
meur; car H visces dont on mieus se puet retraire, est cis
ki plus à blasmer fait quant on le maintient, et tés est li
visces de nient atemprance. Car en nous n'avons chose pour-
quoi nos ne puissons ovrer des délis de boire et de mangier
* Cfr. Aristote, Mot» h Nkom., III, xiii, 1-9.
$64 LI ARS
et de luxure , selonc ce ke raisons Taporte ; et en ce nous
poousle gièrement acoustumer, dont nous atempret deyen-
rons par celé acoustumance. Et d'autre part ce n'est nus
përis de lui garder de teus outrages : en contraire manière
s'a il à cremeur : les batailles ne li përil d'elles ne sont mie
sovent par quoi rnavaisement nous poons acoustumer à nient
cremir, pour ce ke ces œvres n'aiuwent mie soient. Ces
œvres aussi sunt périlleuses, par quoi il apert ke plus fait
à blasmer li nient temprës ke li cremeteas u li couars.
Selonc une manière aussi n'est mie volentës ens ou nient
tempret et ou creroeteus : car U plus grans cremeurs si
n'est mie es choses universeles ne communes, si comme en
l'entrer ens es batailles; mais en choses singulères, ensi
comme en navreures, en cols et en blecheures. Nous entrons
bien ens es batailles et pau les doutons, tant cou pour eles :
mais les plaies et les blecheures singulères, celés nous font
douter et tant souvent ke les armes gietons en voies et s'en-
fuions ; dont ce sanle nient volentrieu ; et ensi en commun
et en universel sunt tex choses volentrieves ; et en parti-
culer et par eles regardées , eles sunt nient volentrieves.
En nient atemprance est-il par contraire manière et en
contraire manière s'a- il ou nient atempret. Car 11 délit tôt
en commun ne sunt mie désiré ; nus ne désire à estre nient
atemprés soit en luxure, soit en boire u en mangier ; mais
en particuler, c'est cascun par lui, sunt bien li délit désiré;
desq^ués on devient nient tempré et selonc ce, li délit don
nient atempret sunt sanlant as délis des enfans, ki tous-
jours quièrent l'un délit après l'autre ; et est tés apétis en
ces délis si con li désirs des enfans; liqués désirs et apétis
s'il n'est castiiés et refrennés, s'engrange as délis et tous-
jours croist de mal en pis. Ensi est-il ou nient atempret;
se dont li appétis n'est mie bien enhortables ne bien sougis
D'AMOUR. 365
à raison, il engrangira plus et plus. Car 11 appëtis des dclis
si est sans saoulemeut. Et en tés biens li concupiscense et
li désirs dou malyais engrange le œvre ; se ele est grande et
auques le cuer movans ; por laquel chose il covient les dëlis
et les Yoloirs estre amesurés et pau aussi, par quoi il ne
soient contraire à raison, par quoi il ne désirrent fors ce
k'il doient et nient plus k'il ne doient. Et tex appétis ki iert
si bien enhortables, de raison sera sires ; et tôt ensi comme
il covient vivre Tenfant au commandement de son mestre,
ensi covient le concupiscence et le désirier obéir â raison ;
et ensi li atemprés si désire ce c'en doit désirier, et quant
on doit, et ensi c*on doit, ensi con droite raisons l'ordëne.
CHAPITRE XV.
En cest capitle est une question déterminée se c'est pécbiés d'avoir
compaignie à femme, supposée les conditions k*il adevise *.
S*avoir compaignie à une feme, ki ne soit aloïie à homme
ne à ordene, ne li hons aussi, est péchiés, poroit-on deman-
der; et il sanleke non. Car cis ki dou sien use et nient del
autrui ne fait nului tort; mais cis ki a tel compaignie use
dou sien et cele aussi, et sans force aussi, ensi con de son
délit; par quoi il sanle que ce ne soit mie péchiés. Le con-
traire diston communément. A ce puet-on respondre ke tele
compaignie, ki fait simple fornication, est péchiés ens es
meurs ; de quoi vous devés savoir ke lî œvre de le vertut
' Cfr. S. Thomas, Somme ikéol,^ p. 2, s. 2, q. cûv, pasHm,
'3m LI ARS
engenrant est à grant bien ordenée, si con à la gardé et le
continuance de le nature et del espesse, soit en bestes a soit
en gent : en tele manière ke s*ele ataint le fin pourquoi ele
est, c'est qu'ele engenre et ensi conune ele doit» c'est bom«
Et jà soit-ce chose que li semence et li matëre dont les gens
vienent soit sourhabundans et trop, et riens ne vaille à la
garde de cascune personne singulère, si est-ele toutevoie
nécessaire à le continuance de nature et del espesse et pour
autre sanlant faire. Or seroit li engenremens por nient, s'il
ne s*en sivoit droituriëre noureture ; car la chose engenrée
ne remaint mie s*ele n*a se droituriëre noureçon. Dont ensi
est ordenëe Tœvre de génération, li mise fors et li gies de le
semence des engenrans, par quoi engenrure covenable en
puist venir et de Tengenreur li engrangemens. De quoi nous
poons veïr que toutes manières de semence mètre fors, dont
génération ne puet venir selonc li, quant on le fait volen-
tiers, est péchiés. Et se une feme est brehaigne pour che
que c'est aventure à le semence k'ele n'engenre mie, et si a
espoir tant k'en li est pooirs d'engenrer, si n'est mie encore
tele mise fors de semence péchiés. Et ensi poons veïr ke
toute mise hors de semence volentiers, sans compaignie de
malle et de se femelle en l'espèce de gens, est péchiés
encontre nature, car ce n'est mie œvrer selonc ce ke nature
l'a ordené. Et aussi ki à autre femme que à le siene le fait,
il pèche. Car nature tele œvre a ordenée pour les enfans
avenir à perfection : or, n'est mie tele engenreure ciertaine,
par quoi li père ne font mie teus biens à ces enfans con s'il
fuisent de mariage. Et ossi li bons doit estre garde de le
feme et aiuwe ; et tel feme laitron tost. Dont li enfant et li
mère n'ont mie bien che k'il avoir doient par nature. Dont
nous véons ens es bestes ke tant est li maries avec le femele,
quant jouene ont, ke li joucne se pueent par aus tenir u
D'AMOUR. 367
nourir, u les mères par eles tenir et chevir se pueent et lor
jouenes aussi. Et entre les bestes est faite plus tost li
départie de maie et de femele, desqueles bestes li femele
miens et plus tost se puet tenir et nourir et ses faons aussi ;
et pour cou que li enfant des gens metent molt lonctans
ains k*il soient parfait et qu*il par aus nourir se puissent et
k*il sunt tenre et de legier par défaute de garde pierdut, si
copient les mères à iaus estre molt ententives. Dont pour
cou que malvaisement pueent querre lor chavissances , ne
che ki lor besoigne, si a nature si ordené ke li bons doit
estre avec sa feme, pour li et ses enfans aidier et gouver-
ner. Et pour ce ke li œvre doit estre pour gaaignier les
enfanSy tés gaains doit estre certains ; car de nient ciertain
gaaing et engenrement des enfans, yienent moût de mal
ens es paiis. Or n'est mie ciertaine li engenrure, se li
assanlée del omme et de la feme n*est ciertaine, si con d*un
bomme detierminet et d'une femme déterminée Tun al autre.
Car aussi bien puet-on quidier ke uns autres yoise à celé
feme con cis. Et pour cou que li engenremens des enfans
fust ciertains et que li enfans fussent mieus nourit et plus
amet et k'il n'eussent autrui iretages, fut fait mariages. Car
kiconques enfant engenre, on suppose tousjours que ce soit
le marit. Et cis mariages est selonc loy et raison naturele,
d'un homme à une feme. Car s'uns hom avoit pluseurs
femmes, espoir s'il amoit plus l'une que l'autre, li enfant
seroient plus amet et li mère plus amée avanceroit tousjours
les siens et les autres arière meteroit; si en poroient maint
mal venir ens es hosteus , si con des tençons des femes et
des enfans aussi : dont ceste lois est de nature establie, ke
uns bons n'ait c'une feme. Et jà soit-ce cbose ke uns bons
Re puist bien acorder à une feme par volentet et une feme à
un borne bien et loïaument, si ont le signeur donneur des
368 Ll AliS
lois establies k'il se jurent ensamble et apiertement, par eoi
li Yoloir ki celet estoient de lor aliances soient seut, par
quoi mains se puissent départir. Et jà soit-ce chose k'au-
cunes lois suefrent k'uns bons ait pluiseurs femes, pour ce
ke ne sont mie sovent conchevans» ne trueve-on nule loi ki
suefre c'une feme ait deus homes et ce ne puet estre por ce
par aventure ke bons doit avoir la signourie sur la feme et
les commandemeus en l'ostel; et se Ir feme avoit barons
pluiseurs, chascuns volroit estre sovrains sires ; si i airoit
tençons sovent. Car cascuns volroit estre soverains sires»
ki estre ne porroit ; mais là ù li hons a pluseurs femes, pour
ce k'il doit estre sires d'elles et des commandemens de)
ostel, il les puet mieus ordener et governer» ke li home ne
se gouvemeroient entour une feme; et se li feme estoit
governeresse de ses barons, dont seroit drois ordenés contre*
tournes, car tousjours doit estre li fem3 sougite al omme.
Li home aussi ki n*aroient c*une feme se poroient molt
sovent combatre ; car par aventure quant li uns vobroit par-
ler à li et li autres aussi, dont sovent se porroient sus
courre. Une autre raison i a aussi, car maisement poroit on
savoir qui li enfes seroit ; dont, se li mère le donoit à un de
ses barons, eis par aventure le donroit son compaignon et
le denoieroit : dont li enfes poroit demorer sans noureture,
ke nature et toute lois entendent et gardent à lor pooirs.
Et bien poroit avenir ke li mère diroit que ce seroit fils de
celui ki nel aroit mie engenret, si k*il enporteroit son ire-
tage, ke tors seroit. Et pour ces raisons est cele lois li
mieudre, ke uns hons n*ait c*une feme, ne une feme n'ait
c*un homme. Et ensi apert k'avoir à faire à feme c*on ne
tient pour siene et ki à autre home n*est aloiie, est péchiés
encontre les bones meurs, et s*ele est espousëe, c'est
pëchiës contre loi establie.
D'AMOUR. 369
CHAPITRE XVI.
eu capitles parole des conditions de maises femes et de bonnes.
Se feme ayës selonc vo cuer, gardes que par vo coupe de
vous ne Feslongiës ^ ; ki boue le trueve» il a grant trésor *.
Ne coYoitiés mie le feme de vo proïsme, par quoi sor vous,
par aventure» ne viegneli sotie et li malvaistës de celui. Ne
regardes mie le feme volage , par quoi vous , par aventure,
ne chëés en ses las. Ne soiiës mie songneus d*estre sovent
àelès le balant, par quoi vous ne soïës perdus par sa fourme.
Le vei^oigneuse ne r^ardës , par quoi vous n'aïés honte
par le biautë de li '. Ne vous âés mie en le faintise de le
foie feme : ses lèvres sunt douces, plus ke rëes de miel
dégoutanSf et li fins d'elles est plus amer k'aloisnes. Vos
voies soient lonc de li et si n'aprochiés à sen huis ^ : ne
n*alës s^rès les parées par les rues regardant. Ne metés en
foie feme vo cuer pour riens, par coi vous et li vos ne
périsse ^. Feme ne donnés pooir sour vos, ne soufrés k'en
vostre vertu ele entre ; ke vous ne soïés confondus • ; par le
biauté de feme et par lor soutillece moût de gent sont péri
et maint^cuer a vielli : li désirs à eles si con feus escaufe.
• Eeclù, VII, 28.
* Prov.^ XVIII, 22.
» BecH., ix, 3.
* Pnw., V, 3, 4.
■ EceU., IX, 6-8.
• Ibid., 2.
370
Ll ARS
Ne sëës delés autrui feme : sa parole si con feus embrase ^ .
Ne n'aies mie après vos dësiriers et vos yolentës ; se tous
prestes vo cuer à aus, vous ferés lies vos annemis *. Vins et
femes foliier fout les sages ', et ki à foie se joint, fol devenra
et malvais. Li pies dou fol si est legiers à la maison de son
voisin ; li fols par le fenestre si regarde en la maison, mais
li sages esta dehors ^. Tous malisces est petis, en regartde
malisce de maise feme : nule ire celui ne passe ' : li mal-
vaistés de li mue sa face ; mais ele se cuevre pour ciaus ki
entour sont. Se li maie feme a le signourie , ele iert con-
traire à son baron ; aucune fie monstre cuer humle et face
triste, et si est plaie morteus ^. Li commencemens de pechiet
si commencha par feme et par celi nous morons tout ^. Ne
tenës mie celi à bonne , ki son mari despite ; sour toutes
grietës de cuer et de pleur est feme jalouse. Feme jalouse
est uns flaïaus à tous ciaus asquex ele a compaignie : ki tele
Ta, à serpent s'est acompaigniés. Feme yvroigne fait grant
ire et molt de meschiës ; ses hontes ne puet estre celës.
Feme de dëlis volentrieu en ses ieus se monstre et ses pau-
pières le font connoistre. De œil ki est sans rëvërence vous
gardes, car sovent sont signes de maises volentës. Ne ne
vos mervilliës s'en despit vous a. Si con cils ki par chaut
va le chemin, de toutes euwes désire à boire : ensi li maise
feme à tous se vient acompaignier '. Plus plaisant est habi-
* Ecclù.ix, 9-11.
* Eccli,, XVIII, 31.
' Ecelù, XIX, 2.
* Beclù, XXI, 25-26.
* Eeeîù, XXV, 23.
« /Wa., 30, 31.
' Ihid., 33.
» EccîL, XXVI, 8-16.
D'AMOUR. 371
ter avec lyons et dragons k'avec maise feme ^ Ne vous
départes mie de feme sage et boine, à lequele en le loi de
Din vous estes acompaigniés ; se vergoigne li done glore
sour tiere *. Bons eurés est cis ki avec bonne feme habite :
si an li sunt double. Forte femme est grans délis à son baron
et le vie de celui en pais emplist ^. Li grasce de le feme con^
tinuelment délite son baron et les os de celui encraisse ; li
discipline et li bontés de celi est dons de Dieu. Feme sage
et taisans très-déduisans joiaus est à son baron. Grasce
deseure grasce est feme sage et vergondeuse. Si con li solaus
montans par Orient, le monde enlumine, ensi est li beatés
de le feme bonne aoumemens de se maison. Chierge sour
chandeler sa clarté espardans, est li biautés de le feme
astable en son âge. Feme estable est si con columne d*or
sour trastres d'argent, et pies ferme sour les plantes ; fon-
demens sour piere ferme pour durer à toujours, sunt li com-
mandement de Dieu, de bonne feme et sainte ^. Bons eureus
est ki tele le trueve et à li se tient I
CHAPITRE XVII.
Cis capitles parole de l&rgeoe et de visces à li contraires.
Âpres ce ke parlé avons de force et d'atemprance ki
regardent les choses par lesqueles li vie humaine est gardée
• Eeelùj XXV, 23.
« Eeeli.,\n,2l.
» Bceli.y XXVI, 1, 2.
* Ihid., 16-24.
372 LI ARS
et saavée, si parlerons ore des vertus qui regardent aucuns
autres biens forains. Et corne il soient dens manières de
vertus, ki regardent les choses de dehors, l'une ki regarde
les choses estraignes, Tautreki r^farde les choses humaines,
si parlons premiers de celui ki regarde les choses estraignes
et premiers si parlerons de largece. — Largece si sanle uds
moïens ki est en avoir, soit en deniers , soit en tieres u en
maisons,- u en toutes choses c*on puet achater ne avoir pour
deniers. Li larges est loës, mais ce n*est mie en ce k*il est
preus en b|tailles ; ne loés n*est mie aussi de ce c*on loe
Tatempret, ne sMI rent bon jugement et droiturier; mais
loës est selonc ce k*il donne u prent deniers u cou c*on puet
par deniers avoir. Li visce ki extrémités sunt de ce moiien,
liquel sunt selonc sourhabondance et défaute, selonc donner
et prendre deniers u ce c'en puet por deniers avoir, sont
prodigalités, c'est-à-dire trop sans raison largues ; li autres
si est avarisses, et celui disons aver ki estudie et pense a
garde l'avoir plus k'il ne devroit. Prodigues u fol laides
disons aucune fie, ciaus ki en visces et nient atemprances
lor avoir gastcnt et maisement le despendent, en vivant
nient atempréeroent; et por cou tient-on tex gens à trop
malvais si con ciaus ù il a pluiseurs maus assanlés, si con
nient atemprance et le gastement de ses biens ; et propice-
ment ne sunt mie tel prodigue. Car prodigalités si est un
visces par li ; et prendons aussi prodigalité quant aucuns
par li raeismes est gasteres de ses biens et de sa sustance
sans raison et mesure ; liquel bien sunt à la vie nécessaire,
sans avoir puet-on maisement vivre. Cis dont ki ces biens
par lesqués vivre doit, sans mesure destruit est apelés pro-
digues. Nous disons ke des choses qui portent aucune uti-
lité et profit puet-on et bien et mal user; richeces et avoir
sunt tel k'il portent utilitet; par coi on en puet et bien et
D'AMOUR. 373
mal oser. Or est ensi ke cis ki a le vertu et le connissance
des choses singalères et de tontes autres choses yweles,
c'est cil ki mieus en œvre ; par coi cis overra le mieus des
ricfaeces, ki ara le Tertat d'elles et le bonae connissance,
et cis chi si est ki li mieus œyre des richeces ^
CHAPITRE XVIII.
Cis capitleR moustpe ^iie larg^o^e ght plus en douer k*ea nieat
prendne.
Li usages des richeces, si sanle mieus estre en doner et
en dégaster, k'en prendre et en garder ; car prendres et
garders, si sanle mieus estre passions ' ; pour laquel chose
plus sanle à largece propre à chiaus donner c'en donner
doit, ke rechevoir de chiaus desqués on puet et doit prendre,
u nient prendre de ciaus c'on ne doit point prendre. Car à
vertut apiertient et aiSart mieus bien faire ke bien reche-
voir et bien faire ke nient mal faire. Or est chose manifeste
ke donner ensiut bien faires et bien œvrer, à rechevoir
s'ensîeut bien soufrir et soustenir, u nient vilainement
cevrer; par quoi plus propre est à largece bien faire et bien
ouvrer, ke nient prendre cou c'en ne doit prendre. On est
aussi loet de donner et loons les donnans : mais on ne loe
* Toat ce chapitre est la traduction 'presque littérale du ch. I**",
Ht. IV, de la MarakèNicomaque, d'ÀRiSTOTE, §g 1-6. Cfr. S. Thomas,
Somme fkéol., 2« p., 2« s., q. cxvii.
Lisez : < pcmiessions. »
u AR8 d'ahouh. — I. 21.
374 LI ARS
mie les- nient rechevaus. On set anssi plus grantgretde
doner» c*on ne set 8*on ne prent point œ c*on ne doit mie
prendre. Yertos aussi, con dit est, si est prise sdonc les
choses fortes : or est plus fort doner ke ne soit redieyoir,
car quant on donne le sien, on done çou ki est aussi comme
uns cors avec celui dont il est pris, et ki le donne ; et ensi
est plus propre doners ke prendres. On tient aussi commu-
nément chiaus ki douent pour largues ; mais ciaus ki nient
ne prendent, là ù il ne doivent, ne dist-on mie lai^hes, mais
plus sovent les tient-on pour justes et pour droituriers.
Entre les vertueus li large sunt plus amet, ne mie del amour
honneste, mais de la proufitable ; et ce n'est fors par ce k'il
font autrui bien ; et ce font-il par doner. Dont il sanle bien
que li donners soit à largece plus propres ke rechevoirs ; et
pour ce k'ele fait bien à autrui, si est-ele plus amëe '.
CHAPITRE XIX.
Cil capitles deTiae qnel manière li largea doit avoir en doner.
Moustret est liquës est li plus principaus fais et œvre don
large , or moustrons quele doit estre la manière au large
de doner. Gomme ensi soit que toutes les œvres de yertut
doivent estre bonnes et adrechies par raison, selonc les
droites circonstances et manières, ki en droite raison doîent
estre gardées, et après ôrdenées à bone fin, et ensi soit que
donners soit li principaus œvre de largece, il s*ensieut que
' Pour ce chapitre, cfr. Aristote, loe. cit., §§ *7-ll.
D'AMOUR. 375
li larges œvre poar bonne an, et selonc les rioles de raison,
en tant k*il donne ce k*il doit et quant il doit; et selonc les
autres manières kl doivent estre gardées en bien et larghe-
ment donner. Et cil don seront délitable u sans tristece ; car
toute œvre de vertut u ele est délitable u sans tristece, u a
pau de tristece. Aprendre et ordener doit*on le chose ki le
plus grant compaiguie humaine aloie, si con fait donners.
Et en ces dons doit estre largece gardée» par quoi on ne
défaille de li ne on ne sourabonge ; et droite largece ce garde
en li atemprant ^ Li don ke nous devons doner sont tel, ke
premiers devons donner les choses as gens nécessaires,
après les profitables, et puis les joïeuses. Autrement vient
an corage che qui vie soustient, autrement ce ki aoume et
estruit. Et li don ki en abondance vienent sunt délitafcle et
faisant joie. En ces dons devons regarder par quoi par lor
manières soient gracions ; liquel, se de lor nature ne sont
précieus, par le tans, u par le lieu u par aucune bonne
manière le devienent. Regarder aussi devons comment cil
don sunt joie faisant. Aussi regarder devons ke nous ne
doingnons choses nient avenans et outrageuses, si comme
au viellart armes venereces, au vilain livres u à celui ki s'est
adonnés à estude argent pour marchander u viele pour vio-
ler. Et regarder aussi devons, se dons gratieus doner
volons, que chascuns ne porte avec soi se malvaisté u se
maladie, si comme al yvre doner vin u à haitiet médecines.
Li dons si commence à estre malvais ouquel li visce dou fol
est conneûs *. Et dons aussi donner devons ki durant soient,
et pour cou les durans querre devons ; car il n*afiert mie
que li dons soit reprovés ne amonestés ; dont se li mémore
' Aristotr, loc. cit., §§ 12-20.
* Srnrca, de BeiMficiis, \\ U.
376 LI ARS
de le chose est perdue, li chose si amoneste et face don don
sovenir. Car plusieurs sunt eus ësqués plus longuement
n*est li mémore des dons k*il n*ont de ces dons Tusage:
dont mes consaus est, s'on faire le puet, par quoi li dons
soit al ami coyignables et à li s'ahierge. Car pau de gens
trueve^on si gueredonans, ke s'il ne Toient le don, il pensent
à aus. Plus est gracieus li dons quant nous donnons çon
k'aucuns n*a mie , que quant nous donnons cou dont il
abonde. Et plus est aussi gracieus ce c*on longuement
quiert> ne tantost n'est trovet, ke ce c'on voit par tout;
pour ce en bénëflces faire et dons donner, oovient r^srder
le tans, le lieu et le personne, et molt d'autres manières si
oonmie on dira ci-aprës. Car en cascun tans les choses
suntffracieuses et nient gracieuses, selonc diverses manières.
Li don ne soient mie sans plus prëcieus, mais s'il sunt ni^t
soyent, si soient-il ellut et k'au riche lor lieu truevent. Che
ke Tos Tolës ki soit gracieus, si le faites tel pour garder
manière. Li don ki plus sunt estrange et à mains de gens
donne, plus sunt delitable et gracieus ^ : li dons ki sanlans
est à cascun donnés n'est donne à nului ; là ù on puet dire :
« Ee m'est doné, tant en est donet à un autre, celui à paines
il oonnoist ; bien est voirs , il me tint onques de don digne, t
Tex choses ne di-ge mie pour ce c'en largece restraigne ;
mais garder se doit-on k'ele n'erre. Ki ses dons et ses bien-
flces yieut fttire amables, pense comment molt de gens il
oblige et ke cascuns ait aucune chose plus grande ke ses
conpains et ke jugemens n'i faille *. Che n'est mie bienfices
lÀ ù li milleur partie faut, si con donner par jugement.
Grans avoirs donnes sans raison ne droiturière volonté»
* Srnrca, de Benefidis, I, 12.
* Sknrca, de Beneficiis, I, 14.
D'AMOUR. 377
n*e8t mie bienfices, mais trésors '. Largece puet on le don
apieier quant che con a pris est bien donnet; bienlSces
dist-on, quant par raison il est donnés à dignes. Se savoir
volons comment donner devons, legier est à savoir : don-
nons si con nos volriens c*on nos donast. Et devant toutes
choses volentiers devons donner tost et sans nule doutance.
Li bienâces n*est mie gracions ne de rendage dignes, ki
longuement ventiele en le main dou douant, et k'aucuns
laisse aussi ke ce soit maugré sien , et s*il donne il saule
c'on 11 toille. Et quoi que nous faisons, garder devons, ce
don douant, il ne sanle que nous aions eût délibération,
avis u doutance : prochains est à refuser cis ki doute, nule
grasce ne rendage ne désert. Car con ou bieufloe soit très*
joïeuse li volontés dou donnant, ki par doutanoe u par
manière de bataille en soi monstre nient voloir doner, cis
n a mie donet , mais maisement refuset. Et très-gracieus
sunt li bienflce quant apareilliemeut se œvrent; là nule
demorance n'a, se ce n'est par le vergoigne dou rechevant.
Très-bon est le désir de cascun avancier par donner et le
prochain sievir. Miens vaut le don avanchier, ke ce c'on soit
priiet; quant à home vaillant li bouche à prier se restraint,
et cis de rougeur et vergoigne se confont, qui tel torment li
toit, se don muteplie. Gis n*a mie le chose pour nient, ki Ta
quant il prie. Car si corne il sanle à toutes bonnes gens,
nule riens n'est plus chière achatée ke celé c'on a par
prière *. Anieuse chose et greveuse est, à chief enclin dire :
« Je vous pri. » Hastece se doint li bénéfices. Tart donne,
ki donne au priant : pour ce devons-nous adeviner se les
gens voelent ke nous lor donnons ; lequele se nous enten-
* Senkca, de Beneficiis^ I, 15.
■ Sr?îeca, de Beneflciis, II, l .
378 LI ARS
dons, gracieusement de lor nécessités secourre ' devons.
Cis bénéfices est joïeus et venkans le corage qui encontre
et avancist le priant. Le plus des paroles don priant devons
recolper, par quoi il ne sanlece ke nous avons esté priiet;
mais tantost prometons se ciertain sommes ke faire le puis-
sons ; et le fait par hastece aprovons, ains que priiet soïons.
Car tout ensi come ens es debaities li vin et li sjr<^ lieu
médicinable tienent, quant tost sunt donné , ensi est*il es
bénéfices ; pour cou doit-on tempre au mal contrester et
soucourre. Car li médecine tart donnée, le plus souvent
pau proufite et ki appareilliement donne, il nTest mie doute
ke volontiers ne le face et ensi liement *. Li grant don de
pluiseurs par longement taire , u grietet u tristeoe , sunt
corromput quant on les prometoit de visage dénotant.
K*est milleur chose k*à bonnes choses ajoindre boines
paroles, débonnaires et humles , en castiant le demandant
k'il a esté trop tardis en demander? Ajoingniés avec une
complainte compaignable et amiable : a Je me courouche
à vous de çou ke vous ne me désistes piéchà che ke vos
voliés çou ke vous m*avés priiet, et ke vous nulni avec
vous i amenastes. Je suis moût liés ke je puis assés faire
en mon corage ce ke vous désirés ; laissiés le me savoir et
vous Tarés. Pardonnés-moi se j'ai une fois vileue. » Ensi
ferés par quoi cis ki prie tenra à plus grant chose vo corage
ke tout çou k*il voloit demander ; dont apert li grans vertus
dou donnant et li grans débonnairetés, quant cis ki s*en part
dist à soi-meismes : « Grant gaaing ai hui > fait. J'aime
tnieus que je Tai tel trovet que par autre manière ; mes dons
* Var : Souceorre. (Ma Ci-oy.)
* Sbneca, de BeneficiiSy II, 2.
' Var : Wù (Ma Croy.)
D'AMOUR. 379
fust doubles. A tele volenté ne puis-je rendre soufissans
grasces \ » Mais li pluiseur les bénëflces et les dons par
dures paroles et estraignes manières et orguel avant amè-
nent, tes paroles, par orgueil , disant : « Ce poise moi que
cis m'a ce donne. » Dont, se grasces de nos dons avoir
volons, curer devons que no don entier et apertement par-
vienent à ciaus qui nous le prometons. Car tant amenrist-
on le grasce come on fait de demorance *. Et de tele demo-
rance viennent les plaintes; dont on dist : € J'ameroie
mieus k*il me refusast, ke ce ke tant me fet atendre. » Et
ossi par detrit fait-on sovent le don haïneus. Propre chose
et avenans est au bienfaisant volontiers et tost faire ; car
ki tart le fait, longuement ne le vient faire : et ki de jour
en jour à son don alongier s*il a aidiet, se n'esce mie de
Yolentë. Ensi cis deus choses piert, le tant et l'argument
de bonne volenté ' . Une meisme chose est donnée ; mais
moût a à dire comment ele est donnée. Joïeuse chose et
précieuse est, se cis ki done n*a sôufiert c'en li renge
grasces , par quoi li rechevans tousjours li soit obligiés,
et ki son don oublia quant il dona^. Li sage si dient c*au-
cune chose doit-on doner en apiert, autres en secret : en
apiert doit-on doner les choses lesqueles quant on a ataint
font gloire, si con li don de batailles, et honourables et
choses ki sunt de grant renon ; mais les choses ki n*on-
neurent mie les gens, ains soukeurent al enferce, poverté
et nécessité , coiement doit-on doner : par quoi sans plus
soient conneûs à ciaus ki eles pourfitent. Aucunes fies
' SsNscA, de Beneficiis, II, 3.
* SsNBCA, de Beneficiis, II, 4.
' Sbnbca, de Benejlciis, II, 5.
^ Senrca, de Beneficiis, II, 6.
380 LI ARS
doit-on les rechoTans décoivre k*il ne sachent de qui il
prandent ^ Li bien fait en deus doit estre partis : li uns
tantost Ton doit oublier, et Tantre on doit tontdis acre-
nir. C'est trës-lais visces s*en tans n'en sovioit, et se
le mémore des bienfais le corage destraint '. Nous aussi
dire ne devons ke nous aîons donné : ki amoneste il rede-
mande ; ne à autrui aussi nos dons reconter ne devons : ki
donnet a, si se taise ; raconte le don ds ki a pris. A celui
ki partot son don raconte, puet-on dire : « Tu ne pues
noiier ke tu n'aies rechut. » Et se cis respond : « Quant? »
dire li puet-on ke molt de fies et en mains lieus : « Car
c'est toutes les fies ke tu l'as ramentut. » Ne si ne devons
laissier le parler de nos bieufais, ke s'aucuns les ramentoit,
ke nous ne respondons : « Trës-dignes est cis et de plus
grans choses ke je ne li ai donne ; je li volroie plus douer,
ke je ne puis. » Et ce ne doit-on mie dire de tel manière
comme aucun dient, ke quant il cuident les gens atraire,
en sus d'iaus les boutent. Ki n'aive au don et au bénéflsce,
il le piert : petite chose ai donnée : nourir le doi ^.
CHAPITRE XX.
Gifl capitles moustre cornent on doit doner, tant con pour ancuns
regars ki afièrent ou rechevant.
Se gueredonans volons avoir ciaus qui nous obligons, il
ne covient raie sans plus les bénéfices donner, mais aussi
* Seneca, de Beneficiis, II, 9.
^ Seneca, de Beneficiis^ II, 10.
^ Skneca, de Benejkiis, II, 11.
D'AMOUR. 381
amer. Soyent par orguel péchons, par ce ke de nos dons les
oreilles des gens emplir volons. Mais li amonestemens des
dons anoie et li reproviers haine eugenrent. Riens n*est tant
droiturière à eschiever en bénéfices doner, comme orguel ^
K*a-on à faire de yisage hautain, de paroles eslevées ? Vostre
oêyre vos essaucera. Retraire nos devons de vantise : les
choses et les œvres si parolent quant nous nous taisons.
Ne mie sans plus nient gracions et sans gueredon est li
bénéfices donés orgueilleusement, mais à paine le puet-on
vir *. Orghieus, riens ne proufite de toi prendre : quanke
tu donnes tu destruis ; de quoi t*esliëves-tu de tele œvre ?
Ton visage et ta manniëre estrangement mues. Joïeus sont
li don.ki d'umain visage, legier et plaisant sunt donnet :
lequel don quant cis donoit, il ne se tenoit pour plus grant
dou recevant, en estant à son don le moes et le ponpe. Une
grandeur est en orguel, ke neis encore les choses amables
fait haineuses ^. Aucunes choses aussi sunt c*on ne doit mie
doner, et 11 denoiiers au demandant est lui bien faire. En
no doner plus devons regarder le proufit dou rechevant ke
se volenté, car sovent les gens désirent les choses grevables.
Ensi comme au malade nos denoïons le froit et l'euwe, et
au foursenet armures, et as amans quank' est contre aus et
li ardans désirs demande. Ensi à demandans quelconques
choses lor sunt grevables, refuser lor devons. Aucuns dist :
« Je sai bien ke ce n'est mie profitable à celui : mais je ne
puis contrester à ses proïeres ; bien pense de lui, de mi ne
se plaigne ^. » Faus est : de toi plaindre se puet et à droit
* Var : Orgues. (Ms Croy.)
^ Seneca, de Bénéficiiez II, 11.
^ Sknkca, de Beneficiis, II, 13.
* Var : Pleifvje, (Ms Croy.)
382 LI ARS
quant à son boin sens revenra. Ki est ki celui ne het par
qui il est aidiés à son damage et son përil ? Si con trfes-bele
chose est de gens garder, voeillent ^ u non , ensi as prians
donner choses grevables est haine. Douons tex biens, ki
plus et plus à la veûe * plaisent et ki jà à mal ne tournent.
Deniers ne doi donner pour faire adultère, ke je n'i soie
trouves compains u consillieres de tel méfiait. Se je puis,
le méfiait doi destoumer : se je ne puis, au mains ne serai-
je mie aidans, par quoi peûst dire , se aidiet li avoie à son
mal : « Chis en amant m'a ocis ! » » Sovent n*a ke dire
entre les dons des amis et le greyance des anemis. C'est
plus laide chose ke ce k'il n*a point de difiërence entre le
don et haine. Douons dont ensi ke no don en nostre ver-
goigne nient ne retournent, quant très-propre chose soit à
amisté Tami aiewer à soi , tous deus ensanle doit-on con-
sillier. Je donrai dont au besoigneus, ne mie si ke poyres
soie : je soucourai celui ki est en péril, mais ne mie si que
je périsse. Ghascuns doit se force regarder par quoi plus
ne doinst qu'il ne puist soufrir, ne mains k'il ne doie. Ne
dons ne devons doner ki honteus nous seroient à demander ;
ne dons ausi ki anoient, u c'on ne voeille mie prendre^.
Pour cou doient estre ces trois choses amesurées, li donans,
li dons et cis qui on doue. Mon pooir ne puis passer et plus
k'au rechevant n'aâert doner ; ne don aussi ki au reche-
vant ne soit avenans, si con à un enfant grant cheval, à
sage anciien une pelote; selonc ce ke grietés et injures
« Var : Velgent. (Ma Croy.)
* Dans ce passage emprunté à Sénèque, Fauteur a lu sans doute
visu qui est un non-sens, au lieu de twi», et il a traduit le premier mot.
^ Senbca, de BeneficiiSy II, 14.
^ Se NEC A, de Benejiciis, II, 15.
D'AMOUR. 383
faire est chose ki seionc li fait à fuir. Ensi bënëfice doner
est chose seionc 11 elisable. Ki est ki ses bienfais n*aime,
à qui une âe doner ne soit cause de doner autre âe ? Je ne
faut mie celui qui j'ai Tie donnée , ne qui j*ai rescous de
péril; s'il me prie que je li aiwe, le lairai-je? Pluseur fois
H ai aidié, et encore aiderai ; premiers pour ce k'il besoigne,
après il afl8ert, le tierch pour ce k'aidiet et donet li avons.
A celui à qui au commencement n'eûist raison de doner,
nous donons après pour cou ke devant li aviens donet ^ Tes
choses par nature sunt de visées '. Car tant est bien f aires
et vertus par nature désirée , k'as malvais est ennet loer
les milleurs choses. Ki est ki ne voet aparoir bienfaisans?
Ki est ki entre les injures et malvaistés ne désire Topinion
de bonté? Ki est cis ki quelconque chose il ait mal faite et
nient droiturière, il ne voeille k*ele soit d'aucun sanlant de
droit vestie et ke il ne voelle k'ele sanlece, k'il ait bien fait
à ciaus qui il a gi^evés ? On ne trueve nului ki le fruit de
malvaistés, sans malvaisté, avoir ne volsist'. Quel chose
c*on a donet, c'est maisons, argens u aucune possessions,
mais li bien donners fait le bénéfice. Et cis aussi ki done à
ciaus as quex on ne doit doner u nient pour bien, mais pour
aucune autre chose, ensi con pour honneur u pour çou c'en
li rendist , et nient pour le bontet ki est ens ou doner, cis
n'iert mie larghes. Ne cis aussi ki donne par tristece, car
il sanle k'il eslise plus l'avoir k'il ne face le bonne œvre
k'il fait en donnant *. Il sunt aucun ki les choses honestes
en marcheandises retournent, asqués vertus gratieuse point
' Seneca, de Beneficiis, IV, 15.
* Var : Denrées. (Ms Croy.)
' Sknrca, de BeneficiU, IV, 17.
* Aristotk, Mot, à Nicom., IV, i, M.
384 Ll ARS
ne plaist, ne riens ne lor sanle grant ne de value , fors oe
ki est vénal. K'est plus laide chose ke conter à ancnn con-
bien il a fait de bien, quant vertus ne gaaing ne semoigne ^
ne ne covoite, ne damage ne doute. Li loiers de choses
honestes est en eles pour le bien ki est en ovrer tes œvres.
Se li chose est honeste, de li doit-on atendre son loiier : et
li bëneâces est chose honeste ; dont devons sans plus de li
atendre no loiier, ne mie de celui qui nos avons bien fait '.
Ne ne doit mie querre de mon bienfait gaaing ne délit, encor
ne soit-il mie sans délit ne gloire : une chose me doit sou-
flre, ke je face çou ke je doi et ke par raison covient'. Et
ke bienfaire soit chose pour li élisable et faisable, nos done
bien entendre che k'as estrauges ki lor nef brisent en nos
pooirs nos aidons, encor ne les quidons jamais vir; et nos
délitons en ce ke nos les savons à nous rendables ^, et ke nos
bienfais nous soit si con regracians ^. A ce bien ki est dou-
ners ensieut proufis, encore ne le sanle-il mie, puisque c*est
vertus ; quele vertus est à qui proufis n'ensieuce î Proufit
prendons ci largement, pour toutes les manières de biens
ki pueent as gens par defors avenir ; ne mie pour gaaing
d*avoir : et cis biens donners pour lui-meismes est quis ;
encor ait-il aucuns proufis fors de lui; se cil sunt resté,
s'est doners selonc li chose plaisans. Et comment porroit-ce
estre, ke vertus et bienfaires fausissent à lor propres loiiers,
quant nos véons que li asnes u li chevaus ne faut mie à sa
provende après sa bonne journée : quels puet dont estre
* Var : Somonge. (Ma Croy.)
3 Senkca, de Beneficiis, IV, 1, et Spùt^ lxxxi.
' Senkca, de Beneficiis, IV, 10, 14.
* Var : Redevables, (Ms Croy.)
* Senkca, de Beneficiis, IV, II.
D'AMOUR. 385
li loîers de vertut? Li fruis de le bone œvre, li loenge
et II honeurs des bons ki loer et honerer pueent , sieuent H
boneurtës de ceste vie et del autre après ce trespas.
CHAPITRE XXI.
Gis capitles motutfe à qui ne comment li largefi doit prendre.
Ne li larges ne prendra point maisement, car maise prise
n'afBert point à celui ki rîchece pau honeure ; et con che ki
honeste est et pries d'onneste soit fort à troyer et à garder,
car c'est uns moiiens ki est yertus , ne mie sans plus cele
chose honeste faire devons \ mais par raison doit estre
faite ; et par tel voie , en toutes les vertus et en toute no
vie, aler devons. Pour ce covient bien regarder de qui on
prent , car c'est molt griés tormens de devoir à celui qui
deteur on ne vieut mie estre. Et aussi est molt joïeus de
celui avoir biens rechus c'on puet amer, après ce k'il ara
fait grietës. Et c'est aussi très-maleuwireuse chose, à
homme vergondeus et vaillant, s'il covient celui amer, qui
il nient n'aime. Pour ce devons regarder de qui nous pren-
dons ; et plus devons aviser quex li créanteres est des bien-
fais que nous rechevons, que qués cis est à qui argent
enpruntons. Il n'aflert mie tousdis à dire : « Je ne voel mie
prendre. » Aucune fie doit-on prendre, encore soit cou
envis ; quant je dis ke crëanteurs doit -on * eslire, j'en oste
' Aristote, A/br. à Ntcom,, IV, fj 24.
* Var : Devons. (Ms Croy.)
38C LI ARS
force , les commans des sûvrains et peur, lesqaés choses
tolent élection là ù eles sunt. S*il i a nécessité , li arbitres
est tolus ; adont ne prent-on mie, mais on obéist. Nns n'est
obligiés de rendre cou c'on ne puet refuser. Se savoir volons
s'aucuns le don voet, faisons k'il puïst nient voloir prendre '.
Il sunt aucun ki nient ne voelent prendre , fors en secret ;
ki le tiesmoignage dou bienfait et les sachans eskivent : et
sachiés ciaus nul bien penser. Che dont honte avés del
devoir, ne prendés. Aucun autre rendent grasces larechi^
neusement , en recoi et en Toreille : ceste chose n*est mie
vergoigne, mais une manière de nient bien faire. Sages
n'est mie ki à rendre grasces les tiesmoignages en roste.
Gist refusent les grasces en apiert , par quoi il sanlece ke
ce k'il ont aquis viegne par lor vertus, ne mie d'aîwe d'au-
truî •. Ke ferai-ge , comment prenderai ? Cis ne me sanle
mie dignes, ke je de lui prenge par quoi à lui soie obligiés ;
d'autre part de nului prendre n'est mie le moiien tenir,
aucunes choses proufitent ki mie n'obligent ^. Li bénéfices
point n'oblige ki est pris nient volentiers ; car obligance est
volentrieu. Pour ce fait bon premiers doner ; en mi ki reçoi
est li arbitres de prendre et en après li bénéfices ^. Anemis
sui se mes amis avec mi périr voet et je le suefre. Je ne
fai mie cou ke plus legier est , ke je sens périsse : ensi de
mon ami ne doi prendre, ki li tourne à grant grietet : mieus
doi mon mal sens soustenir ^. Quant aucune chose jugons
c'en le doie prendre , . si lé prendons par manière joYeuse,
* Sbneca. de BeneficiiSy II, IS.
* Sknbca, de Bénéficia, II, 23.
' Sbnrca, de Beneflciis, II, 18.
* Sk^eca, de BeneficiiSf II, 19.
' Skneca, de Benejkiis, II, 21.
D'AMOUR. 387
et ce sache li donans, par quoi li donnères ait tantost fruit
de son don. Et con gracieus nos soient cil don , par grans
sanlans moustrer devons, ne mie san plus as dounans, mais
aussi à toutes gens. Ki le bienfait et le don gracieusement
rechoit il paie le première pention et le premier gueredon.
Tant con cis se délite, ki le don prent, doit-il manifester
au donnant et à autrui et faire savoir le don donné ^ ? £t
en ce prendre devons estre aviset, ke nous ne prengons
chose ki honteuse soit. Aucun si prendent aussi k*il lor
anuice et ki desissent : ce Je n'ai ke faire de ce don : mais
pour ce ke vous le volés, je obéirai à vous et à vostre
signorie. » Uns autres si orguilleusement prent ke doutance
est au douant s'en prendant le noie. Uns autre à paines le
bouche oevre , et mains est ou prendre gracieus ke ce k*il
eust refuset. On doit grandement parler por le grandece
de le chose rechute ; et ce doit-on ajoindre : « Vous m'avés
plus loiiet ke vous ne quidiés ; je ne vos porai jamais sou-
flssans grasces rendre ; che ne lairai-ge à dire nule part ,
ke gueredon rendre ne vous porroie. » Et cis ki ensi le
cherche, tantost est gueredonans ^. K'avient au corage
nient gueredonant, ke s'espérance n'est mie à bienfais à
rendre? Se nos paroles ciessent, comment nous soïons en
no cuer afflit et meut, aparoir doit ou visage ^. Se petit nous
est donné, jà ne nous plaignons, ne d' autrui don envie
n'aions. K'est plus bêle chose ne plus honneste ke le bien-
fait rechut engrangier et ensi quidier. c Plus dévoie bien
avoir c'en ne m'ait doné ; mais ce ne fu mie au donnant
legière chose à faire ; il covenoit k'il partist sa largece as
* ^NBCA, de Beneficiis, II, 22.
* Sbnbca, de BeneflciiSy II, 24.
•' Skneca, de BeneficiiSy II, 25.
388 LI AHS
pluisieurs : se poi m'a doné, sovent me donra ; se mes oom-
pains n'est pers à mi en vertus ne en dignités, on ii dcTort
ore faire honeur ; par complaindre je ne ferai mie par coi
je soie dignes de plus grans choses, mais par quoi je soie
drument nient dignes. » II n'est nus bénéfices ne dons tant
soit petis, ke li bons corages eu enterpretans n'engrangisse.
Trover devons escusances là ù il sanle ke li ami vers nous
meflacent. Jamais ne faurront les causes de complaindre,
se nous les bénéfices et les dons de le partie par defors nons
regardons *. Moût de gens par povreté escuser se pueent,
mais legière chose est et sans paine grasces rendre, quant
les dons et les bénéfices nous raportons au corage , ne mie
les choses *. Dont cis volontiers le don rechoit, il rent, car
regarder devons le corage et le volenté, et pau sunt kl
volentiers prendent en volenté d'iestre oblîgiet, ki n'aient
volenté de rendre ; dont cascuns s'oblige tant, et ensi coin
il vient ; par quoi cascuns plus par son corage iert jugiés
ke par les œvres. Et con pités, fois et justice et autres vertus
soient parfaites par œvres, s'aucuns le main ne puet esten-
dre • à rendage faire , se puet-il estre rendères sans plus
par volenté*. Ki volentiers dons a rechut, jà a rendu*.
Volenté de prendre avoir ne devons, mais quant nous pren-
dons, volentiers prendre devons. Li donans grant partie a
de se volenté se ses dons est gracieusement rechus *. Se me
fortune est muée, par quoi dons ne puis doner, il soufist li
' Sbneca, de Ben^ficM, II, 28.
* Srnkca, de Beneflciis^ II, 30.
* Var : « Le moiien ne peut atteindre > . (Ms Groy.)
^ Sbnrca, de Beneficiis^ II, 31.
^ Srneca, de Bénéficiiez II, 30,
^ Srnkca, de Beneficiie, II, 35.
D'AMOUR. 389
rendages des corages et des volentës. Ki oorage a fait per
au sien, tant corne en soi est, il a fait ce k'il vient ^ Riens
n*est ke nous atendre devons, dont paiemens viegne, fors
don corage et de le bone volentë. Et ne quidens pour ce, ke
bénéfices est li œvre bien faite, et aussi sovent le prendons
pour le chose donée ; si devons-nous deus choses rendre,
se nous poons, à le bone volonté douant, bone volenté reche-
vant, et en rendans devons et à le chose u au don autres
dons : et se don falent, li corages vous ^ doit soufire. Au
vaillant homme bénéfice rendre est deboinairement et
joïeusement prendre. Ne vos esjouïssiés dou prendre, mais
de ce ke par vo manière de prendre vous rendes. Pour ce
c'on a rendu grasces, on ne se doit mie tenir pour délivret,
mais plus seûrement en doit ^. Pau de gent sunt ki regar-
dent fors k'au tans présent , qui molt legiërement passe ; à
ce k'est passé pan de gens retoment ; ensi nos passent li
bien fait, car dou don nient ne nos sovient. Pau sunt de
gent ^ ki por devoir ^ rengent et à paines nus est ki se tiegne
pour deteur. De cou avient ke les choses ki sunt données
as jouenes sont perdues, car point ne sont ramenteûes ^, et
après poi de tans cis qui a rechut dist sovent au douant
paroles vilaines et petit savourans largece. Poi trueve-on
ki as donans dient paroles humles et obligans ''. Et ce ke
nous rechevons après aucun tans à autres douer devons,
sans profit d*autrui attendre. A celui qui on doue apartient
J SsNBCA, de BeneficiU^ II, 32.
■ Var : Boins. (Ms Croy.)
' Sbmbca, de BeneficiiSy II, 34-35.
♦ Var . Cheaui. (Ms Croy.)
* Ce mot est fourni par le Ms Croy.
' Sbnbca, de Beneficiis, III, 3.
"* Sk.neca, de Beneficiis, III, 5. — Ce qui suit ehi tire (I'Aristotb.
1.1 AU D*A«OUR. — I. 25
390 LI ABB
li pronfit du braéfiee, aa mie va doaiuuit* Toat cil fci antm
doiment pour lor pronfls « les rechenitt point ii*obligeiit
autrement à paisea ke d'an prest N'^st mie bânéflces ce
c'en preete. Ne li larges n'est mie demanduui astral choses;
car ki voientrieas «et à autnii tonsjoars bienfaire« il ae
prent mîe legièrement d'aatrnî^ mais il pnendera de dusas
k'il derra, et là ù il devRa, ensi cou de ses rentes et de son
aToir, ne mie del a»trui. Et ce k'il oisi pmnt de ses rentes
ne doit màe estre ponr le aiem propre bien , aiaâa aussi eon
pour nëoeseiAs, pour ce k'il ait ancvne chose k'il puist
douer. Ne il n'e«t mie sëgligeos don eieii, par ^uoi il k
laisse gaster soi» raison, ams i preatt bien >garde, powr ce
k'ii ^t plaire, pour donner as geBB4 He il ne donra nûe à
tiMU eans regard pom* ce kll ait à dooer «t qnaat on doit,
et li à il est Uen emploiiet Les ccmdieieaa ei les manières
ki eus es offres humaMMs dcient eiira regardées et «riaées
et U djversité font ens es (wres des gens» si ffimt oestes :
premiers doit-on regaatler ki c'est ki œTre : checî &it dhrer^
sit^; car 4ex dons «ereit rainaUee i doner à mi Foi« ki
outrageus seroit à m ehei^alier, Teas dboaes pnet m» petis
boBs faire par honeur, ki i vn grant aeroit déshoBioraUes :
dont nous regardctts ki est ki csTre , entour iqad chose, ke
c'est, de quoi, pourquoi? Li pourquoi les gens donnent
doit estre compains à honeste : commoit, quant, ù ? Toutes
ces conditions, si con de le première aiaastret aet, £ant
difiërence et afiërent à regarder, et à garder ens es œvres
de vertus et ki faites sunt selonc raison ^. Dont» aspcrrres,
ki rendre ne vos pueent . là mousterrés ke vos dons n'est
mie fait pour gueredon ravoir : ne restés mîe vostre uelg
dn povre ' et l'ame familleuse ne -despisiës. Ne movés mie
* Aristote, Mot. à Nicom., IV, i, 16-ld.
* Eccli.f IV, 1.
D'AMOUR. 391
le povre à ire en se povretë \ ne son corage ne torblës, et
le don promis ne li aslongiés '. Ne ne retenés le service dou
labonrenr dusq'à matin ^ ; vos ieus dou besoignens ne rostës
par ire ^ ; se vous donnes , regardes à qui , par quoi vous
aïés grasce de vos biens. Donés as justes et bons et vous
troverës rendage, et se non d'iaus, si Tarés de Dieu*.
Faites bien à vos amis devant vo mort et selonc vo force
donnes as povres et gardés ke bons dons ne vous escape ^.
Toute œvre corrompable si défaurra, et cis ki Tuevre avec :
mais toute bone œvre sera justefiie et ki Tuevre, en li «j^ra
honerés. Ne laissiés le povre en se povretë « sans don da
vous vtrit partir ^. Encloës en son sain vostre amour ' ^
ele priera à Dieu pour V09S ' : li aumosne des gens est 9i
come uns sas plains de vertus, ki garde le grasce de? gfi»9f
si eon la paupière Tueil ^^. L'aumo^ne covient estre de droîit
aquest et kB cis 9oit nés à» pecbiëa ki le donne. })ieu9 ne
reçoit mie le don des malvais , ne n*aprueve le plentë 46
lor sacrefices. Ki fet sacreflce u aumosne de biens d^
povres est si con cis ki pud l'enfant devaip^ son père. U
paiujs don povre si est se vie, et ki li toit, bons est de s^mc,
car il li toit se vie ^^ Donés à Dieu et i siens, selooc ce ke
donnât vos a, et îl vous rendora & set d^bles ".
« Scch., IV, 2.
• TWrf., 3.
' LevH.^ XIX, 13.
• Bcdi.f IV, 5.
» Mc^û, jm, I. e.
• BccU., XIV, 13.
' Bcelù, fxix, 12.
• Var. Aftmoiue. (Ma. Crojr.)
• Eccîù, XXIX, 15.
*• Ecelù, XVII, 18.
" Scelù, XXXIV, 23-46.
" Bccli., XXXV, 12-13.
392 LI ARS
CHAPITRE XXII.
Gis capitlea devise les propriétés de largece.
Quatre propriétés doit li larghes avoir : Tune si est que
il doit durement et grandement donner ; ne mie en tel ma-
nière k*il sourhabonde ne trespasse droite raison; mais en
tele manière donne grandement, ke li dons passe le reche-
yoir, et mains en retient pour lui k*il ne doinst à autrui :
pau de choses li soufissent pour lui-meismes et à pluiseors
vient bien faire, dont il n*a à lui-meismes mie grant entente;
l'autre si est ke li larges donne selonc le grandece de son
avoir, en tel manière k'il ne trespasse mie le pooir de ses
richeces ne n*en défaut : plus affiert à doner de nul livrées
de tiere ke de cink cens : dont bien garde son pooir de
doner, par quoi il ait tousjours à doner; Dont li largece
n*est mie prise selonc le grant don u le petit, se ce n'est en
regart as richeces, ains est prise selonc l'abit, le volenté et
le manière et le pooir dou donnant : dont aussi bien.trueve-
on largue en un petit don comme en un grant, quant il est
fais selonc ce que li pooirs del avoir s'estent. Les richeces
si sont bonnes tant k'en elles et bien font à ciaus ki bieu
en usent ; mais pour ce sunt dites maises, ke par eles li
malvais en malement usant mal en font. Les richeces au
large fout honeur et al aver honte ; et ke plus est li dons
au donant greveus , de tant doit-il estre au rechevant plus
gracieuR. Cis riches hom m'a doné de son avoir, dont il avoit
D'AMOUR. 393
grant plenté ; uns autres autant me donne , mais il l'en-
prunte et le prent à meschief, ne mie toute voies trop grant ;
cil doi don sunt sanlant, mais li bënéâce sanlant ne sunt
mie. Cuidiés-Yous k'auteles grasces on doie rendre à celui
ki de se plenté a donné legiërement, come à celui ki le don
à grant meschief a enprunté * ? Je di ke nenil ; encor soit
li sentence forte *, là ù on ne regarde mie le chose, mais sa
vertu. Plus grant volenté de doner sanle ke cis aie ki
enprunté ke li autres, dont li grès doit estre plus grans.
Aucunes choses sunt ki plus coustent as donnans, autres à
prendans ; autres choses sunt gracieuses as donans, autres
as estranges. Et en ces choses faire à point gist grant sens.
Car c*est laide manière de damage sans avis et conseil
doners ; quantes fies li nient consilliés et nient avisés dons
porte avec soi tex reproches : « J'amaisse mieus avoir mon
don perdu k'à celui l'eusse donet, » J'élirai don ki m'iert
regratians ; encor ne soit-il d'avoir gueredonnans, pour cou
trespasserai-ge le riche et donrai au bon povre : cis me sera
en ses grans povretés regracians et quant li faura richeces,
si ara-il le volenté regraciant : ensi ferai ce k'il covient par
raison faire, et ce k'il covient n'est mie sans avis et ellire^.
J'eslîrai dont un home bon et simple, entier, resovenant,
regraciant, gardant d'autrui choses prendre, nient aver u
tenant le sien et bienvoellant, tel, quant ellut Tarai, encore
ne li ait fortune donné de quoi il puist grasces rendre, si
fera-il assés par sa bone volenté et corage *. Ki bénéfice
donne pour cou k'il reprenge , riens n'a doné. A bénéfisce
donner avère ne orde pensée ne doit estre amenée, mais
' Sbnbca, de Beneficiis, III, 8.
■ Var : Ikmtuive. (M» Croy.) ♦
' Sbnboa, de Beneflciis, IV, 10.
* Ibid., 11.
394 u Ans
volentrieve largeoe , deeirans de dooner, maiènumt qnast
doHet a ^ . Faire doit H dmaïus eon li bons amis» ki pour ce,
s'espérance li faut, u il n*ait proufit n li amis soit en péril
de mort, ne li laitpoar ce bien à faire. Homle chose si est
sans loenge et sans glore profiter car il afiert ; kel diose a
de bien ne de grant oorage soi sans plus amer, a soi pro*
fiter et à soi aquerre? A toutes ces choses nature li oeroi-
teuse nos ammaine *. La tierche propriétés dou large, si est
que cil sunt plus volentiers large, ki richecee ont par
eschéances, ke cil ki par aquest les ont et par travail. Et
c'est aussi chose uaturale, ke cascuns si ayme plus sa œvre
kel autrui. Ensi comme il apert ens es përes et ens es mères
ki plus ajment lor enfans que les autrui. Et cil ki par ior
propre labeur aquiërent richeces, il les ayment, ainsi con
lor œvres ; dont il sunt plus gardant ke cil asquex eles sudi
escheûes de lor anciestres. Li quarte propriétés si est ke
li large ne devienent mie souvent ne de legier riche. Car
comme il ne prendent mie volontiers ne ne gardent, ains
sont douant et n'aiment nient les richeces pour eles, fors
pour douer, fort est k'il ai^at grant meule ne grant trezor'.
Et pour che k*il ne sont mie riche, si blasment les gens com-
munément fortune de cou k'ele assés des richeces ne domie
as larges, ki mieus en sevent user k'autres gens et ki plus
en sont digne. Mais ce n*est mie chose desraiuable ne mer-
veille s'il ont pau de richeces. Car c'est impossible ke cis
ait richeces , ki force ne fait al avoir ne en garder, ensi
comme ens autres choses n'est mie possible c'en face ce de
coi on n'a cure^. Et encor dont ne face-il force as richeces,
' Sbnbca, de Benefiùiù^ IV, 14.
« Ihid. •
* Aristote, Mot. à Nicom.^ IV, i, 20.
* /Wd., 21.
D'AMOUR. aQ5
ne done-ii mie i ciaos asqués il ne doit» ne quant il ne doit,
tant k'il trueve en qui ses dons puist bien emploiier, ains
garde les manières et les ciroonstanees de raison ; et ce
£Eât*il pour ce ke tele œyre ne seroit mie lai^ece. Et d'autre
part s'il despendoit le sien, autrement k'il ne deûst, puiske
doa sien et nient del autrui il doit faire se largece, il n'aroit
quant douer Yolroit , là ù il deyroit , ke douer ; et por ce
garde-il le sien k'il le puist bien emploïer ^ Et pour ce dist-
on que cis est larges ki le sien et nient l'autrui despent, et
donne là ù il doit et quant il doit, et en tele manière k'il
doit et pour ce k'il doit. On ne doit mie un home desrober
pour un autre reyestir '.
CHAPITRE XXIII.
Gis capitles mottttre à quoi cis eat tenus ki Uien reclioit.
Moustrer devons ore ke c'est ke nous devons à ciaus qui
bienfais u bénéfices nous rechevons. Chascuns* si dist k'il
doit tant d'argent comme il a rechut u tel quel c'on li a
donné, tel tiere u tele signerie, u tel quelconques autres
don c'en li ait donnet : tes civoses sunt signes de bienfais,
ne mie les mérites et désiertes. Libienfaîres u li bénéfices
n'est mie tenus à le main, mais u cuer on le porte. Il a molt
à dire entre le raatère de quoi on fait bien et bénéflsce, et
• Aristotk, Mot. à Nicom.^ IV, i, 22.
• Ibid., 23.
• Var : A%eitH$. (Ma Croj.)
396 LI ARS
bienfaire et Mnëfieiier ancun : de quoi on ne argens ne
quelconques tex choses uos prendons de nos proïsmes sunt
bénéfice : mais li volentés don donnant. Li non sachant che
k*à lor ieux yoient et c'en leur done sans plus aYoir quident;
mais ces choses k'ensi tenons et regardons ens èsqueles
nostre covoitise s*ahiert, keûes sunt des bienfais et par for-
tune tous les poons pierdre et par force ; mais li bénéfices
remaint après le don perdu ; car c'est fais droituriers ke
nule force tolir ne puet. K*ont li couronne ne li siège roîaus,
li grant cheval ne les riches vestures en elles de bien ? Nnle
de ces choses n*6st honeurs , mais sans plus d*onneur
ensegne. N'est mie bénéfices cou k'al ueil véons , mais de
bénéfices signes ^ Quex choses dont est bénéfices? œvre
bienvoellans donans joie et désirans de doner, et eu ce k'eie
fait est apareillie et volentrieument parfait sa œvre. Çou ne
fait ou bénéfice point de difierence che c'on donne u çou c on
fait,.mais de quele volonté on l'acomplist. Li bénéfices n*est
mie en çou c'on fait u donne, mais ens ou corage dou fai-
sant u dou douant. Grant difierence a entre le bénéfice et
les choses bienfaites u données. Li bénéfice est bons, mais
ce c'on donne selonc lui n'est bon ne mauvais, mais san-
plus selonc ce ke par nous est à aucun bien ordenés. Dont
moût a à regarder comment nous usons des choses droitu-
rièrement qui nous donons forme de bonté *. Se le bénéfice
u li bienfait estoient ens es choses et ne raie en le volentet
dou bienfaisant, de tant seroient li bienfait plus grant ke
nous recheverîens plus grant dons; mais c'est faus. Sovent
à grans choses nous obligent cil ki petit donnent, quant les
corages font ievés as roïaumes et as richeces. Le volonté
dou douant plus que le grandece dou don regarder devons.
' Sbnbca, de Bénéficiiez h 5.
• Ihid,, 6.
D*AMOUR. 397
Li dons ne puet estre petis ki est fais de grant volentë : se
petit est ce qui m'est donne, grant me doit sanler, quant cis
plus doner ne me pooit. Mais se aucuns grans choses donne
et ce soit doutamment, u trop le don prolongue, u quant il
dona, il gëmi u il ot tristece, u orguilleusement dona u le
don a longuement demene, u à celui vieut plaire qui il
donna, à covoitise sunt tel don donné ne mie à mi ^ Li clerc
Socrates, uns philosophe, li douèrent chascuns de lor
richeces, pour ce ke c'estoit lor mestres. Entre ces clers
avoit uns * ki dist : c Je sui poyre, je n'ai à doner ki soit
digne d'iestre donnée à vous ; mais une chose ai ki miene
est et je le tous doins ; et c'est mi-meismes : che don vous
pri-ge k'il soit que tous le rechevés. Li autre quoi k'il vos
aient doné plus ont retenut..» A qui Socrates dist : « Tu
m'as grant don et biel doné et je voel estre soignons ke je
te renge milleur ke je ne t'ai pris '. » Or poés veïr comment
li bons cuers ens es nécessités et meschiefs trueve matëre
de largece ; et ensi poons veïr que nus n'est tant povres ki
doner ne puist ; et se fortune ne nos a doné richeces, don-
nons au mains ce ke nostre est, c'est nous et bone volenté^
A cesti sommes tôt riche; ceste bonne volonté rendre,
devons en savoir gré , et s'autre chose n'avions à rendre à
li sommes tenut. Nient savoir gret u nient gréans estre, est
* Seneca, de BeneflciiSf I, 7.
' C'était Eschine, philosophe grec, fils de Lysanias ou de Charinus,
athënien. Il lutta toujours contre la misère, se fit parfumeur après la
mort de Socrate, fut poursuivi pour dettes et même accusé d^escro-
querie par Ljsias. Il passa ensuite en Sicile^ vécut quelque temps à
la cour de Denys et revint plus tard à Athènes, où il mourut on ne sait
en quelle année.
' Sbnbca, de Beneficiû^ 1, 8.
♦ Ihid., 9.
396 LI AR8
«n plaisor manières ; nient grëans est on nient gret aet, ki
faint aussi k*il n*eâst nient rechnt. Niait grëans est aiusi
ki nient ne rent ; mais trèsnlarement set cis nient gret ki
le don oublie. Li doi premier, et se nient ne rendent, ae
doirent-il et est en lor conscienee enclose U grasce des biens
reohus, et pueent estre u par honte u par aucune legi^
okison converti à rendage faire : mais cis ne pueet esirc
regraeians, ki le bénéfice et le don a del tôt oubliet. Il 9feri
bien que cis n'a mie sovent penset de rendre, ki le don a
oubliet ^ : onques ne veut estre rendans u r^racians, ki le
don a si loing de soi mis, ki Ta mis fors des ieux de son
cuer *. Et ces dons fait aviellir novele covoitise d'antres
rechevoir . Car quant ensongniet somes de covoitises , nous
ne regardons mie ce ke nous avons, mais cou ke nous puis-
ttens demander'. Li dons donés se redemandés est, u à
juge u en aptert, lait à estre dons et devient prest u créance.
Et eon très-koneste chose soit grasees rendre, tie adont
défaut d'iestre honeste, quant li rendages est par nécessité.
Nous loons plus et mieus devons loer l*omme regraciant en
rendant grasees, ke celui ki se dette rrat, u qui plus paie
k'il ne doie« Quel bien a en celui ki a rendu, ne mie pour
ce k'il vient rendre, mais pour oe ke constrains en fu^ ? Pour
ce se psndages ne nous est fais si ne devons mie estre pla8
tardieu de donner. Car ne pleinte ne queriele ne rendages
ne devons de nos dons querre. Mais kiconques par bonté
est à bien&ire semons, il donra plus volontiers pour le
biauté ki est en doner , teuans et quidans ke li recevans
^ SBNB04» de Bw^fcii$^ III, 1 .
• im,, 2.
» im., 3.
* /Wrf„ 7.
D'AMOUR. 3W
riras ne li doie, fors ce k'il vkut ^ Et à parfaitoiMUt aâsé»
faire au donant oovient, vertat, tans, pooir et fortune boue.
Les choses aussi totdis ne moBstrent mie le regraciant^
Sovent cis ki rent est nient regratians , et cis ki nient n«
ne rent l'est. Tràs- laide parole est on bén^ce dire :
c Rendes. » On ne doit mie tes eorages esmovoir k ava-
risce, conplaintes et discordes : en tel chose gens ne caient
de lor Yolenté. A ces choses contrestons che ke nos poons
et au complaignant Tocoison de complaindre reoolpons*.
Pleûist à Dieu ke Toubliance, les covenances, les letres et
les saïaus, les tiesmoignages et les pièges, ki sunt entre
l'achatant et le vendant nous petdssons ester : U fois par
aventure seroit mieus gardée et li eorages droituriers.
Hé I très-ors cunchiemens del umaine lignie et de la dq»*
vaisté commune ' ! Plus han as aniaus u gages on croit c'en
ne fait les eorages. Et ce fait li avarisees des gens; mais
c*est sans avarisse que nous les bienfais aloïons sans espou^
sailles et coveiiances. De noble corage et gratit est propre
aidier et bien faire as gens. Ri donne bénéfices Dieu ensieut
et ki le don redemande, il est marcheans ^ Or dist aucuns,
plus de gens seront nient regratiant u rendant s'en ne se
plaint u on n*a action contre le nient guerredonant : n'est
mie Yoirs, ains en fera*on mains, car on donra par plus
grant avis et délit. D'autre part, il ne besoigne mie ke cas^
cuns sache tous ciaus ki sunt nient guerredonant ; la li
méfiait sont acoustumet, ne sunt-il mie tenut pour malrais,
* Sbnbca, de Ben^ficiiit III, 13.
* Ibid., 14,
' Le Mb Croy donne nne tournare un peu diflikwite à cette phrase,
et moine fidèle que celle-ci au teite latin, : < Li très-ors huUckkmmS..,
est si commims ke plus han.,. »
* Sbnbca, de Benefidis, III, 15.
400 U ARS
et H maleïehons commune lait à estre laîdenge. Ensi se tont
estoient nient guerredonant , ce seroit si c*une constnme :
si fanrroit plainte et acusations ^ Et ke qnidiés-yons?
Tenés-YOQS le nient regratiant et guerredonant, Taver, le
cruel, le nient piteus et le malvais pour nient punis ? Voas
tenës les choses à nient punies ke vous ne vées ? Ke tenés-
vous a plus grant meschief ke d*iestre de tous haïs? Esse
pau de painé c'on n'ose de main prendre, on n*ose nuloi
donner, on est ens es ieus et en le bouche de cascun ki mal
li vient et mal li dist? Nous tenons à maleurens celui ki ne
voit ne n'ot, et nos ne tenons mie à roaleureus celui ki a
perdu le sens de bien faire I Li nient regratians a Dieu à
tiesmoignage contre lui, et se conscience dou bien rechat
le destraint et enflame. Et d*autre part c*est paine grans ke
li nient regratians ne perchoit mie le fruit et le bien de
chose trës-joïeuse, si con de son rendage; car très-joïeuse
chose est de lui desdeter *. Se dete païer est une chose ki
par raison af3ert à faire. Ne pourquant totdis ne doi mie
rendre, en tous lieus ne en tous cas '. Aucune fie a pau à
dire, lequel les gens font : u il grievent, u il petit rendent.
Regarder devons le proufit de celui qui nous rendons et le
chose prestëe, se grever li puet, al eure denoiier ^. Soïons
dont regraciant, car con ce soit vertus, ele proufite. Âmons
dont et désirons grasces à rendre; encore nous faille for-
tune ens es biens, si poons-nous estre de volenté regratiant.
Ne ne nous faurra li solas ki en vient, encore n*aions autre
tiesmoignage de nos œvres ke nous. Aucune fie est regra-
tians cis ki ne le sanle mie par le malvaise opinion et juge-
* Sbnbga, ds Benejleiis^ III, 16.
* /Wrf.. 17.
» Var : Tans. (Ma Croy.)
* Sbnbca, de Benoits, IV, 10.
D*AMOUR. 401
ment de gens : mais ce ne grieve gaires au bon quant se
conscience le juge. Et bien apert ke regratians est chose
selonc li ëlisable ; quant à le mort là à tout le monde lais-
sons, nous dësirons à estre regratians. Eja ceste chose dont
ki est regratiiers est grans pooirs et vertus d*onneste qui
biautés les corages si constraint k'à le mort si est désirée ' .
Aucun aussi si sunt, oui fois et volontés de guerredonner
n*est mie morte, mais ele languist. Ne devons tenir les gens
pour nient regracians très -ci adont ke les okisons sont
faiies, par lesqueles les gens ne sont mie rendant. Et cestes
okoisons sont grant plentés si ke je ne savoie mie le don,
se vous durement désirés le guerredon, u je soie durement
de besoignes grans ensonniés u par aucunes estranges
œvres soit le don entroublians u pooirs espoir me faut ;
jusc* adont ke ces choses soient seûwes et esprovées ne
puet-on mie bien savoir se les gens voelent regratiier
u non.
CHAPITRE XXIV.
Cis capitles détermine de prodigalité.
Puiske de largece parlé avons, après si parlons des visces
desqués ele est moïens et asqués ele est contraire. Et pre-
miers de prodigalité, c'est-à-dire foie largece et sorhabon-
dans. Con dit soit ke li larges si est en despendant et
donnant, selonc ce ke li pooirs de ses richeces s'estent, li
' Sbnbca, deBenefieiiSf IV, II.
4M U AW
prodtghes ei iêrt eis ki despendera et donra pins que «es
aTofani ne se puet ««tendre. St poai* oe ne dist-on mie ke li
tjrant ki prendent tôt par tout et deepend^it et le fer et
Fantmi, et ki le bien don eommnn tienent ponr lenr, k'il
soient prodigne en donant ; car le grant pl^it^ de lor avoir
ne pnet mie de legier passer le don k*!! donent ^ Et poar
ce connoist-on miens les prodighes ^i moîenes richeees, 1&
& <m pnet de legier pieroheT<rfr le sonrhabondance de gas-
ter. Bt pour miens connoistre en quoi li prodigues pèdie,
si prendons aucunes choses ki dites sunt de largeoe. Cob
dft soit par devant ke largece si est uns moïens eu pr«idre
et en rechevoir soient denier u ce c'on puet avoir pour
denier, li larges donra et despendra et rechevra ce kii
derra et selonc les autres manières, et osi bien un petit
c'un grant, et ehe fera dëlitablement. Et prendera aussi ce
k'il devra, les autres condicions sauvées ; car puisque K
vertus de largece est moïens entre ces deus, c*est domers
et prendres, il fera ces deus choses ensi k'il doit faire,
selonc ce ke droite raisons l'ensegne. Car à droit don et
rainable, ensieut droituriëre et rainable prise, et le maise-
ment doner ensiut maisejoent prendDss. Et pour ce ke doi
choses dont Tune ensieut al autre pueent estre en une
meisme chose, et celes ki contraires sunt ne le pueent estre,
de ce est ke droituriers dons et droituriëre prise bien puet
ens ou larghe estre ; car li une ensieut l'autre ; mais nient
rainable prise n*est mie ou larghe avec rainable don, auquel
rainable don derraînable prise est contraire *. Et s'il avient
que li ilarghes despende u donc le sien autrement ke bien
ne k*à sa vertut apiertient, il en sera dolans et en ara Iris-
* Aristots, Mot. à Nieom. IV, i, 23,
« Ihid., 24.
D*AMOUR. 403
teoe. Mais ee sera mcfeimeRieiit et emi k*fl devra ; et ce
p«et-il bien faire, car i vertat «pf^rtient avoir dëHt et trfai-
teœ en ce e'on doit et ensi c'*on doit ^ Et eiief li iarges est
eompaignables en •son avoir départir, et suefre \Aea damage
du sien avoir, ponr ce k'il le pHse pau et 11 «anie k*en ces
dMWB on U ait pan fait de tort. Bt pins a tristece s'il m
dénué etdespent ce kll doit, ke ce kll donast et diespendîst
ce k*il ne devroit; et e*est pow ce kll apartient «aîns i
hii prendjnes que domers^. Dont nos devons doner et se
phdsenrs d<ms pi«xlre déviais , par quoi au mains une fie
nous poissons nos don bien emploiier. Uns dons bien mis
est eolas de mont de pierdns. ife ensi n'est mie i entoidre
ke volentiers nos dons devons perdre, mais se iMen em-
pleïer ne les poons, miens en devons mètre là ù il ne soient
bien «mploiiet, ke ce ke riens ne doinsiens. En donant san-
lant à Dieu nos faisons , ki ses biens départ as bons et as
manvaie et Atit le soleil sonr sas luire. Riens n'est donné
sans raison et cis ki le raillenr raison a selonc ce done le
mieus. Mieus vaut proufiter as malvais pour les bons , ke
laissier bien à faire à bons pour les malvais. Et ke dirons :
donrons au nient regratiant qui nous avons proumis , mais
tel ne le connissiens et après tal 1^ savons '? Regarder
devons c'en grant est çou que nos avons promis. Car li ma-
nière de le chose promise nos donra conseil : se la chose
est petite je li danrai ; ne mie ponr ce k^ cis soit dignes,
mais pour ce que je l'ai promis. Ne ne donrai si con don,
mais je rachaterai me promesse. Se li dons est grans, ne
mie seulement ce que j*arai promis folement je reteprai,
mais aussi che ke nient droiturièrement ai donne redeman-
* Arxstotb, Mot. à Nicom,^ IV, i, 25.
« Ibid., 26.
' Sbnbca, de Bene/leUi, lY, 34.
404 U ARS
derai; car fols est ki foi tient en maise promesse ^ Car !i
sairemens ne II promesse malvaise ne font à tenir, encore
face cis à blasmer dou malvais sairement et de foie pro-
messe. Ce n'est mie malyais de maise et foie * erreur soj
départir, n*à legiertet ne doit estre tenut ; mais mains est
sachans cis ki çou promet k*il ne besoigne quant il promet
çou que paiier ne doit. Je fui déchus au promettre, quant
le malvais quidai bon et regratiant; s'il vieut que je li doins
pour ce ke je li ai promis, face k*il soit teus que je le qui-
doie quant je li promis. N'est mie legiertés quant les choses
se muent, se li consaus a muance, ains afSert '. Ne pour
dëfaute dou rendage, je ne doi mie celui guerpir ; car c'est
trop biaus propos de vaillant homme et de gentil corage,
tant porter, soustenir et aidier le nient regratiant, k'il
deviegne regratians. Li prodighes en toutes ces choses
deseure dites pêche, et ne mie sans plus en ce k'il ne donne
mie si con raisons ordene ne ne prent , mais aussi il ne se
délite mie ne n'a tristece ensi comme il doit ne de ce k'il
doit.
CHAPITRE XXV.
Gis capitleB compare le prodighe al aTarideui.
Dit est par deseure que prodigalités et avarisces sunt
sourhabundances et défautes en donner et en prendre :
* Seneca, de Beneficiis^ IV, 36.
« Var : Faute, (Mb Croy.)
» Senbca, de Beneflciù, IV, 38, 39.
D'AMOUR. 405
mais c'est en contraire manière ; car li prodighes si abonde
en donner, car il done trop et ce k'il ne doit, et il défaut
en prendre, car il ne vient riens prendre là ù il doit ne ce
k'il doit, mais tousjours donner sans regart ; et 11 avaricieus,
cis abonde en prendre et défaut en doner : et s'il lait à
prendre, si estrce petite chose ki li sanle ke ce ne li puist
riens valoir ; et s'il donne, ce iert à son pooir tel chose dont '
il mie n'ara gramment à faire. Geste prodigalités n'est mie
sovent engrangie , car ce n'est mie legière chose celui ki
nule part ne prent et à tous vient donner, d'enricir. Li
avoirs lait tost si fais signours, par quoi ele ne puet mie
molt engrangier. Et cis prodighes est mains mal vais que li
avaricieus et est plus legiers à garir, si ke par viellece et
par défaute ^ Car li vie] par lor nature sunt plus tenant et
gardant que li jouene; car puiske les richeces sunt quises
pour contrester as meschiés et défautes du cors, cil ki plus
se sentent défaillant, ce sunt cil ki plus les gardent et
quièrent. Et li viel si ont eut aussi en lor joueneces par
aventure des mésaises et des défautes, ke cascuns eskieve
volentiers quant il puet : si se garnist li viens al eiicontre,
pour ce ke maisement le poroit soufrir. Et pour ce véons
volentiers avenir, ke cis viens volentiers sunt avaricieus,
ki plus ont eût en lor joueneces de défautes. Garir aussi
puet li prodighes par défaute d'avoir, u pour cou k'il n'a
pooir de donner, u pour cou k'il se sent défaillant de son
avoir : et par défaute a esprové k'il n'a que donner ; et ensi
se délait-il de sen œvre; dont, par décours de tans, il en
piert l'abit et le manière de legièrement donner. Ausi puet
estre ramenés li prodighes au moïen de vertu, pour le san-
lance k'il a au large ; car li prodighes a un gramment de
^ Aristote, Mot. à Nicom., W, i, 28.
u aïs i»*AMOim. — I. ia
406 U ARS
choses ke li larges a; car il donne rolentiers et prent émis.
Mais différence a au large, car tex choses il ne fait mie ensi
k'il doit ne la ù il doit , ne selonc les antres manières de
raison : et ponr ce s'on le puet à ce amener soit par acons-
tumance, soit par antre aventure a de viellece u de défaute
de donner tant k'il volroit, par quoi il donnast ensi qne rai-
sons la porte, à qui il doit, et ensi k*il doit, il sera larghes,
et k'il ne prende aussi fors ce k*il doit selonc les condicions
de raison '. Et par ce sanle-il que 11 prodighes ne soit mie
mauvais de maisetet moral ; car ce n*est mie apétit de mal-
vaiseté ne corrumpans ne défaillans de vigeur, cbe exauçons
donne sourbabundamment et défaille en prendre ; mais ce
sanle mieus non-sachance, et par ces raisons sanle cil molt
mains malvais *. Li prodigues si profite a aucun par son
doner, en ce k'il fait bien à autrui ; mais li avers ne prou-
flte, parce k'il retient et garde, et prent cou k'il puet, i
nuluî ne à lui-meismes aussi *. Car li avoirs de quoi on n'use
ne user ne puet est au damage dou signeur. Li prodighes,
si con dist est, prendent de là ù il ne devroient et ce k'^îl
ne devroient, et en ce sunt-il aver ; ,et cou k'il sunt ensi
prendant est pour voloir doimer ; et c'est legière chose à
faire; et parce k'ensi legièrement lor avoir gastent et des-
pendent, si sunt-il constraint de prendre de chiaus et en
tel manière k'il ne devroient mie prendre*. Povretés à
chiaus ki richeces ont aprises sont molt greveuses, en
lequele li prodighes enchiet par le sien folement gaster :
dont tel sovent cheent en si grans nécessités ke pau de
* Aristotb, Mor. à Nicom., IV, i, 29,
« Ihid., 29.
» IM., 30.
D'AMOUR. 407
hontenses choses laissent à faire. Qrans nécessités, neis
encore les gens hcmestes, fait choses faire deshonestes , et
che ki plus grief est, des anemis aiuwe requerre. Une des
grans grietés à home franc, si est par nécessité estre con-
straint à prier aiuwe de son anemi , et rouver à celui qui
il soloit commander. Nécessités si fait mentir et le loi nient
garder, et des gens cou k'ele vient empêtre; et pour ce ke
dit est povertet , ki les excès fait faire et honte n'eskieve,
raisonablement fuions. Et en ces maus ke dit avons li pro-
dighes par lor œvres encieent. Il douent aussi plus par une
manière de voloir donner ke par avis de droite raison ; par
quoi il entendissent aucun bien en lor doner ; mais nenil,
ains vœlent toujours doner, et en quele manière il douent
et dont il vienent il ne font force, car en lor œvre autre
bien n'entendent ke tousjours donner ^ Dont estre les
covient avers ens ou prendre ; pour laquel chose lor don
ne seront mie large, car ces dons il ne font mie pour bien
ne nul bien n*i ent^endent, ne droite manière de doner il
n'ont; car il donnent aucune âe à chiaus qui il font riches,
ki mieus vaurroient povre ; car de tes richeces malvaise-
ment œvrent, et eaus et autrui par ce nuisent et à chiaus
ki sunt preu et vaillent et de vertut plain rien ne donnent ;
et en ce défaillent-il de donner à droit. Et souvent aussi
font malvais chiaus qui il donent ; car qui on a acoustumé
de sovent donner, quant on li denoie à doner, on le met en
voie de malvaisement prendre. Mais li prodighes, ce k'as
bons devroit donner , done-il as flateurs et as gengleurs et
as menestreus,ki aucun délit lor font; de quoi il avient que
cil prodigue se devienent sovent nient atempret ; et ce apert
par deus choses ; car comme il despendent legièrement lor
* AaiflTOTB, Moir. à Nieom,^ IV, i, 31 .
y
408 U ARS
avoir, de legier il le despendent ens es œvres de nient a1^-
prance, aosi comme en boires et en mangiers et en luxures,
desquex choses molt de gens sont retrait par le peur des
despens k'il covient à tel chose msdntenir. Li seconde si est
con li vie de tex gens ne soit mie ordenée à bien honeste,
legiëre chose est et si s'ensieut après k'il soient enclinet à
délis. Ces deus choses sont selonc eles désirables, li biens
honestes al appétit raisonable, et li délit al apétit sensible,
et proufitable puet estre raportés à tous deus. Et de ce ke dit
est avient que li prodiges quant il ne puet estre amenés au
moiien ki est largece, k*il chient en ces maus et ces péchiés
ki dit sunt. Mais s*il se regarde et avise selonc droite
raison, il porra de legier venir au moiien, et ensi donra ce
k*il devra et se gardera de prendre ce k'il ne devra \
CHAPITRE XXVI.
Cis capitles détermine d'avariase.
Puiske nos avons parlet de prodigalité, si parlons d*ava-
risse, ki est li yisces droit à li contraires ; liquele maisement
puet estre sanée ; puisk'ele est ens es gens ele n'a pooir de
départir ^, car par viellece ele engrangist et par défautes ;
et c'est pour ce que toutes choses natureles se traient vers
défaute, et les cremeurs de eles fait les gens avaricieus ; car
il lor sanle que de pluseurs choses il aient à faire, et pour
* Aristote, Mot. à Nicom.^ IV, i, 32-33.
* iWrf., 34.
D'AMOUR. 409
ce covoitent'il plus les richeces par lesqueles li humaine
défaute puist estre secourue en aucune manière. Ce aussi
à quoi nature encline plus les gens ne puet estre ostet de
legier. Or sunt les gens plus par nature enclinet à avarisse
k'à prodigalité , et de ce avons un signe , c'en plus trueve
de tenans et de gardans richeces, c'en ne fait de donans, et
ce ki plus est naturel c*est cou c*on trueve en plus de
choses ^ Et ossi nature nous encline al amour des richeces
en tant ke par eles samble gardée la vie humaine ; et pour
ces raisons est-ele pire à rester et à garir ke prodigalités.
Âvarisces aussi si puet estre en molt de manières ; car
comme ele soit en défaute dou doner et en sorhabundance
de prendre, ele n'est mie tousjours en une persone selonc
ces deus manières ensanle , si ke on soit sourhabundant en
prendre et défaillant en donner *. Mais aucune fie est Ton
aver en prendre, en ce c*on ne preut mie selonc ce ke rai*
sons ensegne et si ne défaut-on mie en doner, ains donne*on
bien et selonc raison. Aucune fie est-on défaillans de don-
ner, et si ne prend-on mie maisement : et tel sunt apielet
tenant pour le défaute dou donner. Car il ne est riens à
paines tant soit peut k'il donaissent ; ne il ne covoitent point
les choses d'autrui ; ne s'en lor offre, il ne font mie grant
force del prendre ; et pour deus raisons prendent-il envis ;
l'une si est pour une manière k'il ont au8i»con de vertut et
pour une manière de cremeur de honte ; pour çou s'on lor
avoit donet, ce sanleroit ke ce fust par povretet donet, si
k'il lor porroit estre reprovet et ce lor sanleroit hontes et
ke par ces dons k'il rechus aroient, k'il ne fussent obiigiet
à ciaus dont pris les aroient, cremant que cil ne les volsis-
« Aristotb, Mot. à Nicom,^ IV, i, 34.
« IMd., 35
410 LI AR8
sent à aueune ehose ddshoneste parmi ces dons ama^er^
S*aiicuns me doiuse et pnis me fait grieté et injures , doa*
tance si puet estre se pour un don rechut je suis ternis à
soufrir toutes les grietés que ds me Yolra faire et tous ses
eommans acomplir. Gis ki apriès le bienfait griete rent, fait
aussi con je H aie grasces rendues, car sen bienfait en le
grietet faisant il paie et recolpe. Ki pora bien jugîer liquex
est plus grans u ce k'il a pris u li grietés ki li est faite ?
Nous faisons les donans plus tardieus à donner par ce que
nous ne jugons mie bien les dons rechus ne ne connissons
dont se du bien rechut grasces derons '. Je ne serai mie
nient regratians se pour le grieté faite grasces ne rent, et
ansi les grietés ne soustenrai. Li bienfaîs c*aucuns fait
sovent demeure, encore dont n*est mie li rechevans tenus
dou rendage, si ke li donans se repent, s*il se plaint de çou
k*il a donné, u sanlant monstre k*il li desplaist k'il a donné;
tex qui ensi fait quide pierdre ne mie donner. Se cis donans
aussi pour soi-meismes donne u pour son don en vaine
gloire se liëve u se vante u face entendant d'un petit ke ce
soit grant chose, li bénéfices remaint, mais on n*i est mie
tenus. Les grietés faites, les rechevans sunt plus tardieus
as biens rechevoir et metent les gens en avis de nient
prmidre, pour cou qu*apriès le don grietés n*ensieuche.
Trop aussi m'obUgeroit li dons qui à tous les eommans dou
douant m'estraindroit '. A aucuns saule grans auois et maus
de prendre. Ains affiert d'aucuns si con deseure est dit. Et
doit estre li ententions tousdis de plus à rendre. Ne ne refu-
serai de oiaus de qui doi prendre novel don, pour ce ke le
* Aristote, Mot, à Nic(m,y IV, i, 36.
* Senboa, de Beneficiis, Ili, 13.
' Var : JITastreinder&it, (Ms Croy.)
D*AMOUR. 411
vies n*ai rendu, douquel rendage toutevoies j'ai eût volenté,
ains prenderai de mon ami aussi volentiers con il le donne
et me ferai matère apareillie par quoi en moi il puist ouvrer
se bonne œvre. Et il sanle ki noviaus dons prendre ne
vient, ke li vies li soient en anui u grevance. Toutdis ne
covient mie rendre et s'on bien le pooit faire ; car tans,
lieu et manière i doit-on regarder. Il sont aucun ke, quant
on lor donne aucune chose, il renvoient tantost une autre
chose, si k*il tienent ke de riens ne sont redevables. Ren-
Yoiier tantost don pour autre, signes est dou don degieter
et pau prisier, et don pour don espuisier et anientir. Ki se
fourhaste de rendre, corage n*a mie de regratiant, mais de
deteur, et briement à dire, ki covoite trop tost à rendre, il
doit envis, et ki envis doit, il n'est mie regratiant ^ Li
autre raisons pour quoi li escars laissent à prendre del
autrui si est pour cremeur, s'il prendoient k'il seroient tenu
del rendre et de bien faire à ciaus ki lor aroient bien fait,
et ce ne poroient-il mie bien faire k'il donaissent du leur
riens ; si lor samble mieudre le nient prendre, pour ce k'il
ne soient tenut dou rendre '.
CHAPITRE XXVII.
Gis capitles moustre que li avers n'est k*uns mamboyrs de son ftvoir.
Li avers aussi ki sourabonde en prendre ne fait force de
qui il prenge ne en quele manière, soit par œvres hon-
* Senbca, de Benefidù^ IV, 40.
' Aristotb. Mût, à Nieom.^ lY, i, 36.
412 U ARS
teuses et vilaines u quelconques antres manières, ensi cou
cil ki gaignent à usures et à le folie de lor cors, pour petite
chose font vilaines œvres, en prendant autrement k'il ne
doient ^ Mais chiaus ki grans choses par malvais aquest
prendent et gaignent, ne tient-on mie pour avers, mais pour
nient justes, ensi con les tyrans ki de toutes parts prendent
les biens d'autrui, et reubeurs de chemins et de moustiers';
mais li hokeleur et jeueurs de taules ki del ne se chevissent
et asseoir des deis et larron, cil sunt dit avarissieus. Car
tôt cil si gaignent vilainement et honteusement prendent '.
Bien puet-on et doit apieler pierte le gaaing ki fais est par
mai se renommée. Et par çou apert ke toutes honteuses
prises et vilaines sunt œvres avaricieuses et de cestes se
doit-on garder, et li désirier d'avarisse fuir est plus fort
k'un roialm vaincre. Li dëfaute d'avoir des richeces et des
covoitises foursennent, li habundance croist, par quoi li
corages de celui ki a, u par nécessitet il iert tormentés, u
par habundance soit enflammés. Li avers sanlans est al
enfant de sous aage, ki rien n*a au sien ; ensi al aver ne
loist riens del sien user et jà n*iert saoulés. S*en mangant
nos ne somes saoulet, nous ne nous tenons mie pour haîtiet;
dont quant plus aquerons et saouler né poons, pour sains
tenir ne nous devons. Li avers tôt dis povreté crient, et
molt li sanle grevaine ; mais en le povreté n'est mie li maus,
mes ou povre. Li opinions de pau avoir fait les gens povres,
ne mie le petit de monnoie : povre somes quant il le nous
sanle. Li oisel as chans et les bestes au bos en leece mai-
* Aristote, Mot. à, Nicam.y IV, i, 37.
« Ibid., 38.
» nid., 40.
D'AMOUR. 413
nent lor povreté et prendent lor pasture * ; mais li avers en
ses richeces est povres et en doleur use se vie. Se grans
avoirs li eschiet, se vie point n'en amende, mais ses orgeul
engrangist ; li avers est cause de se maleurté : autre mal
prier ne li devons, mais que longuement il vive. Ki doner
ne set nient justement demande, si con li avers. Ke valent
richeces quant sanlans sont à povreté? En eles soit et fain
avoir? Encor ait li avers moût de choses de fortune, ne li
done-ele plus ke les clés de le garde, dont tousjours est soi-
gneus : ki rien ne porte, rien ne li chiet. Pour ce chante ki
•vuis est devant le larron, seûrement et joïeusement repose.
Mieus vaut seûrement reposer sour malvais lit, ke sor lit de
plumes estre ensonniet. Ne vous affiez mie en vos posses-
sions malvaises ; eles ne vos vaurront riens à derrains. Ne
ne dites : t Je sui si riches, ki me poura sous mètre? »
Dieus tost si puet jugier * et fortune se rue torner. Vous ki
en richeces vos glorefiiës, povreté si redoutés ^. Il est
aucuns ki riches devient par vivre escarsement et dist à
lui-meismes : t J'ai trovet mon repos : or mangerai et
vivrai de mes biens tous seus . » Et il ne set mie ke li tans s'en
va et k'il laira tôt à autrui et ke Diex puet tost le povi*e
hounerer *. Ne dites mie pour vos richeces et vos bonnes
cheances : « J*ai pechiet et mal fait et ke me est avenu de
mal. » Diex sovrains à nous tous, encor soit-il misericors,
s'a-il tost rendre le paine dou meffait ^. Boins est li avoirs
* Ces sentences sont la traduction d'un passage des Exeerpta faus-
sement attribués à Sénèque, que nous avons déjà eu Toccasion de
citer.
" Eccli., V, 3.
' Eccli,, X, 34.
* Eccli., XI, 18-20.
* Ecclû, V, 4, 7.
414 U ARS
dont on n*a point de pechiet ne de reprise, ne avoir ne doit
en la conscience. Et au malrais, li chose ki pire li sanle est
poTretés '. Au coToiteus et an tenant richeces yienent sans
raison. Ki assanle de corage malvaisement pour antres le
fait, et autres après Lui meint mal en font. Ki à lui malvais
est, si con cis riches, comment iert-il bons à autrui? ne en
ses biens jà ne s*esjoïra. Ne puet estre saoulés li œils do
covoiteus, ne n*iert remplis, s*iert ses cuers destruis et
desecbiës '. Li habundance de biens terriens de tant senlent
les corages des gens de le cremeur divine départir, con par
iaus il covient les corages à diverses choses estre ententis.
Car quant li corages en molt de choses est espars, ester
fers ens es choses entérines et divines ne puet. II sunt aucim
ke pour ce ke de Dieu puissent user, dou siëcle et des
choses dou siëcle usent, si con d'aucuns estrumens ; et si
sont aucun ki por cou k*il puissent du siëcle user, si con en
trespassant voelent user de Dieu. Ki richeces désire par
eles n*iert mie justifiiés et ki sieut degaster de li sera rem-
plis ^. Li avers riens ne fait à droit, fors quant il muert, et
plus se dieut dou damage ke de pierdre son avoir. Avarisces
aussi si est à largece plus contraires ke prodigalités ne soit.
Car nous disons tousjours que li pires visces si est plus
contraires à le vertut, et dit est par dessus k*avarisce est
pires ke prodigalités. Les gens aussi pèchent plus et pins
sovent en avarisse k'il ne facent en prodigalité. Et ensi con
est dit doit estre prise prodigalité, ki est foie largece, et large
et avarisces, et ce ke dit est soufise d*eles et de lor mainie *.
* Eccli.y XIII, 30.
* Ecclù, XIV, 3-5, 9.
'^ Eccli., xxxï, 5.
* Aristote, Mot, à Nicom.y IV, i, 40-41. Cfr., S. Thomas, Somme
théol.y 2« s., 2* p., q. cxTiii.
D'AMOUR. 415
CHAPITRE XXVIII.
Gis capitles dëtermine de magnificenca.
Dne vertus autre ke largece est aussi, cui œvres sunt
selonc usage d'avoir et de richeces et de deniers et tout cou
c'on puet par deniers acater ^ Et n'est mie ceste ensi con
largece, ki est en petis et en moiiens dons; mais ceste ci si
est en grans dons et en grans fais et en ce a ceste chi difië-
rence à largece, ke li ententions de celui ki tel vertut a, est
tousjours à grans choses et sourhabundans et à grans fais,
et est ceste vertus apelée magnificence, c'est-à-dire grans
choses faisans. Et ensi sourmonte-ele à largece ensi con li
nons le démonstre, car ele est en gi'ans fais et œvres grans
ethonerables despens. Grans si est uns relatis, c'est-à-dire
une chose ki est en regart à autre : car grant ce covient que
ce soit envers aucun grant, et pour ce covient ke li don de
magnificence puisk'il doient estre grant, soient selonc aucun
regart à aucune grandece. Nous ne disons mie celui ki
donne plenté de petis dons k'il ait le vertu de magnificence,
car ceste vertus est en grans fais faire, encore en fache-on
mains *. Et encor face uns rois un fait u un don u une œvre,
ki seroit grande à faire à un chevalier banerech, ne dist-on
mie que li rois soit en ce fait magnifiques, ains doit-on
regarder Testât, le pooîr que cis a dou faire. Et quant cis
* Aristots, Mût. à Nicom,, IV, i, 2.
• Aristote, Mot, à Nicom.y IV, ii, 1-3.
410 U ARS
fait grant chose selonc son estât, se les autres condicions i
sunt gardées, cis sera magnifiques, quant il grans œyres
fera, selonc le grandeur de son estât. Et pour cou tôt cil ki
sunt magnifique sunt large, mais tout cil ki sunt large ne
sunt mie magnifique, pour les défautes des dons grans et
des dépens ke li larges ne fait mie tousjours. De ceste vertu
et d'un gramment d'autres ne trovons nous mie propres
nous, si nous en copient don mieus que nos savons parler,
et eles selonc cou c'on puet plus proprement nous donner.
Or disons ke li abis ki est à ceste vertu contraire par
défaute, si est nommés parvificence, et cis ki Fa parvifiques,
c'est-à-dire petis faisans. Et cil ki sourabundeut sont apelet
non sachant wasteur, ne mie por ce k'il sormonte le magni-
fique en grandece de despens, mais pour ce ke ces despens
il fait selonc un sanlant d'une manière glorieuse, sans
regart et manière de raison, et de ce parlerons plus plaine-
ment ci-après *.
CHAPITRE XXIX.
Cis capitloB devise les propriétés de magnificence '.
Or disons dont k'une des propriétés del magnifike si est
k'il soit sachans ; car ausi comme à un bon ovrier apîertient
à connoistre le proportion, le mesure et le manière Tune al
autre des choses dont il doit ovrer, ensi apertient à celai
* Cfr. S. Thomas, Somme théoh^ 2« s., 2« p., q. cxxxiv.
• Aristotb, Mot, à Nieom.^ IV, u, 5-8.
D'AMOUR. 417
ki est magnifiques à connoistre che pour quoi li despens
sunt *. Et n'est mie à entendre k'il doie savoir ne conter
tous ses menus despens, mais il doit savoir et aviser se li
grandece de le chose c'en fait u vient faire est bien ame-
surée au despens, par quoi li chose vaille les despens ; car il
doit par se vertut selonc son abit regarder ce k'il afiert à
despendre : et ensi fera-il grans despens sagement. Car à
toute vertut moral aflSert sagement ouvrer. Car cascuns
abis, ensi con deseure est dit, est déterminés par œvres et
parce en quoi les œvres sunt; par quoi aussi les œvres des
abis seront déterminées, et che aussi en quoi on œvre. Et
parce ke les œvres du magnifike sunt despens, et cil des-
pens si sunt en ce en quoi on fait les grans despens, il s'en-
sieut k*au magnifique il apartient à regarder et savoir faire
grans despens et covignables et checi ne puet estre fait sans
savoir. Il covient aussi que les choses ovrées grandes soient,
honorables et covignables : et par ceste manière seront li
despens grant et covignable al œvre ovrée, ensi ke s'en fai-
soit un moustier grant et une maison grande u aucune autre
chose sanlant à ceste. Ensi covient ke li œvre en lequele li
despens sunt soit digne de tes grans despens, dont il
covient avoir proportion entre les despens et le chose œvrée,
par quoi li chose ouvrée autant vaille con li despens u plus.
Car c'est grief chose dou moiien ataindre. Et 8*on se départ
dou moiien, li vertus s'encline plus tost à che ki est mains
mavais, ensi con li larges à prodigalité. Ensi li magnifiques :
il fera ançois despens tex ke li œvre ne le vaurra mie, ke
ce k'il fausist de grant œvre faire. Et ensi apert k'il doit
savoir le mesure entre les despens et les choses k'il doit
faire. L'autre propriétés si est k'il doit ovrer pour le fin de
bien honneste, et checi doit estre commun en toutes vertus ;
car 86 ces œvres sunt faites u pour beubant u pour ce c'en
418 LI ARS
soit loet, si ke ce soient li pourquoi les œyres sunt, ce ne
seront mie œvres vertueuses; ains doit tousjours biens
estre lî pourquoi del œvre. Car ensi con dit est, li biens des
œvres de vertus est biens tés ke pour li doit bien estre fais.
Et ki pour ce bien honeste n'œvre en quelconque vertu ce
soit, il n*ert mie vertueus. II doit aussi les despens k'ilfaît
faire dëlitablement et apareilliement, sans force de pensée à
menues choses : car ce c*on est ententif au conte des des-
pens, se ce n*est ensi con dit avons, apiertient à parvifi-
cence ; l'autre si est k'il entent et regarde comment il puist
faire œuvres très-bonne et très-digne et très-renomée ,
selonc son pooir. Car ce doit-il regarder. Car sages doit
estre, si doit connoistre son pooir et son estât, et comment
mains puet despendre à parfaire sa œvre commencée.
L'autre si est ke nécessaire est que li magnifiques soit
larges. Car au large apiertient à despendre ce c'on doit et
làù on doit, et selonc les autres manières ki dites sunt; et
ensi li magnifiques despendera grans choses pour grandes
œvres et grans fais, ensi con pour grans cours et grans
festes ; et cou ert ensi comme il devra et grandement, et
ançois plus que mains. De quoi magnificence est ensi comme
une grant largece. Li sisimes propriétés est que quand li
magnifiques fait aucun grand ovrage u grant despens, il
fera le plus grant œvre de plus grant renommée et le plus
loée et le plus esmervillable, que cis despens et cis avoirs
k'il i met pueent soufrir; car s'il fait un grant feste u un
grant ovrage, il le fait tel ke lî œvre sourmonte l'avoir et
en ce s'émerveille-on de lui et de son sens, et le lô-on, et
c'est li drois des œvres de magnificence k'eles soient esmer-
villables etloables.
D'AMOUR. 419
CHAPITRE XXX.
Om capities devise en qués choses ii magnifiques despent le sien '.
Apres cou que nous ayons moustret en quel manière li
magnifiques s*a à despens et le sien despent, or disons en
quel chose il doit ensi grandement despendre, et ce doit
estre ens es choses ki sunt plus honorables, ensi comme
ens es œvres ki sunt à Dieu et à ses sains : ensi comme en
faire grans motistiers, grandes offrandes et grans aourne-
mens d*églises et se c^est en autres choses , dont doit-ce
estre pour le très-grant bien de la terre u dou commun,
ensi comme en cités fremer n grans castiaus u aucuifês
choses ki soient en longue mémore et durement enmei*Yil-
lies et de grant noblece. Et en toutes ces choses c*on des-
pent ensi grandement, il covient avoir regart et ayis ne mie
sans plus à ce en quoi on despent, si comme en Tœvre c'en
fait. Mais il covient les despens s'il doient estre fait selonc
ceste vertut estre proportionés et amesurés, selonc le per-
sone et les richeces, par quoi il afiert à le persone à faire
ces despens u tele œvre. Car autre chose afSert à un roi k'à
un simple cheyalier u à un bourgois. De ce avient ke U
poyre ne pueent estre magnifique : car il n'ont mie d'avoir
k'il puissent faire grant despens covenablement ne ensi
* AnsTOTB, Âf9r. à Wcim.f TV, n, 9-17,
420 LI ARS
comme on doit ; et s*il s*i Essaient par quoi il le facent, il
seront tenut pour nient sachant ; car il despenderont le leur
autrement k*il ne devroient et non mie selonc ce ke raisons
ensegne, ce k'il apertîent à ceste vertut. Car ensi con plu-
seurs fies est dit, toute vertus doit estre par raison ordenée :
à ciaus dont afiiert à faire ces grans despens ki ont grans
richeces, par lesqueles il pueent faire ces grans despens, si
con il affiert, soit che ke ces richeces escheûes soient de lor
anciestres u en quelconques manière autre il soient riche,
soit par dons u lassiës d*estranges gens, il affiert à ciaus à
faire grans despens et grans œvres et aussi à ciaus c'en
tient à gentis et ki sunt en grans honeurs. Toutes ces
choses ont en eles une grandeur et une dignité dont il
affiert à tous ciaus ki les ont grans despens et grant
œvre faire. Et teux est que dit avons li magnifiques et tes
œvres fait. Et maiement ces grans œvres doit-on faire ens
es choses c'on ne fait mie sovent, ki à lui-meismes Bfev-
tienent, ensi comme en nueces. Et aussi en teles ki sont à
autrui, ensi que se une cités u uns rois voelent aucune
grande chose faire, ensi ke se on doit aucun grant signour
estrange rechevoir honorablement, si con aucun prinche u
aucun roi, ù il coviegne envoïer aucuns grans dons, u doner,
u s'il lor covient guerredon rendre pour aucuns bienfais
c*on lor a fais : en trestous si fais cas, li magnifiques fera
grans despens. Ne par lui-meismes il n*est mie grans des-
penderes pour quoi il despende grandement ou sien propre
usage, laquele chose apertient à humilité ; dont il est humles
de cuer : mais il fait les grans despens ou commun, si ke
cascuns à son pooir, selonc ce k'il puet, i parti II aoume
aussi sa maison et son hostel grandement et noblement, car
c'est une manière d'aournement ki à lui affierent : lui-
meismes aourne-il de çou k'à son cors afiert, nient pour lui.
D'AMOUR. 421
mais pour son estât grandement à tenir. Et en ces œvres
k'il fait par grans despens, fait-il plus volentiers chose
durable, et plus de coustenges i met k'enâ es choses ki
mains sunt durans. Car les choses plus durans sunt les
mieudres et les mieudres plus durans et li maus est des-
truisemens de soi-meisme ; et ensi apert que li magnifiques
premiers et principalment ens es choses de Dieu despent le
sien, si con en moustiers et en tés choses, et en choses
aussi communes kî apertienent au bien commun. Et après
despent-il ens es choses de singulères persones selonc trois
manières. Premiers en ce k'il à lui fait u à autrui une fie;
le seconde en ce k'il fait avec autrui en commim, ensi ke
plus i met à faire les murs d'une vile u plus noblement est
appareilliés de rechevoir un grant signour ; la tierce en ce
ke les œvres sunt plus durans : et ces trois choses sunt ki
en choses singulères font le magnificence. Et comment il
tient le moiien poës ensi savoir : car il ne fait mie à tous ne
en toutes une meisme œvre, ains regarde à qui c'est c'en le
fait. Car autres choses fait-on pour Dieu et pour les hommes,
pour les bien sages et les bien vaillans ef por les mais, et
pour les viens et pour les jouenes. Et comment que ce soit,
il fera tousjours grans choses, selonc ce k'il ara à faire à
vaillant gent : dont il ne donra mie à un enfant ce ki con-
venroit à un homme percreût * ; mais tel chose et tex dons
k'à enfant affiert, li donra-il grant et de grant coust, selonc
ce que tel chose puet couster : ensi que s'il donnoit un
estuef, il li donroit de grant coustenghe, selonc ce que tel
chose doit estre ; pour laquel chose il apert ke li magnifiques
en toutes choses et œuvres fait grans choses et grans des-
* Var : Pererut. (Ms Croy.)
u aïs i»*ahodr. — i. it
432 LI ARS
pens, flelonc ce que cil snnt asqnéi ne pcr lesqués il le
Et tes est li abis et li vertu de magnificence et dl est magni-
fiqnes, si oon dit est.
CHAPITRE XXXI.
Gù oapitlea détormine deb nseet contndrei à magmfieenM V
Chi apriës affiert à parler des visces ki contraires sont
à ceste vertut , si parlons premiers de le sorhabnndance ki
est apelée non-sachance gasteresse, et cis ki l'a non sachaos
gastereSy car il despent le sien, ne mie si con il doit : ne ne
sunt li despens ordenet, ne n*est li coustenghe emploiie,
ensi ke cis ki grans nueces fait de maiestrens, de jen-
gleurs et de flateurs, et dou sien lor donne grandement,
pour çou k*il vient estre d*iaus loés, et k*il sanlent grant en
ces fais. Et cil ki gietent Tor et l'argent, les dras de soie
et tel chose aval les rues pour lor richeces à moustrer, et
ne mie pour bien, chi cil sunt sourhabondant et gasteur de
biens : ne ne se connoissent ne lor pooir, ne chiaus à qui il
le font, dont il sunt vicieus : car il ne despendent mie ensi
k'il doivent raison gardant. Parvifiques, c'est-ànlire pan
faisans, ki contraires est à non sachant gasteur, cils fait en
tous tans pau, et toutdis défaut de grans œvres ' à faire.
Et cis a cink propriétés. Li première si est que quant il fait
* Aristotb, Mot. h Nicam.^ IV, ii, 18-20. Cfr. S. Thobias, Somme
tkéol., 2« 8., 2* p., q. cxxxY.
• Var : Choses. (Ms Croy.)
D'AMOUR. 423
un grant despens u une grant œyre» il piert tout à derrains
pour un pau de chose ; ensi ke cis ki tient une grant feste
piert tût à derrains pour un seul pot de yin u un tel sanlant,
u cis ki fait un grant castiel piert toute sa oeyre pour une
tour k'il lait à faire. Et en .ce est-il bien contraires au ma-
gnifique ki mieus ayme Toutrage ke le mains , et pour ce
dist-on que li outrages fait le feste plaine. L'autre propriétés
est que quelconque despens u don u œvre k'il face, il le fait
lentement et retraïamment ^ ; l'autre ke tousjours pense
comment il pora le mains faire ; le quarte ke ce k'il despent,
il le fait tristes et dolans ; la quinte est k'il li sanle que
quanqu'il fait ke ce soit trop et outrages ; et li sanle ke
raisons aporteroit k'il despendist mains. Ensi apert ke cil
doi ^abit sunt doi visce ; mais ce ne sunt mie grans mal-
vaistés, car nul mal eles ne funt as proïmes ; ne ne sunt
mie molt vilaines, pour ce ke fort est trouver en grans des-
pens bien le moiien.
CHAPITRE XXXII.
Cis capitles détermine de magnanimité et premiers monstre ke li
magnanimes poar digne de grans choses se tient *.
Pour ce ke parlet avons de largece et de magnificence,
lesqueles font honourer ciaue ki les ont , or parlons d'une
vertut, ki est selonc honnor, c'en apiele magnanimitet;
* Var : BetràhaimmeiU. (Ms Croy.)
■ AwsTOTE, Mot. à Nicom., IV, m, 1-5. Cfr. S. Thomas, Somme
tiWpl., 2» «. 2« p., q. cxxix.
424 U ARS
c'est-à-dire grans corages. Et li nous si moustre bien que
ceste vertus doit estre selonc grans choses ; si regardons
premiers queles eles sunt. Gis dont sanle magnanimes a de
grant corage ki se dignefie et tient pour digne de grans
choses quant selonc vëritet il en est dignes ; et k*il covient
celui ki est magnanimes, c*e8t de grant corage, k*il soit
dignes de grans choses et le vaille , apert. Car cis ki se
dignefie et magnifie nient selonc ce k'il est dignes, il est
non sachans : or garde li sages droit ordene en toutes
choses. Nus aussi vertueus n'est fols ne non sachans. Car
li vertueus œvre selonc ce ke droite raisons ensegne ; ensi
dont apert, puiske cis est vertueus k'il soit dignes des
choses dont il se dignefie et c'est de grandes. Dont il s'ensuit
k'il est dignes de grans choses, et k'il se dignefie de grans
choses apert : cis ki dignes est de petites choses et de celés
se dignefie, il n'est mie magnanimes, ains le tient-on pour
atempret ; et si n'est mie atemprance ci prise selonc ce que
parle avons par devant : mais selonc ce k'atemprance dist
quelconque moiien bien gardet et atempret : et dont cis
n'est mie magnanimes : car magnanimités si est en gran-
dece, ensi con biautés proprement est en grant cors. Les
petites gens communément et proprement ne tient-on mie
à biaus, mais pour plaisans u avenans ; aussi k'â biauté
covigne grandece, ensi covient à magnanimité grandeur.
Cil ki se tient pour digne de grans choses et si n'en est mie
dignes, est apielés venteus, ensi que plains de vent et de
chose ki nient ne vaut, u présumptueus, c'est sans raison
quidans. Mais cis ki de grans choses est dignes et encor de
plus grandes se dignefie, cis n'est mie tousjours présump-
tueus u venteus, car fort est en ceste vertu bien garder
droite raison, c'on de plus grans choses ne de meneurs ne
se dignefie c'on ne doit. Cil aussi ki soi tient et quide des
D'AMOUR. 425
menres choses dignes k*il ne soit dignes est apel4s pusilla-
nimes u petis corages , soit dignes de grans choses u de
moiienes u de petites ; mais ki se dignefie de menres k*il ne
soit dignes, et maiement adont est-il de petit corage, quant
il est dignes de grans choses, et il ne tent k*à petites et de
ces se dignefie. Et il sanle ke cis magnanimes pour ce k*il
est en grans choses k'il soit une extrémités, et puisque
c'est vertus ce doit estre moiiens, quant moiiens est entre
grant et petit et cis est grans : par quoi ce ne sanle mie
vertus. A ce puet-on dire que kî regarde à le grandeur c'est
extrémités ; mais pour ce k'ele est en grans choses, selonc
ce ke raisons ensegne, en ce k'il se dignefie de che dont
il est dignes, il tient le moiien par raison, par lequele il est
vertueus. Magnanimités en comparison u regart de le
chose est si come extrémités : mes en regart del œvre est
moiiens ^
CHAPITRE XXXIII.
Cis capitles moustre que li magnanimeB qoiert plus honeur
k*autre chose ^
Se dont li magnanimes est cis ki se dignefie de grans
choses, desqueles il est dignes, il s'ensieut k'il se dignefie
de plus grandes, puisk'il est de celés dignes. Dont il s'en-
sieut puisque trës-grant n'est k'à une chose, ke che de quoi
il se doit dignefiier soit une grant chose ; et che si sera che
' Aristote, Mot. à Nicom.y lY, m, 6-12. Cfr. S. Thomas, Lae. eii.
42A LI ARS
ke noQB faisons à Dieu et à ses sains, et ke cil ki snnt en
signerie quièrent plus ; et ce ki ossi est selonc ce c'(»
mieus puet faire gneredon de vertut et c'est honneurs. Car
nous faisons honeur à Dieu et à ses sains et à prinches et
à signours et as vertueus, car c'est tiesmoignages de lor
vertut. Dont il apert ke honeurs si est li plus grans chose
entre les biens mondains ki soit par defors. Dont li gran-
dece de magnanimitë sera prise selonc honeur et dëshon-
neur; selonc ce k'il devra par raison. Et ce véons nous
apertement ke li magnanime et cil de grant corage se digne^
fient le plus d'onneur, k'il voelent c'on les honeure ; et ce
quiërent-il devant autres choses, si k'il apert ens es prinches
et ens es prélas et signours. Li pusillanimes, cis de povre
corage, cis est dëfaillans et à lui et au magnanime ; car il
défaut à lui pour ce k'il se dignefie des honneurs dont il est
dignes, et se de riens se dignefie si est-ce de meures k'il ne
soit dignes : à magnanime est-il défaillans car il ne se
digneâe mie de si grans honeurs con fait li magnanimes :
mais li venteus, li présumptueus ki sorhabonde, cis se vient
dignefiier de plus grans k'il ne soit dignes , et ensi est-il
sourhabundans à lui-meisme ; mais il n'est mie sourhabun-
dans à magnanime. Car encore se dignefie-il de plus grandes
choses qu'il ne doit, ne sontreles mie plus grandes ke celés
c'en doit faire au magnanime et dont il se dignefie. Et comme
ensi soit ke li magnanimes se dignefie de très-grans choses
dont il est dignes, il s'ensieut k'il soit très-bons, car tous-
jours li mieudres est plus dignes de plus grans biens et hon-
neurs ; dont il s*ensiut que li plus dignes c'est li mieudres :
dont il covient que li magnanimes soit trës-bons,. puisk'il
doit estre dignes de plus grans biens et honneurs : autre-
ment ne seroit-il mie dignes. Dont ceste vertus si est pour-
sivans toutes les vertus et aconi^agnans : car ele est selonc
D*AUOUH. 4B7
le grandeur de cascune vertut et pour ce ceste est U vertus
sovraine : car ki ceste-ei a parfaitement, il a toutes les
autres parf alternat ; car ele est en le grandeur de cascune
vertut rieulée par raison. Et ce le fait estre yertut singulëre
départie des autres che k'ele est selono les grans œvres dâ
cascune vertut. Car se li fors entreprent les péris, si con à
sa vertut apertient, chis Tentreprent grandement. Et se li
large u li magnifique donnent u font aucune œvre, cis le fait
grandement et noblement, si qu'ele ert digue de grant hon-
neur. Et pour ce co vient-il celui ki ceste vertut a à estre
bon : li magnanimes aussi si ne croit mie trop, si ne tient
tant de lui ne de sen sens, k*il ne voeille autre conseil siuwir
ke le sien. Ne ne despite mie celui ki le conseille : ne il ne
vient à nului tort ne maie raison faire. Car puisque nus
n*œvre fors pour aucune autre chose ke celé k'il a, il coven
roit le magnanime pour aucune chose faire tort et malvais-
tet et pour quel chose fera cis mal et vilenie, à qui riens
n'est grans, ne souiBsans, ne de pris ? Li magnanimes ne
prise riens fors ce que bon est selonc raison. Ne nule chose
ne li est trop grande ne de tel pris , pourquoi il fesist pour
li mal ne vilenie : et ce puet-on veïr ; car c'est nicetës et
folie s'aucuns se tient pour magnanime, s'il n'est bons. Car
s'il est malvais il ne sera mie dignes des honeurs dont il se
tient pour digne et dont il se dignefie. Car honeurs si est
loîiers de bons et vertueus ; et ossi le fait-on as bons u à
ciaus c'on tient pour bons u ki devroient estre bons. Dont
li magnanimes se dignefie des grans honeurs dont dignes
est, par quoi il apert que nus mal vais n'est magnanimes.
Si s'ensieut de ce ki dit est , ke magnanimités si est ensi
comme uns aoumemens de toutes vertus : car par 11 toutes
vertus sont faites plus grandes. Et plus grandement se
maintient en toutes vertus cis ki ceste-ci a : car à lui apier-
428 LI ARS
tient grandement à ouvrer en toutes les vertus, et pour ce
croissent les vertus et enmieudrent et enbelissent. Et n*est
mie ceste vertus faite sans les autres vertus, quant ele est
aoumemens d*eles ; pour laquel chose c*est moût fortd'iestre
par 'vérité magnanime ; car on ne le puet estre, sans le
bontés des autres vertus, asqueles on doit grant honenr
et très-grant et checi ataindre est moult fort à faire.
CHAPITRE XXXIV.
Gis capitles moustre que li magnanimes ne s^esjoist mie de trop
grant honeur se on li fait, ne n'est trop tonrbl^ pour grant
deshoneur s*on li fait '•
Selonc ce que deseure est dit, aucuns est dis principan-
ment magnanimes u de grant corage, selonc ce k'il s'a bien
et maintient envers honeurs et déshoneurs, dont quant à
lui sunt faites grandes honeurs et pour ses bonnes œvres,
moïenement se délite en eles et nient trop. Aucunes fies
avient k'aucuns sans mesure d'aucunes choses k'il a u ki li
avienent se délite u esjoïst pour cou k*il avient sans espé-
rance qu'il ne quidoit mie ke tex choses li deùst avenir et
si s'en merveille aussi ke s'aucune grans chose ki le sour-
monte li soit faite et avenue, dont sovent s'enjoïst outre
mesure, pour le grant merveille k'il a de che k'avenut li est.
Ensi con cis ki en une bataille quideroit tôt avoir perdut et
venquist; mais quant li magnanimes aquiert très-grans
* Ofr. Akistote, Mot. àNicom,^ IV, m, 13, et S. Thomas, Loe. cU»
D'AMOUR. 429
honeurs u aucune grant aventure et biele li avient, il ne
s'enjoïst mie trop. Car il tient ces choses aussi con pour
sienes et à lui covignables. Et nus ne s'enjoïst en ce k'il
tient pour sien, et k'il ne tient mie k'il le sourmonte. Et
encor de plus grans choses c'en ne li fait li sanle-il k'il soit
bien dignes ; car il regarde et set ke nule honeurs que les
gens puissent faire est dignes loïers de vertut. Car li biens
de raison qui en toutes vertus est gardés, par lequel vertus
est loee, sourmonte tous les biens de defors et les honeurs
que les gens pueent faire. Ne encore ne li rent-on soufissant
gueredon à sa vertut ne despite-il mie l'onneur c'en li fait,
ains le rechoit, si ke cis ki regarde ke les gens plus grant
chose ne li pueent faire. Dont chose ke li avigne ne c'en li
face ne li sanle k'ele sourmonte le noblece de lui. Et s'il
est honorés pour quelconque autre chose que pour vertut,
si ke pour richeces u pour signerie u c'en li fait aucunes
honeurs, il les refuse et despite, si con celés dont il n'a ke
faire, ne k'il ne tient mie pour digues de lui honorer ; car il
ne soufist mie à vertueus k'il soit honnourés, si con riches
u si corne uns prinches. Et ensi que ses corages n'est mie
trop ellevés par les grans honeurs c'en li fait, ensi n'est-il
trop abaissiés s'on li fait deshonor.
CHAPITRE XXXV.
Cis capitles devise comment li magnanimes s'a as biens de fortune *.
Jà soit ce chose ke li magnanimités soit principalment eu
honeurs et deshoneurs, s'est ele en après selonc richeces et
* Aristotb, Mot. à Nicom., IV, m, l4.
490 LI AR8
signeries, et toutes choees ki flçiertieDeiit i bonne foitoBe,
en tant c'on est par éLes hononret. Et aussi ens es choses
bien fortunées et mal fortunées, ens es unes et antres &
magnanimes sera moïenement en tel manière que s'il est
bien fortunés, il ne s'esjoïra mie trop, et s'il est mal for-
tunes il ne sera mie trop dolans. A droite balance il snefira
ses aventures, car il ne s'enorguilist de sa prospérité, ne ne
deschiet des meschéanoes. Ki en bonne fortune douta lei
maises, et en maises espoirs les boises, des unes par povre
corage jà ne décherra, ne par Tautre par orgnel jâ ne s'es-
lèvera, car toK connoist ke Diex legiërement puet rendre à
cascun selone ses œvres : et ce apert par oe ke dit est par
devant, k'il s*a et maintient mciienemait ens es honeurs ki
est li plus grans chose dou siècle : et che apert , car li plus
riche et li signour et li prinche désirent honneurs et
richeoes et signerie, pour çou c*on sieut les gens pour
teus choses honorer. Se dont li magnanimes tes honeurs
si poi prise, k'il ne s'esjoïst mie trop d'eles, ains s*i a
moiienement » moût mains dont prisera les choses ki sunt
quises pour avoir honeur, si con richece, poissance et
signerie et les autres biens de fortune, pour quoi il ne
s*enjoïra ne ara tristece trop grande raison passant. Et pour
çou k'il ne les tîenent de riens de value u de petite, ces
biens de dehors et de fortune, s'il sanlent il estre despiteus
et orgueilleus, quant il pauprisent autres ke ces de verta,
par lesqués les gens sunt des bestes desevret. Ki les biens
de fortune pau prisent à maint grant meschief faillent, ke
cil kî les ayment aquièrent ^ Je me plaing ke je ne sui mie
poissans : si je m'esjoïs je ne serai mie non poissans; aucuns
* Ce qui suit est emprunté littéralement aux soi-disant Excerjpta de
Sënèqne.
D'AMOUR. 431
dist-on me pora grietés faire : esjoïe toi ke ta faire ne le
pues. Aucuns dist : cis bons a grant avoir; tu prises Tomme,
mais ce n'est c'une huce : cils qui tu tiens pour riche n*est
c'uns gourliaus : cis qui tu tiens à boneureus pour son avoir,
sovent se dieut et souspire. Moût de gent le poursieuent :
les mouches ^ le miel, li leus le caroigne ', li fourmis le
blet, poursieuent : tex gens le proie sieuent ne mie Tomme.
S'aucuns dist : j'ai perdu mes deniers ; tu les euïs : or as
mains un péril. Mon argent ai perdu; c'est grans preus
s'avec li as perdu Tavarisse et se Tavarisse remaint, de
tant c'est bien cheiit, ke tant de matère de malfaire u voloir
t'est soustraite. Mes deniers ai perdus : li deniers maint
home ont destruis. Tu gémis, tu pleures, tu te claimes
chaitif, ke ton avoir as pierdu : tu tiens à damage ce ki est
remèdes : tu ies or plus legiers en voie : les larons ne tes
hoirs ne criens : tant ne te greveroit ceste pîerte se ces
deniers eusses eus si con perdables. Aucun dist : j'ai perdut
les ieus. Seûrtés respont : les nuis ne sont mie sans lor
délit. Les ieus as perdus : de molt de covoitises li voie est
fourclose ; moût de choses sunt ke je ne voir oie mie veïr.
Et ne véés que c'est grant partie d'innocense estre aveule ?
A ciaus ki le monde et les choses du monde voient, li œil '
adultère moustrent, maisons et viles à covoitier, sunt enchi-
tement de visces, conduiseur de malvestiés. Aucuns dist :
j'ai anemis ; si comme encontre les bestes salvages et les
serpens, si quéres aie contre les anemis, lesqués u tu des-
traignes u desous toi metes ; u ke mieudre est , tu faces
par quoi il soient ti ami. J'ai anemis : pis vaut ke je n'ai
< Var : Moùses. (Mb Croy.)
* Var : Charonge. (Ma Croy.)
* Var : Uelg. (Ma Croy.)
432 U* ARS
nul ami. Aucuns dist, j*ai perdu me bone feme : u tu le
trovas bonne u tu le fesis bonne : se bone le trovas, ûes
joies que tu reiiwis : se tu le fesis bonne, aies joie : encor
vit li ovriers ki bone le âst.
CHAPITRE XXXVI.
C» capitles monstre comment li bien de fortune font en ancune
manière le magnanime plus sanler magnanime *,
Cil bien de fortune encor dont sanle-il k'ii facent aucune
chose à magnanimité, en tant k*aucun sanlent et sunt tenut
d'iestre digne d*ayoir honneur, ensi con li riche, li gentil
et li poissant. Or sunt toutes ces choses en une manière de
sormontement, selonc ce que li bons gentis si sormonte en
bien, quex k'il soit est plus honorables, ke sans ce bien de
gentillece : et honeurs si est rëyërence c'en faire doit au
bien sourmontant. Et pour ce ke li magnanimes est dignes
d*onneur, de ce vient ke ces choses de fortune font les gens
plus magnanimes, en tant k*il sunt honouret des communes
gens, ki sans plus ces biens connoissent. Et jà soit-ce chose
c'en honeure les riches et les poissans, si doivent sans plus
li bons vertueus iestre honouret : car honeurs si est li
propres loiiers dou viertueus. Et se ces deus choses sunt
en une persone, vertus et li bien de fortune, selonc Toppi-
nion des gens, en tant ke li bien de fortune sunt ensi con li
estrument as œvres de vertut, il ert par vérité loés. Ne cil
aussi ki ces biens ont de fortune, sans vertut ne se pueent
* Aristote, Mor. à Nicom., IV, m, 15-18.
D'AMOUR. 433
dignefiier par raison des grans honeurs ; dont par raison il
ne pueent estre magnanime nommet, car k'uns hom soit
dignes de grans honeurs et soit magnanimes, ne puet estre
sans yertu pai*faite , si con dit est. Mais cil ki falent de
vertu pour Texcellence des biens de defors dëchoivent les
gens et despitent et lor font tort. Et en ces maus si chéent
pour ce ke ce n*est mie legière chose, molenement et sans
outrage porter ne soufrir bonnes fortunes, ne bonnes aven-
tures sans vertut. Car c'est une grans œvre de vertut de
lui maintenir moïenement sans nul outrage ens es biens de
fortune, quant il eschëent. Dont quant cil ki falent à vertu,
ne pueent soufrir lor bones aventures, por ce k'il sor mon-
tent les autres en richeces u en autres biens de fortune, il
quident simplement sormonter les autres et mieus valoir,
si les despitent et les tienent pour vis : car il ne quident
k*il soit autres biens , ne ke nus les peûst sourmonter en
chose ki mieus vausist ke ce k'il ont. Et pour ce n'ont-il
cure de nul bien faire, ains œvrent du tout à lor talent. Et
tout lor sanle bien fait de tout pour ce k'il quident qu'aussi
comme il sormontent les autres en signerie et en avoir,
k'aussi lor œvres et lor voloir soient mieudre et mieus
doivent valoir : et c'est grans non-sachance et tex gens
point ne se connoissent : et si voelent ensiwir et resambler
le magnanime, encor ne soient-il sanlant à lui , par ce k'il
voelent les gens despire ; mes ce ne font-il mie d'une ma-
nière : car 11 magnanimes si despite les malvais et II autres
aussi si honeure les malvais comme les boins ; car raisons
ki les œvres doit droituriërement govemer li faut.
434 U ARS
CHAPITRE XXXVII.
Cis capitl68 met les propriétés dn magnanime; se première est la
matère de force *.
Cis magnanimes se ne se met mie pour petites choses en
péril ; ne n*aime lui mètre legiërement ne hastivement en
péril, se ce n'est pour aucune chose k'il prise moût. Mais
au magnanime sunt molt de choses de poyre pris, par quoi
pour pau de choses il se met en péril, ne pour petites il ne
se met mie : car trop pau les prise pour lui mètre en péril;
mais pour grandes choses et honnerables et durement prou-
fitables si met-il vighereusement et apareilliement en péris,
nient le mort redoutans , ensi k*il n*espargne mie sa vie, et
mieus l'aime mètre en aventure pour le péril de mort u mort
rechoivre pour le sauvete dou païs u d'une cité u por jus-
tice u por se loi à garder.
CHAPITRE XXXVIIL
Cis capides met antres propriétés en le matère de largeos *.
Li magnanimes il est aussi apareilliés et yolentrieus de
bien faire à autrui et de doner, selonc ce k'il set k'il puet
* Aristote, Mot. à Nicom,, IV, m, 19.
« Cfr. Aristotb, Mot' à Nicom.y IV, m, 20-21.
D'AMOUR. 435
ùàréi et quiert li cause et Tokison comment il puist doner;
mais il ne prent mie yolentiers , ains s'en vergondist ; car
bien faire à autrui, c'est celui sourmonter, et bien reche-
Toir, c'est lui mètre desous celui de qui on prent le bienfait.
Bienfait d'autrui rechevoir franchise est vendre. Or est
tousjours li ententions dou magnanimes sourmonter tous
les autres en bien faire et en vertut, par quoi tousjours il
est volentrieus d'autrui bien faire. Et s'il rechoit biens
d'autrui 9 si pense-il tousjours comment il li puist rendre
plus grant chose k'il n'ait rechut, car s'ententions est de
celui sourmonter. Et cis ki premiers biens rechoit est moût
tenus à celui dont il les prent, dont cis rendera plus grans
c*on ne li ait donnet. Et c'est molt bele ententions bienfais
par bienfais Taincre. Aprendre dotons pour coi nos volm-
tiers rendons, et ciaus asquës par lor choses rechevoir u de
corage aloïet sommes, ne mie sans plus à nous aiever
devons, mais vaincre : car cis ki d'autrui riens rechoit de
rendre ne doit ciesser de ci à tant k'il ait tant fait que cis
de qui biens a rechus, riens ne li puet reprover. Ne atendre
ne devons c'en nos puist les bienfcds rechus reprover, car
c'est trop laide marchandise le bienfait rechut longuement
porter. Foursenerie est celui i qui on donne tender, et
meller avec son bienfait paroles vilaines. Et s'amonester
volons le prendant si doit-<^e estre en autre tans que quant
nos douons. Et les gens regueredonans li bénéfices tousjoors
délite et li nient rendaas une fie ^ Li magnanimes si donne
volontiers et si se délite en donner ; mais envis il pr^t et
nient délitablement se ce n'est si con deseure est dit. Ore
as choses ki no^ délitent sovent , pensons i des , par quoi
sovent les avons en mémore, et ce ki ne nous est mie déli-
^ Sbnioa, de BêM/kiis^ III, 17.
436 LI ARS
table, n'est mie sovent en nos pensées ne en après en
mémore ne en sovenance, dont il avient ke li magnanimes
n'est mie sovent recordans les bienfais k*il a rechas. Car
en recordant les biens c'en a rechus on se sent abaissiet et
redevaule , ki n'est mie délitable ne plaisans ne ke cis ne
prise mie, car il vient tousjours en bien faire sormonter. Et
n'est mie si à entendre ke de tout l'ait oubliet ; mais si en
mémore l'a et tant l'en sovient que quant guerredoner li
puet, il li rent plus k'il ait pris : car sourmonter le vieut en
ce, que cis ki donne est en ce cas plus grans que cis ne soit
ki rechoit. Pluiseurs biens et dons rechoit cis ki rendre set,
et ki sovent donne, il aprent les gens à rendre ; ki donne à
dignes, tous les oblige. Et entre les visces uns des grans et
ki plus sovent avient est nient guerredoner. Li ime des rai-
sons pour quoi on ne nos guerredonne, si est ke nous n'obli-
gons mie à dignes ne bons , par les dons ke nos donnons,
ains donnons aussi bien as malvais comme as bons et li
malvais guerredoner ne sevent. Bien nous avisons et enqué-
rons quel meule n quel yretage cis a à qui le nostre près-
tons, et aussi quel tiere nos semons soit maise u bonne :
mais nos donnons sans nule amisté et plus sovent nous gie-
tons le nostre envoies que nos ne le donnons. Drois est ke
cis ki bien rechoit k'il guerredone. Et à cesti loi acomplir
ne covient mie tousjours argent rendre, mais bonne volenté.
Cis guerredonne ki volontiers donroit s'il avoit ; pluiseurs
trovons nient guerredonneurs et pluseurs en faisons : car à
aucuns sommes grief en reprovant les biens que fait lor
avons : as autres legièrement les reprovons. Tost aussi
après le don donné nos repentons. Aucuns aussi de cun-
chiemens entrelaçons, et ensi toute le grasce ke de nos dons
avoir devrions nos perdons ne mie sans plus après le don
donné , mais aussi le don donnant. Â qui a, il soufist estre
D'AMOUR. 437
legièrement priés u une fie. Ki est cis ki a soupeçonné c'on
li deûst demander et il n'a son visage destourné , ki ne s'est
fains ensoigniës ? Et ki par longues paroles et soutieuces
n'ait trovet okoison par quoi on ne li demandast riens ?S'on
en reçoit * aucun a-on encontret, u il a le don prolongiet u
couardement denoiiet, u s'il a promis s'es-ce à grant force
et manière estrange, u par paroles maises u à paines issans
hors de la bouche. Et ki puet estre guerredonnans à celui
ki le don u orguilleusement a ensus de lui gietet, u courou-
chiés il a donné, u pour cou k'il ne fust dou priant anoïant
lassés? Cis erre qui cuide rechevoir guerredon de celui
k'il a lassé par longue attente. Ensi est ce faire li rendages
con li dons est fait ; car se li dons est gracieus et li rendages
estre le doit : pour ce ne doit-on mie nichement donner.
S'aucuns donne courchiés, assés li guerredone cis ki sen
don li pardone en nient prendant dou sien. Donons et fai-
sons bien à autrui, ne vendons mie. Gis est dignes d'iestre
déchus, ki entrues k'il donnoit pensoit c'on li deûst rendre.
Li solaus si luist sour tant maint ki ne sont mie dignes de
rechevoir lumière. Ensi nos mains en dons et bienfaires
estendre se doient sour tous : néis encore sour ciaus ki par
defaute de guerredonner digne ne sont mie : ki ne donne
fors pour che k'il rechoive, rechevoir ne doit. Ce est propre
au grant corage et boin, nient siewir les fruis des bienfais,
mais le bienfaire, et après les malvaîs querre les bons. Et
c'est li vertus de magnificence à pluiseurs proufiter, dont
vertus est ou bienfaire, ne mie ou rechevoir. Et ce c'on
nient ne nous guerredonne, ne nous doit mie faire si perre-
cheus à si bêle chose con est donners, ke pour ce nous lais-
sons autrui bien à faire ; car mieus voel ^ guerredon nient
* Var : Reqwd. (Ms. Croy.) {In angusto.)
« Var : Weîg. (Ms. Croy.)
LI ABB D*AMOUK. — I. SS
438 U ARS
rechevoir que nient donner. Ki nient ne donne, il ayaiiee
le visce de celui ki n'est mie guerredonnans ^ U affiert aie
grandece dou corage bienfaisant donners, néis se mal estoit
li dons mis par dëfaute de guerredonneur ; c'est fans c*oii
dist : « On doit molt de dons perdre. » Nus dons n'est per-
dus : cis ki piert, il conte : de bienfaire est une raisons
simple : donnés à autrui : s'on vous rent , c'est conquest;
s'en ne tous rent, ce n'est mie damages. Ri damage a il
conte : mais nos bienfais ne devons mie conter. J'ai che
donné, c'est pour ce ke je le donnaisse. Nos bienfais ne
metons ens ou kalendrier ; néis li avers useriers ne rede-
mande mie tantost son argent. Le vertueus de ses dons ne
resovient en espérant rendage, s*il n'est dou rechevant
amonestés : autremait ne sanleroit estre c'uns près. Et
quele ke li aventure en soit, demorés tosdis en autrui bien
faire. Car encore soient li pluiseur mal vais guerredoneur,
toutevoies u par honte u par peur u par aucun autre okison,
il porra guerredonner. Ne ciessés d'autrui bien faire : vostre
œvre parfaites et le partie dou bon homme toutdis pour-
sivés : l'un par choses, l'autre par fait, l'autre par grasce,
l'autre par conseil, l'autre par bons amonestemens de sains
aidiés '. Nule beste n*est tant cruele ke par débonairement
traitier, ne s'aprivise et ne deviegne as gens amie. Ensi li
continuement bien faire , néis le corage des aboutis amol-
list. Cis n'est mie recordans ne guerredonans un bienfait
ne l'autre, et au tierc espoir de tous se recordera. Pour ce
ke s' aucuns vous fuit par nient avoir mémore de vos dons
ne laissiés que quant vous poés que de vos dons ne le loés :
cis sans plus piert sen don ki tost le quide pierdre '. Et une
' Seneoa, dé Bfne/kiiSy I, 1 .
« IHd., 2.
» nid., 3.
D'AMOUR. 439
des choses aussi ki plus fait les gens nient guerredonans
c'est envie. Par envie me sanle mes dons petis, quant mes
compains a autel u plus grant, dont me sanle-il qu'à paines
li donans m'a jugiet digue de si petit don comme il m'a
donne ^ Moût est grans maus d'envie ki nos tourmente
quant ele compère nous à autrui. Che m'a-on donné : celui
plus ou plus tost '. Jà ne sera assés cou c'on donnet a al
espérance covoiteuse, et ke plus grans choses avons pris et
plus grant prendre volons '. On ne puet estre envieus et
grasces rendre. Li envieus se oomplaint et est tristes, mais
grasces rendre apiertient au joïant et liet ^. Yolentiers et
délitablement li magnanimes ot les recors des bienfais k'il
a fais et nient les recors des biens rechus. Car par l'un il
se sent essauciet et par l'autre abaissiet : li magnanimes en
son cuer recorde ses bienfais et en iaus se délite, et autres
volontiers les ot recorder, ne mie pour ce k'il se voeille en
ce gloreâier, ne en orguel monter n'en vaine gloire, mais
pour çou que ses fais recordans, il connoist k'il a bien
ouvré , à quoi s'ententions est mise et en ce se délite : car
il ataint sen désirier ^. Et par le raison k'en ces bones
œvres il trueve délit, si est il plus volentiers ces œvres
ovrans et plus apareilliement. Mais ens es biens rechus
trueve-il petit des biens honestes ne ens es recors. Et pour
checi cis ki à aucuns biens u ajuwes quièrent à aucun
autre, ne lor repruevent mie volentiers les bienfais c'on lor
a fais, pour ce k'il ne loent mie volentiers ne ne se délitent
I Sbnbca. de Benefidis^ II, 26.
• Ihid., 28.
» Ibid., 27.
^ Sbnboa, de Benefieiùj III, 3.
• AiirroTB, J/br. à Nic<m^^ IV, m, 21.
440 Ll ARS
si con cil ki se tiennent en ce pour abaissiet. Mais les bien-
fais k'il ont fais lor reprueve-on et met avant pour ce k'il
loent yolentiers et si se déduisent et lor plaist qu'il voient
ciaus recordant les bienfais et k*il les sentent à aus rede-
vables; si sunt plus volentrieu d*iaus bien faire, pour tons-
jours tenir au desous, et k*il tousjours le sormontent en bien
faire. Mais s*on lor reprueve les bienfais qu*il ont reciias,
il se hontient et ont tristece de ce k*il se sentent abaissiet.
Ki reprueve cou k*il a doné, il demande. Je ne sai mie très-
bien liquex est plus lais u nient donner u redemander bien-
fait pour le don donnet. Et s'on les gens reprueve, si les
doil^on en tel manière reprouver k*il sanle encore c*on Fait
fait par dete : ensi que se je disoie ensi : ce Se je onques tons
fis nul bien, je le dévoie faire et i estoie tenus pour le bien
et le uoblece et le signerie qui en vous est, et le bien ke fait
m*avés. » Par tel manière atrait-on mieus ciaus dont on a
afaire et les fait-on plus amis et plus tost font bien ke dont
c*on plainement lor reprovast les biens c'en lor aroit fais.
Au magnanime aussi apiertient k*il monstre sanlant ke de
nule chose il n'ait afaire u de pau et k'il soit apareilliés
d'apiertement et volentrieument doner et de bien faire.
CHAPITRE XXXIX.
Cis capitles moustre une des propriétés kî est c*on a honeur et
autres aussi.
Il af&ert aussi k'il se face et moustre de grant honeur
dignes quant il est entre les grans signors, ki les autres
DAMOUR. 441
Surmontent en biens de fortune. Et as moiiens qui sunt en
petit estât, il ne se maintient mie si grandement com entre
les grans signours ; mais moiienement et tousjours en iaus
sourmontant rainablement. Et li cause de ce si est, car toute
vertus s*enforce à ce ki est fort et honnerable. S*aucuns
sormonte les grans signours et les bons, c'est fort et honou-
rable et pour ce se paine cis. Mais moiiene gent sormonter
est legière chose ; par coi il ne se paine mie gramment et
n'i fait mie auque de force. Et k'uns bon se fait et rent hon-
nerable entre les grans, ce sanble k'il apiertiegne à une
vigeur de corage ; mais lui faire grant et de grant excel-
lence entre les moiiens , est une chose ki moût cherge les
gens et lor desplaist ; et c'est ensi con de ciaus ki voelent
Initier à cheaus k'il sevent ^ mains fort d'iaus, pour resan-
1er de plus grant pooir, et chiaus ki force ont n'osent asalir ;
et ce ne vient mie de grant bonté de corage ne de grant
vigeur ^. Il apiertient aussi à lui k'il soit aussi comme
wiseus , car il n'entent fors à grans choses , si comme as
grans honeurs et as grans fais. Dont il est de pau d'œvres,
pour ce c'on ne fait mie ces choses sovent ; si en sanle plus
wiseus et perecheus. Car legièrement ne tost ne se met al
ouvrer, pour cou k'il entent tousjours à faire grans choses
là ù on a mestier de bon avis , si ne puet mie si tost mètre
main al ouvrer, ke dont k'il volsist menre chose faire '. Et
de tel tardivetet blasmoient aucunes gens Julie César ki fu
si vaillans; et il respondoit k'assés tost estoit fait çou c'on
bien faisoit. Et de grans choses et d'onnerables et dignes
de grant renommée est li magnanimes faisiëres. Il est aussi
apiers amères et het apiertement et nient ne se choiie : car
' Var : Sentent. (Mb. Croy.)
• Aristote, Mot. à Nic(m,, IV, m, 22.
» Ibid., 23.
442 LI ARS
hii celer est signe de creœeur et de peur, lesqueles choses
ne sunt point en lui. Il aime aussi plus le vérité et plus grant
cure en a ke del oppinion des gens , par quoi il ne lait mie
à faire che que bon est par yérité, ne che que maus est il ne
fait pour Fopinion des gens ne faus quidier. Apiers et oyers
faisières il est et nient covrans; mais bien voet c*on saee
ses fais et ses dis ; car c*on les choile et cuevre ce n*est fors
par paour c'en a des gens : mais nus ne crient chiaus k*il
despite. Or despite-il les gens, si con dit est : ne mie k'il
n*ait les gens en révérence pour tant k*il valent, ne ne les
prise plus k*il ne doit ; dont il ne crient point les malvais,
car tousjours est bien ouvrans. Il est aussi voir disans, ne
ne ment mie, se ce n*est aucune fie k*il die pour jeu aucune
bourde pour esbanoiier les gens ^ II n'est mie aussi moût
apareilliés à vivre avec toutes gens, ne ne le quiert fors avec
SCS amis : car ce k'uns bons se melle servichaulement et à
tous vient servir et plaire, ce vient de serf corage et servi-
chable par nature. De quoi tout li flateur et blandisseur ki
as gens voellent plaire , sunt volentiers servichable. Et li
kumle ki a tous se rendent acointé et servichable, sunt
volentiers flateur et blandisseur *. Ne il n*est aussi esmer-
villans de choses ki avenir lui puissent. Car esmervillier si
est quant trës-grans choses et sormontans les gens lor
avienent ; mais au magnanime n*est riens trop grant de
choses mundaines de dehors. Car toute s*enténtion est es
œvres de vertut ; dont il ne s'enmerveille de nul bien s'il li
avient, car point ne le sourmontent et poi les prise. Il n'est
mie aovenables ne recordans les maus, car ce soloit-on
recorder de quoi on s'enmerveille et puisk'il n'est enmer-
* Aristote, Mot. à Nictm.^ IV, m, 24.
• Ihid., 25.
D'AMOUR. 443
villans, ne il aussi n*iert les maus recordans. Et pour ce
aussi k*il despite les maus et ciaus ki faire ii poroient, il les
oublie si ke par despit, ne n*en est point recordans en tel
manière k*il voeille vengier, ke k*il aviegne, tous les tors-
fais et les menues vilonuies c*on li fait ou puet faire , ensi
ke de ce soit eu grant seing et volonté ^ De quoi Tulles,
uns philosophes , dist de Julie César , k*il riens n*oublioit
fors les torfais et les yilonnies ki faites li estoient. Et c'estoit
pour cou k*il li sanloit c*on ne li pooit vilenie faire et ke
c* estoit niens cank*on li faisoit ne pooit faire. Dont on
recorde de loi , quant on li aporta le test^ de Pompée, son
plus grant mortel anemi, k*il dist : Ki cest homme a ocis
mal m*a servi, car tolut m*a le plus grant bien ki en victore
soit, avoir pité et merci des vaincus. Dont li magnanimes
est piteus et miséricors et pardonnables ; et si punist les
maus c*on li fait, ensi ke s*on li faisoit traïson u tele chose,
ne ne le fait-il mie, pour chose k*il vengier se voeille , ne
k*il tiegne ke cis li ait riens méfiait; mais pour droiture, et
le mal avoir se désierte, fait-*il celui bien comparer son
méfiait. Moult de ciaus ki en signeries et en poissances sunt,
ce ke droiturièrement font pierdent, parce ke par vaine
gloire u par orguel faire le pensent ; et quant ensi à toutes
choses quident estre proufitable, le mérite de le chose à
lequele il estoient proufitable, il condennent, et pour ce k'à
cascun si fait soient plus digne, il covient k*en lui-meismes
il tiegne k*il ne soient mie digne u k*il pueent rechevoir
amendement.
* Aristote, Mot, à Nicom.^ IV, ni, 26.
444 U ARS
CHAPITRE XL.
Cis capitles détermine aucunes demandes comment
on doit pardonner.
Et comment on doit relaissier u pardoner al anemi u an
malfaiteur merci priant le méfiait, et comment non, est a
savoir. Du méfiait seulent naistre trois choses : premiers
rankeurs u dësiriers, et puis signes de raukeurs en aucune
œvre , et le tierce œvre contre le malfaiteur. Le première
doit cascuns tantost relaissier et se point n'en estoit priiés ;
le second aussi doit-on pardonner à celui ki merci prie, ki
apareilliés est à son pooir d'amender. Le tierche chose ne
covient mies relaissier u pardoner : car bien aiBert ke li
maufaiteur soient punit, par quoi de legier ne s'amordent
au méfiait, car li legiers pardons est commencemens de
mefiaire. Et s'on vient savoir se cis à qui on a fait aucune
injure doit l'amour de celui ki fait li a requerre , à savoir
est ke devoir puet-on prendre en deus manières : premiers
c'on doit aucune chose par nécessite, si con celé sans
lequele on n'est mie sauf u on ne fait ce ke raisons et vertus
ensegne : le seconde c*on doit à ce c'on soit parfait. Seionc
le première manière, nus n*est tenus ne ne doit requerre
l'amor u le pais de celui ki a méfiait, mes seionc le seconde
dist-on c'on le doit faire, par quoi on ait double loiier, l'un
par l'injure k'il souôerte a , l'autre parce ke premiers pais
a requise. Ne H magnanimes aussi n'est mie molt parlans
de gens et de leurs affaires. Car lor choses singulères et
D'AMOUR. 445
lor afaires pau prise : car toute sen ententions est as vrais
biens de vertut ki puissent proufiter au commun, dont il ne
parole gaires ne de lui ne d'autres. Car il ne fait mie grant
force k*il ne soit mie loës, mais grant force fait à ce k'il ait
ce par quoi par droit il puist estre loés. Ne il ne quiert mie
k*autre soient blasmet, dont il ne se loe nient, ne ne blasme,
ne ne loe gaires autrui. Ne de ses anemis ne parole- il
gaires , se ce n'est en moustrant le maie raison ke faite li
est, par quoi cil soient punit, si con dit est ci-devant u ke
li injure soit ostëe '. Rendre mal poui* mal est pour le
fraileté de nostre nature , si con tuer celui ki mon père
tua : mais mal por bien rendre est perversités, si con
traîtres fait à son bon signour ; mais rendre bien pour mal
est perfections, si con cil font ki pour leur maufaiteurs
prient. Rendre bien pour bien est équités et droiture. Ne il
n'est mie moût pensans ne estudians as choses nécessaires
à sen humaine vie par quoi en teles mete sen estude : ne as
autres choses communes; ne se eles li falent il n'en est mie
plaindans ne murmurans. Ne n'iert mie prians par quoi on
l'en doînst, se ce n'estoit par aventure k'il n'eûist de quoi
vivre : mes c'est à entendre les choses nécessaires suppo-
sées ; car lui plaindre et murmurer, et parler et prier apier-
tient à celui ki estudie et met se cure ens es biens tempérés,
ke li magnanimes ne fait mie. II aime aussi mieus les petis
biens durement honorables ke plus grans mains honou-
rables ^. Il est ausi de grief movemeut et tardiu, d'une vois
grosse et grande et parole estable. Et si movement sunt
tardiu par che k'il entent à pau de choses et celés sunt
grandes ki tost ne pueent estre faites. Il n'est mie àusi
• Aristotb, Mot. à Nieam., IV, m, 27,
• /WJ., 28.
446 U ARS
, car D«B ne tmce se ce olest pour aocmie ckose
foraine : or ne prise-il gairea ces clM»es : or li Yots agvê et
li hastiTO parole ei yienent par le tencier* Car tonqonn
quant on tanche, on parole yolentiers haut et iost. Dont
puisk'il n'est tenohières et II moToment seitmt lent et U vois
grosse et li parole tardire ^ Dont ausi eon se par nature
aucuns est enclines à aucune passion, ensi con ore se voit
à vergoigne, par nature doit aToir tele couleur ki soit com-
pétens à vergoigne : ausi s'aucuns a naturele aploïance a
magnanimité, il ara aussi naturele disposition à ses acci-
dens, ensi con d'avoir movement tardiu et grosse vois et
lente parole.
CHAPITRE XLI.
Cit capitlet détermine des Tïeces contraires à magnanimité et pre-
miers de Ttsces défaillant si oon de povre oorage *.
Or puiske de magnanimité parlât avons, si parlerons des
visces ki à li sunt contraire. Dont li visces ki est défaillans,
si a non pusillanimités, c'est-à-dire petis et povres corages,
et cil ki sourhabunde présomptueus et venteus. Ne cil doi
visces ne sont mie proprement apielet mauaîstés ; car il ne
font nului mal, mais por tant les tient-on pour visces, k'il
ne tiennent mie le moiien. Li pusillanimes est cis ki est de
povre cuer ; comme il soit dignes d'aucun biens, il se prive
de ces biens en ce k'il ne se dignefie mie. Et c'on ne se
• Artstote, Mot, à Nieom,, IV, ra, 29.
* lUà., 30, sqq.
D'AMOUR. 447
dignefie mie de chose dont on se de^eroit dignefiier, pnet
avenir pour trois choses. La première si est pour ce k'il ne
se tient mie pour digne ; la' seconde pour cou k*ii ne se con-
noist et a ignorance de se condition et àfi son estât ; con li
propres biens de cascun soit à lui élisables et désirables,
se li povres corages se connoist, il désirroit les choses dont
il est dignes ; car ce sunt bien ki selonc eaus sunt désirable.
Et ceste ignorance ne vient mie par sotie , mais plus par
une manière de perreche, dont il avient k*il ne se voelent
mie plus meller des choses k*il ne soient dignes ; si défail-
lent par mitant de faire çou k*il devroient. Et ceste est la
tierce chose de lequele naissent maintes okisons mavais osi.
Car par ce k'aucuns ne se vient meller des choses plus
avant k*il li saule k'il ne soit dignes, si ne se tient-il mie à
digne des choses dont il est dignes et si devient ignorans
de son estât. Dont cis n*est mie sages, ki le grandece de son
estât ne connoist. Et ceste opinions que les gens ont ki lor
sanle k*il ne soient mie digne des biens dont il le sont, fait
les gens pieurs. Ghascuns si désire çou k*à lui affiert u k*il
cuide k*à lui affière, selonc se dignité ; et pour çou quant il
ne set se dignité et il en a ignorance, il a double meschief ;
premiers pour ce k'il se part des œvres de viertu et d'en-
querre et de regarder le vérité des choses, ausi con nient
dignes et nient souflssans à tex choses . Et pour çou k'il
entrelaissent ces grans biens devienent-il pieur. Car li ency-
temens et li enortemens et esmovemens des grans biens à
ataindre, font les gens milleurs. La seconde si est, car pour
tele opinion les gens si pierdent et laissent ces biens tem-
poreus dont il sont digne. Liquel ensi comme estrument
doivent servir as œvres de vert\it.
448 U ARS
CHAPITRE XLII.
Cifl capitlet d^tennioe de visoes ki sorhmbonde,» oon d^ootreqnidanoe '.
Cis ausi ki sourhabonde en ces honeurs, ki plus sovent
et plus vieut estre honnerés k*il ne vaut, est nommés prê-
suroptueus, c*est outrequidans , plus quidans valoir k*il ne
vaille. Et li cause de ce quidier si est par non-sachance et
ignorance, car il ne connoissent eaus ne lor estas. Ne mie
ensi con cil de povre corage, ki par perece sunt ignorant,
mais par droite sotie. Et cou apert tôt apertement quant il
s'efforcent quank'il pueent à engrangier u à avoir aucunes
choses honorables dont il ne sont digne ; dont il avient que
quant il faleut à lor propos il sunt durement blasmet si con
fol et outrequidant. Trop durement le pensée eslevée est
reboutée quant ele est mise desous ce deseure quoi ele qui-
doit estre eslevée. Et cis outrequidant s*aournent et viestent
précieusement; moût metent grans coustenges entour iaus
et durement en sont soigneus et beubenchièrement vont et
se maintienent ausi bien entre petis comme entre grans. Et
tex choses et autres il font pour iaus outre cou k'il valent
essauchier, et pour moustrer le signerie, lor poissance et
lor excellense ens es biens de fortune par deseure cîaus
entour lesquex il repaireni. On ne doit mie son cors déli-
teusement maintenir et aourner et à cou mètre grant songne
' Àkistote, Mot. à Nicom,^ IV, m, 31, 32: S. Thomas, Somme
théoLi 2 p.| 2* a., qq. xzi, lxx, cxxx, clxix.
D'AMOUR. 449
et grande cure , ains le doit-on travillier, par quoi à raison
del entendement mal n obéisse. Li contons et despis dou
cors si est vraie francise car nus ne puet estre frans ki siert
au cors. Li cors si est li fais et li paine dou corage et del
entendement ^ Et n'est mie à entendre c'en ne se doie aour-
ner et maintenir selonc Testât ki à cascun afiert; mais tant
con pour lui, nus de tes choses ne en tes choses ne doit estre
curieus; si comme on trueve del empereur Theodosium, ki
si communs et si compaignables estoit à ses barons, k*il li
sanloit k'il n'avoit à eus différence, fors en Tabit emperial,
k'il portoit pour le dignité del empire , ne mie pour ce ke
pour lui il en fust curieus. Ne vous glorefiiés en vos vieste-
mens et au jour de vostre honour trop ne vous eslevés, car
les œvres de Dieu sunt molt mervilleuses ^ Plus est aussi
povres corages contraires à magnanimité, ke ne soit li
autres visces de présumption et d*outrequidance, car ensi
comme est dit par deseure, li visces auquel nature plus nos
encline est plus au moiien contraire; lequele vertus à ce nos
ordene, k'ele reboute et este les maises inclinations de
nature. Or est chose manifeste ke plus de gens laissent à
faire les biens k'il faire poroient, dont il sunt pour ce tenut
de povre corage , k'il ne se metent à aquerre biens k'il ne
pueent ataindre ne avenant ne lor sunt. Une autre raison
i a ; povres corages est pires ke présomptions ne outrequi-
diers, si con dit est devant , et li pires visces si est li plus
contraires à magnanimité ; dont sera plus contraires povres
corages ke ne soit outrequidance u présumptions et ensi
apert que magnanimités est et queles ses œvres et ses pro-
priétés et, si contraire ausi.
* Sbnkoa, Epist.^ Lxv.
* EcclL,, XI, 4.
450 LI ARS
CHAPITRE XLIII.
Cis capitles détermine d*une vertu dont li nons n'est mie aaqaes
vméê et gist en petites honenrs désirer selonc droite raison et ce
samle humilités '.
Ensi con deseure dit est propres nons n'avons-nous mie
à tous les abis ne les yertus, encor dont nos convient
enquerre de ces abis et de ces viertus. Or parlons ore d'une
qui nons n*est mie proprement conneûs ne nommés, laquele
8*a en tele manière à magnanimité con largece à magnifi-
censé : car ensi con largece si est en petis dons et moiiens,
quant il sunt fait si con deviset est, et magniâcense en grans
dons et en grans fais , ensi magnanimités est en ce c*on se
dignefie de grans honenrs si con on doit. Geste vertus de
qui nos entendons à parler, si est en petites honeurs et
moïens. Dont ensi con magnificence et magnanimités sunt
as grans œvres et grans honeurs, ensi largece et ces te
vertus sunt à petis et moiiens dons et honeurs. Et k*en
désirier d*onneur puist avoir moiien ki fait à loer, apert
ensi. Tout ensi faitement comme en prendre et en donner
argent u le value, soit en petit et en moiien , il a sourha-
bondance, moiien et défaute, ensi con deseure est dit, ensi
en Tappétit et désirier d*onneur soient grandes u moïennes,
si puet aucuns avoir u mains u plus désir, ke raisons
n'aporte, tant con par Tentention dou désireur et aussi par
« Cfr. Aristotb, Mot. à Nieom. IV, iv, 1-6; et 8. Thomas, Somme
théol.t 2« p., 2« s., qq. GLX, CLXi.
D'AMOUR. 451
le cause dou désirier ; dont il covient pour tant k'aucuns
désire à estre houerés de pluseurs ou de milleurs k*il ne
coTiègne ne k'il ne doie, et uns autres de mains ; uns autres
si le désire tant k*il covient et de si grans ; et ensi apert
k*en désirer petites honeurs u grandes, puet-on trover
moiien yertueus et extrémités défaillans de vertut, ki seront
yisce. Et ce meisme apert par coustume : nous yéons k*on
blasme celui ki trop ayme à estre honourés , ausi que s'il
amast honeur plus k*il ne deûst. Et aucune âe blasmons
celui ki pau est amans honeur, ausi ke s'il ne volsist mie
bien faire, pour lesqués il deûst estre honnerés. Aucune fie
loons celui ki ayme honeur aussi con homme de grant corage
et amant bien et vertut à qui on doit faire honeur. Et si
loons aussi celui ki ne sanle mie estre amans honeurs quant
il nos sanle ke moiienement et atemprement il s*a envers
eles, ensi k*il ne sormonte mie en trop lui essaucier deseure
son estât. Et oeste manière si puet estre humilités selonc
aucune manière. Car s'aucuns est dignes de petites honeurs
et il ne se dignefie de plus grandes ne autres grandes, cis
puet estre dis vertueus et humles : car humilités ne sanle
autre chose que lui amoïener et le moïen tenir en honeur.
Et tele humilitet poons aukes prendre pour le moïen de
ceste vertut : de quoi on puet regarder à se nature et à se
défaute ; et par le regart on ne bée mie as grans choses,
mais as petites ki soient as gens àfférans, et che apartient
au viertueus k*à plus grans choses k'à lui n*afièrent, il ne
tiegne ne ne bée. Mais s'aucuns est dignes de grans choses
et il se dignefie des meneurs , s*on le tient pour humilitet,
si n'est-ce mie vertus, mais povres corages et pusillani-
mités. Ne aussi s'aucuns est dignes de moïennes honeurs
et par paroles u par fais monstre mains de li k'il n'i soit,
s'en tient tel pour humble, si n'est-il mie vertueus mes fai-
462 Ll ARS
gniëres, car il se faint de le vertu ki en loi est ; dont s*on
prent humilité selonc ces trois manières , si n*est fors le
première vertueuse. Aucun en humilitet sunt si simple ke
ce ke droiture est il ne seveut : mais de tant certes del inno
cence de simplece se départent k'il à le vertu de droiture ne
s'eslievent. Car quant par droiture ne sevent estre soutil
et viseus, innocent remanoir par simplece ne pueent. Sage
devons estre en bien et en mal simple S par quoi le mal si
ne connissons ke le soïons ouvrant, mais fulant, ne soïons
mie enfant de sens, mais de roalisce *. Enfant soïons en
nient le mal sievant. Ne soïons mie du mal vaincu, mes ven-
cous en bien le mal '. Si con serpens soïés sage et simple
con coulon ^. Gardés ke decheûs en sotie ne vous humeliiés.
Ne soïés trop humles en vostre savoir, par quoi humeliés
en sotie ne soïés decheûs ^. Il sunt aucun k*encore pau de
choses facent, d*iaus meismes grans choses tienent et sen-
tent lor cuers haut eslevant , passer quident les autres ens
es mérites des vertus : cbici laissent l'abaissement d*umelité
et en le hautece d*orguel montent. Il sunt aussi aucun ki
riens k'à vertut apertient ouvrer ne voelent. Mais quant
il voient aucuns mal faire , en le comparison de ciaus pour
bons se jugent; mais ki vrais humles est, tousjours a Tueil
de se considérison de qués visces et ordures il est envolepés;
car les œvres ne sont mie toutdis teles comme eles sanlent.
Car sovent très-grans ires, justice, et laskes relaissemens,
miséricorde voelent sanler. Sovent nient sage cremeurs
humilités, et nient raf renés orgieus franchise désire à apa-
* S. Paulï, Ep. ad Rom.^ xvi, 19.
* S. Pacli, Ep. I ad Corinth., xiv, 20.
* S. Pauli, Ep, ad Rom.^ xn, 21.
* Ev. S. Matth., X, 16.
* Eccli,f xm, 10.
D'AMOUR. 453
roir. Por ce dont ke nos loons aucune fie chiaus ki honeur
ajment et aucune fie les blasmons, manifeste chose sera
dont ke amer honeur iert dit en pluiseur manières. Car
nous loons Tamant honeur selonc ce k*il bée à honeur et
désire plus ke li communs peules ne face; et le blasmons en
ce k'il les covoite plus k'il ne coviegne, et ce meime est-il
de celui ki nient n'aime honeur. Dont il s'ensieut ke li
moïens en ces choses fait à loer, en tant k'honeurs est
covoitié selonc ce c'en doit par raison. Et les extrémités
sunt visce , en tant c'en covoite ces honeurs plus et mains
c*on ne devroit.
CHAPITRE XLIV.
Cis capitles détermine d'orguel '
Li plus propres nous c'en puist donner au visce sourha-
bundant sanleroit estre orgieus *. Car orguels proprement
si est désirs de le siene propre excellence et grandece et
soi por grant et excellent dedens le cuer tenir. De ceste-ci
naist envie. Orghieus sour toute gent a envie ; à sovrains
pour ce k'il n'est a eus iewés ; à paraus pour ce k'il sunt
yuwel à lui ; à desoustrains par quoi il ne soient fait à lui
ywel. Et ceste manière n'est mie très-proprement envie,
mais une manière de desdaing et de despit. Car proprement
envie est à pers u à souvrains. Ne despisiés le petit ne le
* Cfr. S. Thomas, Somme ihéoL, 2« p., 2« s., qq. xxxiv, xxxvi,
cLxii.i^amm.
• Var : Orgues. (Ma Groy.)
LI AR8 D ABOUR. — I. 29
454 LI ARS
grant, car se grant lestes, ne savës encore qnés vos serés.
Ne vos essauchiés trop en vos pensées si con rois \ par quoi
vos viertus n'en amenuise * par vo folie '. Ne despisiés le
povre juste, ne trop ne levés le pekeur riche : lor juges est
grans et poissans et tost puet retomer ce devant derière \
Ki manie le poi, il s'en cunchie; ensi ki al oi^villeus
s'acompaigne , orguelleus devenra ^. Trois choses sunt de
Dieu et des gens desprisies : povres orguiUeus, riches men-
tëres et viel foloïant ^. Â orguel sunt quatre choses propres:
li première est ke les gens , les biens k'il ont quident ke
d'iaus lor viegnent ; li seconde ke li bien ke Dieus a à aucun
(lonnet, cis tient ke donné li soit sans plus, pour se mérite
et desierte ; li tierce ke li orguilleus se vante de ce k'il n'a
mie ; li quarte ke les autres despise , veut tous sens estre
regardés , honourés et loés. Li orguilleus pour ce ke sans
plus les fais des bons regarde, si ne pense-il mie quel lor
corage sunt, dont sovent juge à malfait che ki est fait par
bonne entention. Douze degrés met-on en orguel : li pre-
miers est estre curieus et soignons de lui-meisme ; legierté
de pensée ; nient rainable léece ; vantise, sînguler u estrange
en fais et en dis ; à soi atraire u apropriier les choses ;
présumptions ; deifendre ses méfiais ; faintice confessions de
ses maus ; rebellions ; de livrement pechier acoustumance.
Tout cil mal sunt en orguel, et dist-on degret pour cou c'on
tousjours va de mal en pis; li premiers est malvais, li
secons pires , et ensi tousjours en montant. Trop de mal
* Var ; Tors (taurus). (Ms Croy.)
* Eccli., VI, 2.
' Var : N*envanuise. (Ms Croy.)
♦ Eccli,, X, 26, 27.
■ EccU.^ xiii, 1.
• Vai* : Vie%ksfoU. (Mb Croy.) — Ecclù, xxv, 4.
D'AMOUR. 455
vienent d'orguel : premiers* ce ke Dieu est , il toit : car il
tient ke li bien k'i) a» de lui li vienent, si ke de Diu le don-
neurs ne reconnoist, ains le despite. Et tex despis fait le
département de Dieu , ki en tous pechiés puet estre trovés,
là ù on met le bien trespassable devant celui ki est sans an.
Li commencemens d*orguel est Dieu renoiier. Car li orguil-
leus de Dieu son créateur a son cuer rostet; dont c*est
commencemens de tout pechiés ; et ki le tient il sera rem-
plis de maleïçons , et eles à desrains le destruiront ; pour
cou a deshonnouret Dieus le compaignie des malvais et des-
truite à tousjours. Les sièges des orguilleus a Dieus par
mainte fois destruit, et sour eaus a fait les humles seoir.
Les racines des gens orguilleus a Diex fait sechier et pour
ciaus humles i a plantes ^ Dieus le mëmore des orguilleus
a destruite, et pour celi a rendue le mémore des humles de
cuer *, et chi ci criement Dieu et sunt devant ses ieux ^. Li
gloire des riches et de povres honores, si est Dieu lor créa-
tour cremir^. Maint tyrant ont sis ou siège roïal, et cis
dont on ne le souspechonoit mie a porté coronne. Maint
poissant ont esté sovent mis au desous, et cil ki estoient
en grant gloire mis en mains d*autrui ^. Kiconques les dons
et les biens de fortune perchoit , et ou tans de dons , les
flaïaus et les grietés à avenir ne redoute, sovent en orguel
par léeche trébuche. Orghieus les preudommes grieve et
enpeche ; orghieus de la grasce Dieu les gens départ ; car
il contresta as orguilleus et as humles donne grasce *. Les
« Eccli., X, 14-18.
« 7Wa.,21.
» Ihid.y 24,
* Ihid., 25.
' Ecelûf XI, 5.
* S. Jac, Epist, cath.y iv, 6, et S. Pbtri, Spist,^ v, 5.
456 LI ARS
gens fait fols sanler, car H tneschine est aoumée et la
dame va mal vestue ; grans choses vent pour petites , car
tôt donne pour estre loés. Li orguilleus, par orgue], quide
aussi parvenir ù li diables quant il i fu avec orguel ne peut
remanoir, c*est en paradis. Il chéent à grant damage pour
ce ke trop haut voelent monter : car on dist : « Ki plus
haut monte k'il ne doit, de plus haut chiet k'il ne volroit. »
Car ki s*essauche Dieus rabaisse, et ki s'abaisse Diex Tes-
sauche ' . Pour ce k'orghieus est de se propre excellence et
grandece, et grant si est par comparison à autrui meneur,
li orguilleus voira dont tousjours sanler des autres li plus
grans, et pour ce li desplaisent les bones aventures d*an-
trui et liés est de lor maus, par quoi à son estât parvenir
ne puissent, et ce claime-on envie, doloir dou bien d'autrui
et liés estre d'autrui mal. Envie si est dite de nient veïr le
bien d'autrui; che ke nous ne volons mie, à paines veir
poons, si con li envieus le bien d'autrui ne puet veïr. Envie
si a cink filles : li premières est haine, liquele est voloir
autrui mal et nient voloir bien ; li seconde , lëece ens hs
maus d'autrui ; li tierce estre grevés de lor biens ; li quarte
si est murmurers detraïans u amenrissans autrui biens
celéement ; li cinkime est detractions apierte. Dont li
envieus vient apparoir mieudres de celui qui biens par ses
paroles il amenrist^ li orguilleus ensieut ce dont il soit
dehors loés, ne mie che dont à le lumière de justice il res-
plendisse. Et ki bien vit, moût garder se doit ke se pensée
les autres despisans de le gloire de se singulère vie ne
s'esliève. Et deus fois vaint ki son corage vaint en ses vic-
teres et ens es biens ki li avienent. Et por ce ke cis moiiens
désiriers d'onneurs n'est mie nommés,- ains sanle ensi con
• Ev. S. Matth., xxiii, 12.
D'AMOUR. 457
perdus par défaute de non, se sunt les extrémités ki sunt
li visce contraire, ensi con doutable : car aucune fie sunt
loet, autre fie sunt blasmet. Et quelconques chose on œvre,
entre sourhabundance et défaute , là trueve-on moïen ; et
dont puisk' aucun ayraent honeur et plus et mains, il i ara
aucun ki l'amera selonc ce k'il devra, et cis ara \(^ raison
de moïen. Et pour ce k'il est aucuns moiiens habis, s'est-il
loés, et pour ce k'il n'est point nommés, ne les extrémités
aussi, si loons sovent l'un pour l'autre; et le moiien sovent
nommons par les nous des extrémités, en tant ke par le
comparisons del une extrémité, il a sanlant al autre. Car li
abit moiien, par le comparison al autre sunt défaillant; ensi
con li fors par le comparison à couart est hardis, par com-
parison à hardit est couars. Ensi ces extrémités selonc eles
regardées sunt blasmées selonc ce k*eles sunt prises por le
moïen loées. Dont sans plus ces extrémités sanlent estre
contraires, parce ke cis moiiens n'est mie nommés. Et aucun
non poroit-on donner al extrémité défaillant, si con des-
daing et despit de soi-meismes. Car il sanle ke cis ki de
nule honeur ne dignefie k'il despite soi-meimes. Et géné-
ralment et communément à parler, cis moiiens est nient
covoitier ne désirer honneur plus ne mains c'en ne doit.
Et tel moïen à trover n'est mie legier, ne ne le puet nus
trouver, s'il n'est sachans lui et son estât connissans.
458 U ARS
CHAPITRE XLV.
Cb c^itles détermine de débonaireté '.
Âpres ce ke parlet avons des vertus kl sunt selonc les
biens de defors, ensi con sunt richeces et honneurs, or par-
lons d'une vertu ki regarde les maus de defors par lesquex
aukuns puetestre meus à ire. Geste vertus dont entendons
à parler est selonc ce c*on s*a en ire selonc ce c*on doit.
Ires si est une passions ki vient de mal fort en présent gre-
vant, querant vengance ; et encore aient toutes les passions
contraire, ceste proprement n'en a point ; car à le présence
du mal est nécessaire ce ke li apetis soit desous mis et
veincus, et ensi n'ist^il mie hors de tiermes de tristece, ki
est passions de concupiscence , ù li appétis a movement à
envaïr le mal et le chose grevant, laquele chose s^piertient
à vie. Le movement à mal fuir, li apétis adont n'a mie ; car
on met le mal présent u passet qui a esté en présent gre-
vans et on fuit che c'en crient avenir. Et ensi à ire n'est
nule passions contraire, mais en aucune manière dist*on
ke li ciessemens dou movement est seulement à ires con-
traires, si c'en dist k'apaisiers est contraires à ire. Or
poons veïr par ce ke dit est le différence entre tristece et
ire. Car proprement est tristece, quant aucuns maus est
présens et quant li appétis par ce mal est vencus et au des-
* Cfr. Aristotr, Mot, à Nicom.^ IV, v, passim, et S. Thomas,
Somme théol.y 1' p., l« s., q. xxi; l« p., 2« s., q. i.x, et 2« p., 2« s.,
qq, cxLin, cLvn, clxi.
D'AMOUR. 459
SOUS mis. Et ire si est de mal fort présent, là ù li appétis
n*est mie vencus, ains quiert de ce mal vengance ; car uus
ne se courece se dou mal ki fais li est u k'il tient c'en li a
fait vengance ne quiert. Et li moiiens en ires et les extré-
mités n'ont mie nons en commun usage. Toutevoies man-
suétude et débonnairetés sovent est prise pour ce moiien à
senefiier, encor sanle-ce k'il soit plus enclines à nient cou-
roucier k'à ire. Et li extrémités sourhabundans est nomée
ireuse, liquele selonc ce k'ele est en sorhabundance et sour-
montans, ele est une passions ki faite est par moût de
diverses choses. Et ensi selonc le diversitet ki en li est
prent-on le moiien et les extrémités ; car cil ki se coureche
en choses k'il doit et à tex gens k'il doit et si s'a moïene-
ment en le manière de couroucier. Car il se corrouce ensi
k'il doit, et quant il doit, et si longhement k'il doit; tex est
loés et est tenus pour mansuetes u débonnaires , mais que
nous preiidons le débonaire pour le moïen de ceste vertu.
Etcis débonnaires si a premiers le jugement par dedens de
raison, par lequel il n'est point tourblés par ire et enquiert
par raison quele paine afiert à mètre à le grieté ki est faite.
Dont ire puet estre juste et à chiaus aqués est justice ; car
ele a raison de juste vengant. Car faire vengance apiertient
à justice, k'ele vient, et grever aucun à nient justice. Dont
ire aussi puet estre nient juste et à nient justes ; et à chiaus
aussi asqués nient juste se puet estendre. La seconde chose
si est k'il n'est mie par le movement de dedens meus en
ire , c'est à entendre sourhabondans ; mais en tés choses
l'ordene de raison il garde , par quoi il se courouche en
choses k*il doit et tant de tans k'il doit et selonc les autres
conditions. Et chi cis si sanle pechier encor ne peche-il
mie en défaute de courechiël* , pour ce k'il n'est mie ven-
gières des méfiais, mais plus pardonères, et ire se vient
460 Ll ARS
tousjours vengier. Cestf» c*on nomme debonnaireté n'est mie
proprement movemens ne tiennes de movement, mais cies-
semens de movemens. Car s'on dist aucun débonaire, en oe
k*il soustient aucun mal, là n'est mie débonnairetés, selonc
ce c'on soustient ce mal , mais tristece ; mais pour tant ke
pour mal c'on a rechut on n'est mie meiit en apëtit de ven-
gier par ire et outre raison , selonc ce est-ce débonairetés.
Dont proprement ele n'est mie passions , car passions si
sunt eu tant k'eles dient et senefient aucuns movemens.
CHAPITRE XLVI.
Ci:» capitles détermine des visces contraires à débonnaireté
et premiers dou défaillant '.
Li défaute de ce moiien, u soit apielet nient courechier
u quelconque non ait, est visces, et fait à blasmer par trois
raisons. La première si est tout cou ki apartient à non-
sachance fait à blasmer : car loenge de vertu est-ce c'on
œvre selonc droite raison; mes au non sachant sanle k'il
apiertiegne nient à courouchier en ce c'on doit, et ensi c'en
doit et quant on doit et à chiaus c'on doit. Or est chose
apierte, ke ire si est par tristece ; or est tristece li grevance
d'aucun des sens, si con du tast u du veïr u del oïr. Se dont
aucuns ne se courece mie de ce dont il se doit courouchier,
* Pour ce chapitre et les deux suivants, cfr. S. Thomas, Somme
thcoLy !• p., 2« s., qq. iv, xxv, xliv, xlv, xlvi, xlvii, xlvhi; 2« p.,
2* s., qq. xxxiv, lui, lxxh, cxli, clvi, clvii, clviii, et 3«p., q. xv;et
Aristote, Mot. à Nicom., IV, v.
DAMOUR. 461
ii 8*en sieut k'il n6 se dieut point de ces choses et ensi ne
les sentira mie, ke eles soient maWaises : et ce apert à non-
sachance. Dont ii apert ke li défaute de courechier est à
blasmer : pour ce dist David : <c Courechiés-vous et ne voeil-
lîés pechier*. » Li seconde si est, ire si est'apétis de ven-
gance ; ki dont n*est ireùs en ce k'il doit , il n'est mie ven-
gans che ki apert à vengier, et ki vielle injure u méfiait
soustient, il resemont novel. Et ne doit-on mie si ceste rai-
son entendre k* aucune vengance ne puist estre faite par
jugement de raison sans ire ; mais parce ke li movement
del ire est meus par jugement de raison, fait celui plus apa-
reilliet à la vengance faire. Car se li apétis sensibles n*aidoit
à fournir le jugement de raison, il seroit ensi comme hui-
sens en la nature humaine. La tierce raisons si est ke de
sierf corage et caitif vient ses proïsmes despire et chiaus ki
font tort et mal raison soustenir ; et ce c'on ne venge les
méfiais, ce vient par défaute d'ire ; et ce apert, car par ire
cis ki est lens et aussi comme anientis est ramenés à ce k'il
se venge, par quoi il apert ke li défaute d'ire fait à blasmer.
Et n'afiert mie c'on soit en son ostel si con lions destrui-
sans et apressans ses sougis '. Ne grevés le sergant ki œvre
selonc se vertu et son pooir, ne le laboureur ki se vie gaste.
Servans sages de vous soit amés si con vostre ame ; ne ne
ii défailliés de sa franchise, ne povreté ne li laissiés avoir :
se vos sunt bestes et se proufitables vous sunt,. de vos ne
se partent' : faites vos servans ouvrer, car huiseuse aprent
moult de maus et ses drois est estre en labeur. Li ju abais-
sent les cols des bues ; ensi sunt li sergant enclinet par con-
tinuée labeur. Lor mains sovent est laske et si quiërent le
* Psalm.f IV, 5.
* Seeli., IV, 35.
» BccH.. vu. 22-24.
4A2 LI AR^
repos : se tobs les grevés il s*enfmrout, et se trop les esstn-
chiës il TOUS despiront \ Ki sages est, si les xnaintieiit k*i
ne les piert ne ke deseure lui ne s'eslievent ; et ce tsit mont
k*il soient sovent mis en œvre, et ke de lor Tiyre honneste
ne soient défaillant. Li sergant et li sierf si pueent, si coq
il sanle, bien faire et bien donner à lor signenrs. Ghe fait
différence en bien faire, de quel corage les gens sunt, ne
mie en quel estât. Li sires ki de sou serf u sergant prent
bienfait u service , ne doit mie regarder de qui le prait,
mais que c*est k*il prent et de quel corage c'est &it u doné'.
Ki noie ke li sergans ne puist faire u donner bénéfice à son
signour, il ne connoist mie le loi de nature , car les béné-
fices au corage raportons. A nule manière de gens yertos
n*est fourclose; à tous apert, tous semont et amoneste, les
gentis, les frans, les siers, les sages, les rois et les essilliés ;
ele n'ellist maison ne richeces ; ele se tient à paiet del omme
nut ^. Gis erre ki quide ke servages soit sour tout Thomme;
li milleurs partie est franke , et c'est li entendemens ^. Gis
sans plus de sa nature est frans ki sait cou c'en faire doit
et à son pooir le fait : et cis sers par nature ki ne connoist
che c'en doit faire. Li cors des sers et de sergans sunt con-
straint ^ as signeurs ; mais li corages est frans et a se loi ; si
ke neis de se chartre, ki est le cors ouquel ele est, il ne paet
estre tenus, k'il ne se mueve à ce k'il vient, et ke grans
choses et honerables, tant comme en lui est, il n'uevre*.
Ghe ke li servans et li serf font, par le nature de lor services
Ecclù, xxxni, 26-33.
Senbca, de BeneficiiSj III, 17.
Ihid,, 18.
Ibid., 20.
Var : Astraint, (Ms Croy.)
Srnrca, de Beneficiis, III, 20.
D'AMOUR. 463
dt le sdiTâge, c'est lor mestiers. Che ke servans u serf fait
outre nécessité et ce k'il doit, c'est bénéfices ^ Li cors est
le signeur^ li corages frans *. Che donc ke cis fera par corage
franc, il laira à estre nécessités et sera bénéfices. Li sires
doit sen servant u serf boire , mengier et vestement : mais
nus ne dist ces choses bénéfices. Mais s'il li fait aprendre
aucune science, u il l'a estruit en armes, u en autres biens,
c'est bénéfices. Ensi est-il en contraire manière en le per-
sone du serf; cank'il passe le forme u le manière du servi-
chai service du serf, ki n'est mie fais par commandement
mais par grant volonté, est acomplit bénéfices ^. Li persone
n'amenrist mie le bienfait de le bone œvre ; à toutes gens
est uns commencemens et une orine de bien faire. A droit
parler, li uns n'est del autre plus nobles fors cis ki a plus
droiturier jugement et à bonnes ars et œvres est plus ables.
Ki puet celui à franc et gentil tenir, ki sers est à luxure,
glotenie et autres visces? Ki noie ke li sergans à lor
signeurs ne puissent doner bénéfices, ki frans sunt de ser-
vichaules offices ? Ki Tame et le pensée metent en discort
si confont li visce, asqués visces cil ki pour franc se tienent
sovent servent^. Li sergant sovent sunt plus franc, ke cil
asquex il servent. Et n'est mie à entendre de ceste vengance
c on doit tout vengier ne de toutes choses couroucier : mais
selonc ce ke raisons l'aporte, si ke de ce c'en doit, et quant,
et à qui, et comment, combien on doit, et en quel lieu on
doit. Or puet li sourabondance d'ire estre selonc ces con-
ditions et ces manières. Car ki se courouce en ce k'il ne se
* Seneca, de BeneficiiSy III, 21.
« /M., 20.
» IM., 21.
^ lUi.y 28. — Ce qui Buit est la paraphrase (TAristotr, Mot, à
Nicom., IV, V, 7 et Rhetor., ii, passim.
464 LI ARS
doit couroucier, et à ciaus asqnex il ne doit et pins tost est
meus à ire, et plus longhement se courouce k*il ne doit.^ cis
est sorhaboudans. Et cis sorhabondans en ire, encore ait-il
en aucune manière raison en lui ne l'a-il mie parfaitement :
car jà soit-ce chose ke par raison il juge ke don meffait afiert
yengance à prendre , se li faut raisons en le manière don
prendre, par trop vengier, u selonc les autres conditions il
meffait. Dont il resanle le chien, ki ancois k*il sache ke c*est
amis u non ki est à le porte, abaie. Ensi cis ireûs ançois
k'il ait par raison aviset le manière de le vengance ne quele
ele doit estre, ne s*il doit vengier u non, venge s*il puet, et
ensi raison trespasse. Dont les injures et li meffait font les
gens connissables ; car quel les gens à eus-meismes se
tapissent, li grietës faite le dëmoustre. Toutes vos œvres en
débonaireté parfaites et deseure toute le gloire des gens
serés amés.* Trois choses sunt ki de Dieu et des gens sunt
prisies : li acorde entre frères, amours entre les proïsmes
et bons avec feme ki à li bien s'asent ^ Et encor puet-on
pechier selonc toutes les manières desus dites , encor dont
toutes ces conditions ne pueent mie estre ensamble en mi
home. Car cis si soufroit en lui-meime si grant anui k'il ne
poroit soustenir, ne tes aussi entre gens vivre ne poroit
pour les divers discors ki sovent naisteroient entre* eaus.
Et ensi est-il de ce ki de tout en tout est malvais, k'il est
lui-meismes destruisans. Car nus ne poroit porter tel mal,
ki en lui nul bien n*auroit. Et pour ce cis ki toutes ces
malvaises conditions en lui aroit seroit lui-meismes des-
truisans.
» BccH.^ XXV, 1, 2.
D'AMOUR. 465
CHAPITRE XLVII.
Cis capitles détermine un visce contraire à débonnaireté
en trop ii'er *.
De ceste sourhabondance en ire sunt trois manières : li
unes si est k'aucun sunt dit ireùs ki tost se courouchent et
à chiaus k'i ne doient, et en ce k'il ne doient, encore dont
ne dure mie lor ire longuement, mais tost faut; et c*est li
mieus ki lor avient k*il ne retienent point lor ire en lor cuer.
Mais ele se monstre tantost ; car u il se vengent tantost,
u en aucune autre manière il moustrent lor ire par aucuns
signes, por le movement ki est en iaus : et quant li ire est
fors boutée si cesse, ensi con li chaleurs et li feus enclos
plus longuement dure, et li overs mains pour Taventement*.
Et a ceste manière d'ire sunt li colérike plus apareilliet,
pour ce ke lor complexions est de legier movement : l'autre
manière si est k'il sunt aussi comme amer. Tire desquex ne
est mie legièrement passée ; mais longuement retienent lor
ire en lor cuers, et adont se repose u ciesse lor ire, quant
il se sunt vengiet du méfiait ki fait lor est. Li vengance si
fait apaisier l'ire, car ele fait léece, pour le tristece ki
devant dou fourfait estoit engenrée, car cis ki se venge a
délit en vengance. Mais ce cis amers ne se puet vengier,
il est durement en son cuer destourbés, pour ce k'il tient
• Aristotr, Mot, à Nicom,^ IV, v, 8-11.
' Var : ren^entemeni. (Mb Croy.)
466 U ARS
et cuevre sen ire ; ne pour nul enortement U ire ne s*en part,
se ce n*e8t par lonc tans ke petit et petit soit refroidie, et
ensi soit estainte li ardeurs del ire. Tel ki ensi longuement
tienent lor ire, sunt molt grevant et malfaisant à iaus et à
lor amis, avec lesqués il ne pueent vivre délitablement, et
pour ce sunt-il apelet amer. Car ensi ke nus sains et sages
n'aime ne n*use gaires de choses amères, ensi cis amer ne
sunt gaires amet ; et à tele ire sunt le plus disposet li mëlan-
colieus esqués les dispositions rechiutes , pour le grossece
des humeurs sunt plus fermes et demorans, ensi en iaus li
ire est plus lointaine. La tierce manière si est de chiaus ki
sunt fors et grevain, ki se courouchent en ce k'il ne doient
et plus longuement k*il ne doient, ne ne puet estre leur ire
rassise, jusques adont que vengiet se soient et k'il aient
punis ciaus. Ne li ire n'est mie en iaus si longue, parce
sans plus k'il retienent lor ire, mais aussi parce k'il ont lor
propos fichies à ce k'il se voelent vengier et ciaus punir.
Et de deus visces, li visces de sourhabundance en ire est
plus contraires à mansuétude u débonnairetet ke ne soit li
défaillans. Car il avient as pluiseurs, dont il est plus natu-
reus. Et cascune chose aussi se drece et contresta naturel-
lement encontre sen contraire et ce ke li est grevant ; dont
li movemens d'ire, si est tousjours pour aucune chose ki est
faite contraire à celui ki se courece. Dont ire si est tous-
jours pour ce c'en se sent grevet en aucune chose, et ossi
nature est plus enclinée à vengier après le meffait, k'à nient
vengier, pour le délit ki ou vengier est; jà soit-ce chose ke
quant on n'a nul mal soufiert , on soit à débonnairetet plus
enclinet.
D'AMOUR. 467
CHAPITRE XL VIII.
Cis capitles rent les causes de plusieurs accidens '.
.Vengîers, reprendres, punir et vaincres ne sunt mie
choses dëlitables, selonc che ke ce sont mal d*autrui ; mais
selqnc ce que ces choses apertiennent à bien propre des
gens, que les gens ayment plus k*ii ne hachent autrui.
Vaincres si est dëlitables en tant ke les gens ont perchu
quidance de lor propre excellence et k'il soient plus grant
des autres. Et pour cou tous les jeu esquès il puet avoir
manière de bataille et de contrester, si comme en Initier,
ju de taules u d'esches et si fais jeus , u ens èsquës il puet
avoir victore sunt plus délitable c' autre, et toutes choses
ens ësqueles il a espérance de victore. Reprendres si puet
estre en deus manières cause de délit. En une manière en
tant que reprendres fait les gens avoir ymagination et qui-
dance de lor sens et de lor excellence. Car reprendres et
corrigiers apartient au sage et les gens si ont délit en
Tymagination et le quidance k'il ont d'iestre sage ; en autre
manière selonc ce ke aucuns en reprendant autrui et corri-
gant fait autrui bien : laquelle chose est délitable si con dit
est ; et vengiers et punirs sunt délitable, en tant k'il rostent
Taparant amenrissement ki sanle ki venus soit par le gre-
vance ki devant estoit faite. Quant aucuns est par autre
* Pour ce chapitre et les trois sulTants, cfr. S. Thomas, Somnu
théoL, l*s., 2« p., q. XLvi, xlvu et XLvm, poiHm,
468 U ARS
grevés» il sanle estre par celui amenris, et ce désire-il de
ceste grevance estre relevés par le rendage de celui grieté
faire, et ce fait délit selonc deus regars : li uns si est à la
vengance, ke ele désire selonc raison de bien, car c'est en
aucune manière biens à celui ki est iriés k*il se venge;
quant par ce en aucune manière de ce dont abaissiés estoit
soit relevés ; li autres regars si est à celui ki grevance à
faite, duquel on quiert vengance, et c*est selonc raison de
mal, car il vient mal à celui dont il quiert la vengance.
Dont cestes passions ire est faite si con de deus autres pas-
sions, c'est d'amour c'en a de lui vengier et de haine c'on a
à celui dont on vient prendre le vengance. Dont en ire et
vengance faire se doit-on garder, et atendre ce meime c'on
fait à autinii. Li ireus le vengance ke de Dieu u de juge doit
atendre, veut de sen auctorité prendre, et en che sovent les
gens pèchent. Et par l'amor ke li ireus a de lui vengier, si
fait ire délit ; se li vengance est en fait présent, adont i est
délis parfais, liqués roste toute tristece, ki de mal grevant
venoit, liqués faisoit Tire, si ke par che li movemens del ire
est aquoisiés. Et anoois c'on viengne en présent puet ven-
gance estre en déus manières al iriet présente, et ensi déli-
table , l'une par espérance , Gar nus ne se courouce s'il ne
quiert et espoire vengance ; l'autre si est par ententive
pensée. Car à cascun désirant est délitable à demorer ens
es pensées des choses k'il désire; pour laquel chose aussi
les ymaginations des songes sunt délitables. Et pour ce
quant courouchiés molt pense en son'cuer à avoir vengance,
de ce moût se délite ; mais cis délis n'est mie parfais, par
quoi il puisse ester le tristece et en après l'ire. Et de cest
ire si vient escaufemens par Tapétit de vengance ki tent à
rester l'injure et le grevance ki a esté faite. Dont li move-
mens d'ire si est par manière d'aucune poursiute si con de
D*ÂMOUR. 469
vengance. Dont cis movemens si fait caurre en esmovant
le sanc et les esperis entour le cuer, liqués cuers est estru-
mens des passions del ame. Et de ce vient que por le grant
destourbier don cuer Id est en ire, en iriës durement apë-
rent aucun signes en lor membres defors. Car quant li
aguillons est espris li cuers tressant, li cors tramble, li
visages embrase, li œil enasprissent et li conneut sunt des-
connissaule. Aucun parolent et sovent ne sevent k*il dient^ ;
et tel tencent, laidengent et jurent souvent. Laidenges ne
li fors ne li gentis de corage paisivlement ne suefrent. Et
c'est aussi trës-laide chose d'avoir le bouche si volage c'en
prent le non de Diu et de ses sains dësordenëement. Ne soit
mie vo bouche acoustumëe à jurer, car vos ne séries mie
quites del ire de Dieu ne de ses sains. Ei moût jure remplis
sera de malvaistë et meschief ne li faurront mie. Ei acous-
tumës est en vilaines paroles, jurans, tencieres et de repro-
vier, à paines puet estre jamais estruis, et tel sovent les
gens esmuevent à ire, et à dire et faire choses dont il mef-
font * ; et cil ki ensi les enchitent, ne sont mie quite de lor
méfiait. Car Id le fol esmuet à folie, de son méfiait est par-
choniers : sovent tourblent plus les paroles des gens ke ne
fâchent les batures. Mais cis de le fermetë de vertu se
départ, ki le doleur des paroles sent outre cou ke raisons
porte. Car quant li cuers est touchiës par trës-grant afflic-
tion ' u destorbier, il s'esmuet sovent jusk'à laidenges d'im-
patience, si que cis ki par les paroles ses malvais fais cor-
rigier devoit, fait par quoi se malvaistës par les paroles
croist. Ire si est molt prochaine à orguel et laskes relais-
semens à cremeur. En bones gens est ire tost morte et li
* S. GRâooiRB, Moral., V, 30.
" SecU.y xxm, 9, 10, 12, 20, 21.
* Var : Àffeetian. (Ma Croy.)
u AU ft'AHOUl. — I. 90
47D U ARS
rnànor» d'ire fait eonrte amour. Et enoore wHt caknr ' en
ire et en amoar, pour le désirier d'ataindre le chose amëe,
si ert-ele dlTereement en ces deoa : car calrars ect en
amour avec aucun délit et sonatome, car de est on bien ki
est amés et poor ce dist^n k'ele est sanlans à la chaleor
del air et du sanc; poor lequel chose li sanguin tunt plus
amant, dont on dist que li fies fait amer, pour çon k'ou fie
est uns engenremens don sanc et li chaurre d'ire si est avec
amertume pooir degaster, pour ce k*ire tant à punir che ki
li a esté contraire ; dont tele charre est sanlans i le chaurre
dou feu et de oole, dont li colérike sunt molt apareilUet à
tel chaurre et ire. Li ire aussi est enpeechans le jugement
de raison ; car ji soit-ce chose ke li raisons et li entende-
mens de gens n'usece mie d'estrument corporel en se propre
œvre , si con dist est , toutes voies a-il mestier en aucune
manière à sa œvre fumir d'aucunes vertus corporés, des-
queles vertus les œvrea sunt enpeechies et le cors tourblet,
dont il oovient que li tourblemens du cors enpeeche le jug»*
ment de raison, si k'il apert ou dormir et en yvroigne ; et
ire, si con dit est, si fait torblement corporel entour le cuer.
Ire aussi ai enpeeche u toit aucune fie le parler, et ce puet
estre pour deua causes, Tune pour raison ki en li est, car
tant a de jugement de raison, k'encor ne puist-ele le corage
refréner de nient droituriëre vengance , toutevoies ele def-
fent nient droituriërement à parler. Dont ire aucune fie
pour jugement de raison à le langhe met sillence. Aucune
fie aussi pour enpechement de raison fet ire sillence, car,
si con dit est , li tourblemens k'ire fait s'estent jusques as
membres defors, et mément i ces membres esqués les trace
dou movement de cuer mieus apërent, si con en visage, es
« Yar : Chaimn* (Ms Groy.)
D'AMOUR, 471
iolfi, en le langue^ dont 11 langtle ert ènpéchie, et tant pnet
forte ertre li turbations del ire, ke de tout en tout li langue
est enpeechie de son usage, si o'on se taist; cil aussi ki
sourabondent en ire sunt plus de grief conversation et plus
malaisie pour demorer ; et en ce sunt-il pieur et li plus mais
visces est plus contraires à débonairetë. Dont ert ireus plus
contraires à dëbonairetë. Mais à cui, ne combien, ne en
quoi, et selonc les autres oondicions on se doit courechier,
n'est mie legiëre chose à déterminer, ne de trover, ne de
conbien cil pèchent ki se départent don moiien, soit en trop
u en pau. Mais aucune fie ciaus ki défaillent en courechier
nous tenons pour débonaires , et chiaus ki un poi habondent
en courouch tenons-nous pour vigreus , en disant k'il sunt
bien homme et avenant à estre slgnor, pour ce k'à grans
signours aflert vengance à faire des méfiais ; aussi ke 11
vengance fust faite par ire, ne por quant on veint mieus
par conseil ke par ire ; mais pour combien de partir du
moiien , ne par quele manière on est blasmet , loé u nient
blasmet, n'est mie legiëre chose à trover. Car ce sunt fait
singuler et particuler, ki maisement pueent estre tout avi*
set, ne ne chaient mie es sciences. Mais tant en poons avoir
ke nos loons celui ki ne se courece fors pour ce k'il doit et
à chiaus k'il doit, et selonc les autres manières ; et aussi
chiaus ki un pau le moiien eslongent puet-on loer. Mais
s'aucun sunt surhabundant tt trop défaillant, encor puist-on
les autres sonfrir, se font cil durement à blasmer. Et à ces
moiiens se doivent les gens tousjours traire , selonc ce k'il
porront et à ce parvienent cil ki en iaus ont bien le droit
jugement de raison. Tencier et courecier à plus grant c'on
ne soit est foursenerie ; à per, chose périlleuse ; à meneur,
chose vergondeuse ; dont bien aflert à regarder à qui on se
courouche ne comment. Périlleus est à plus fort de lut cou-
472 LI ARS
i*ouci6r9 ne s'il griëye, si sanle-il plas seûr par patience sou-
frir ke courechier : dont Gâtons si dist : c Tu ki qnassiés
ies, done lieu à le fortune du poissant : car cis ki grey^
paet,poroit aussi aidier aucune fie^»^ns des grans remèdes
encontre ire est taires » car ensi con de fërir deus pieres
ensanle naist feus , ensi de paroles de pluseurs naist ire.
Douce repense ire brise et asouagist, et dure parole esmnet
foursenerie ; par ire est sapience perdue ', si que ce c'en
doit faire u par quel manière , on riens ne sace. Dont on
dist : Ire ou sain dou fol repose , car le lumière del enten-
dement soutrait '. Par ire li sage yie est destruite, dont on
dist : Ire destruit nëis les sages ; car li corages confimdus
ne puet enpiir ce que bien sagement a entendu ; par ire jus*
tice est perdue ; dont l'escripture dist : Li ire des gens le
justice Dieu point n'uevre ^, car quant le pensée tourblée
le jugement de se raison enasprit , canke foursenerie li
enorte droîturier juge. Par ire le vie conpaignable est per-
due, dont on dist : Ne soïës mie soyent en compaignie avec
home ireus, par quoi tu n*aprenges ses yoies et tu en aies
honte ^. Car ki par humaine raison ne s'atempre, il coyient
k'il yive sens, si con beste. Par ire, acorde est tolue, dont
on dist : Li corageus engenre tenchons * et li ireus deffuet
les péchiës ; car les malvais , lesquës nient sagement il
esmuet à discorde , il fait pieurs : par ire la lumière de
vëritë est pardue : car quant ire en le pensëe les ténèbres
de confusion ens boute, à tel Dieus le rai de se connissance
repont.
* Depraeeeptis vitae communis, lib. iv.
« Var : Destruicte. (Ms. Croy.) — Prav.<, xv, 1.
» Eccli., VII, 10.
♦ Ep.f S. Jaoobi., ï, 20.
• Prav., xxn, 24, 52.
• Prov.^ XV, 18; xxxi, 21 •
D'AMOUR. 473
CHAPITRE XLIX.
(Gis capitleB rent les causes dont ire vient.
Selonc ce ke deseure a esté dit, maus grevans en présent,
selonc ce que li appétis n'est mie vencus, ains quiért de ce
mal vengance, est cause d'ire. Or devons savoir que cis
maus si est pau prisiers : pour ce se courouchent les gens
k'il se sentent u quident estre pau prisiet ; si ke pau pri-
siers est li maus ki est cause d'ire et ki muet les gens à
ireur. Pau prisiers si est en trois manières : li une si est
despis : despis si est quant aucuns tient un autre pour de
nule value et de nule chose digne ; l'autre manière si est
quant aucuns enpeche le volenté d'autrui ne mie pour ce
qu'à soi aquerre aucune chose, mais pour ce ke cis qui
volenté cis empêche n'ait ce k'il désire. Ne pour tel enpe-
chement cis ki enpeeche ne tient ne ne croit ke maus ne
proufis venir l'en puisse ; mes tousjours entent ke cis n'ait
mie sen entention , et teus est l'autre pau prisans. Cis ki
tient ke li autre ne li puet grever u aidier, ne le crient mie,
ne ne le tient point d'aucune chose digne ; laquele chose s'il
faisoit, il aroit cure ke cis fust ses amis. La tierce manière
si est quant aucuns par volenté grieve et fait triste aucun
ens es choses ens èsqueles cis ki les suefre a confusion et
vergoigne u damage, quant ce seulement est fait pour le
délit ke cis a eu le confusion del autre ; et ce puet-on dire
moleste. Or devons savoir k'à pau prisier covient trois
choses : celui premiers ki pau prise ; la seconde, celui ki
474 U ABS
pan i est prisiës ; la tierce» le cose selonc lequele on prise
poi. Et li pourquoi aucuns prise autre par tant con pour le
raison ki est ou pau prisant, si est pour le délit que cis a en
ce k*il autrui poi prise : car il sanle i ce pau prisant que
cil ki autrui pau prisent, soient plus excellent et plus grant
que li autre; et ce fait délis. Dont cil ki excellences aiment
et grant yoelent sanler, sunt pau autrui prisant ; et de ce
Tient ke jouene gent et riche, pau les gens prisent, si ke cil
ki Yoelent sourmonter et sanler plus grant des autres, et
excellence et grandeur sont choses délitables. Li cause de
pau prisier , tant con pour le persone pau prisie, si est nient
honnerer • Gis ki aucun honeure, ne le prise mie pau , car
honeur sieut on faire à ciaus c'on prise. Dont cis qui il sanle
k'il ne soît honnerés u si k'il doit, se tient pour pau prisiet
et de ce se courece. Les choses sdonc lesqués on prise pan
les gens, sont celés selonc lesqués les gens quident aT<Hr
aucune excellence en grandeur, pour çou quMl sanle as gens
excellons et grandes ke coTÎgnable soit k'il durement soi^t
prisiet et tenut en grant révérence et honeur, si voelentril
esti'e honneret, selonc ce k'il les autres sourmontent, soitKse
noblece de lynage u quelconques pooirs et segnourie u soit
aucune vertus, soit quelconques autres excellence. Se selone
ce n'est faite as gens honeurs, U sa coureoent, si con li
riches s'il n'est du povre honnerés, et le bien et assisement
rainana de celui ki mal parole , et cil de grant linage de
celui ki est du petit, et ensi en toutes grandeces et excel-
lences. Et ceste ire u li cause del ire si engrange, quant
cis ki pau est prisiés u honnerés tient l'autre pour ami, u
pour tel ke de celui bien devroit rechevoir u ke celui ait
bien fait : et c'est pour ce ke U deshoneurs U sanle plus
grande quant cU ki plus sunt tessak de lui honnerer, mains
l'oïK^rent ; et ensi poons v«kr par ce ke dit est, ke eU
D'AMOim. 478
Asq«è« M eourotKMut les geta dtmt cU dèisqii^d 11 tiêndut ki
deveraent artre honneret et si ne le sub< tttie ; et li p(mN
quoi un se ootirece est li pwi prisiers Vil lor sanid t'oh lot*
face; Estre despit u pslu prlsiet edf pins grief qu'estr^ dotf
loi botos ; et savoir derons que tout malade, n porvi^e, tt
déikillatit^ u amant, u désirant, a cil ki sunt en quelconques
concupiscences u tristeces sunt plus apar eilliet à ireur ke
ne soient antre ; car kiconques est en passions, concupis*'
cenoes u tristeces désire et rieut aucune chose ; se dont en
oontresta au désirier droitement , on fera celui moleste et
i^rt une des manières de poi prisiers, si oome a esté dit i et
11 poi prisiers si est cause d'ire, si con celui ki aroit sôit, ki
droitement en ce sa volenté enpeecheroit de legier se moTe-
ment à ire : et ee nient droitement Teupeeche U en autre
chose li face moleste, tousjours ds ki est en paâslon u tris-*
tece de legier i tous se coureche et li sanle ke cAScuns li
faisoit ^ pour sen voloir à empeecUer^ Et maiement et très--
durement adont se courech-on quant pour le moleste u pôtir
le pau prisiei* par s«ilant cis ki est en passioii U Mstece
a u ataint le contraire de sen désirier. Car tout ensi coâ
biens désirés et nient espérés fait plus grant délit quaîlt on
Ta, ensi maus contraires au bien désiré fait plus grant tris*
teee ; et ensi poons Tâ'r par ce ke dit est, en quel tans, quele
heure, quele disposition et en quele eage les gens sunt i ire
plus disposet ; et c'est en ce tans et en celé eage , k'il suAt
plus tenut par leur passions. De le part celui ki pau pride
est en Tiriet ireors engrangie, quant li iriés tient celui poui*
ami u pour tel ke bien faire li devroit et à qui il a bien fait.
Car trop est encontre sen ententîon ki mesprisiés est de
criai ki prisier le devroit , si come amis doit faire ; et eil
* Yar : Cânl-ûn li/aU iàii. (Ms Cray.)
470 U ARS
c'on a bienfait ; selonc aussi les dioses sebnc lesqueles les
gens se coureeent, est fais engrangemens d'ire, jà soit-ce
chose ke les gens se courechent selonc toutes les choses
selonc lesqueles on lor fait despit et c*on pau les prise ; maie-
ment on se courouce à ciaus ki maudient et despitent es
choses et selonc ces choses ke les gens plus ayment et &is
èsqueles il metent lor estude, si con cil ki ayme à estre hon-
uerës en savoir» se courouche s'on en ce le despite : et aussi
en quelconques art aucuns vient estre honnerës , s*on en
celi le mesprise , il se courece. Et aussi cil ki biaus vient
sanler, quant on le desprise. De le part don mesprisiet est
ire engrangie ; jà soit-ce chose que les gens se courechent
quant mesprisiet u pau prisiet sunt en ce k'il aiment et en
ce ù il ont lor estude mis. Toutevoies engrangist li ire quant
par le despit cis ki est despis cuide k'en lui ne soit mie che
selonc quoi on le despite u en tout u en partie u k'il san-
lecent ensi as gens ki si despit le voient, dont on se cou-
rouce plus quant li despis est fais devant plenté de gens ke
seul à seul u devant poi et ke poi le sachent. Mais quant les
gens sevent bien vraiement en eaus estre che dont on les
moke et despite u poi prise, dont ne se courecent-il point u
petit, si con cis ki se set riche ne se courouche point s'on
le tient pour povre, ne li bien sages s'on le tient pour fol.
Et devons savoir quant aucuns vient estre honnerës en
aucune chose , il puet avenir ke tele chose par le despit
aucune fie ne demorra mie en celui cui on despite. Aucune
fie et sera selonc partie et selonc partie non ; si ke s'aucuns
voloit estre honnerës en grant plentë de gens avoir à cheval
après lui, par despit li poroit estre toute ostée ceste chose :
mais s'aucuns boins clers vient estre honnerës en aucune
clergie, et il soit despitës selonc celi u poi prisiës de tout,
cis despis n'ostera mie le chose , mais selonc partie , par
aventure, en tant ke les gens le poront tenir pour mains sage.
D'AMOUR. 477
CHAPITRE L.
Cis capitles moustre les ocoisonB plus espëciaoB ki engrangent ire.
Autres encore considérations et regars plus espëciaus
poons mètre pour savoir à quës gens on se courouce. Si
devons savoir ke selonc le conversation ko les gens ont
ensanle, est ire faite, quant les gens ki as autres ont con-
versation désirent c'en lor renge et face ce c*on soloit, si
ke s'on les soloit honnerer u avoir cure d'iaus, s*on ne fait
ariëre d*iaus ce c*on soloit , on se coureche ; et li porquoi
si est k'il quident par ce estre desprisiet, car se mains pri-
siet n'estoient, et ce feroit-on ore ke devant. Les gens aussi
courechent à ciaus ki ne rendent mie bienfait rechut u ki
ne rendent ywel ; et li pourquoi si est» car li conversations
humaine requiert ke cis ki bien a rechut ariëre bien face ;
et en ce c'en ne rent mie bienfait pour autre u c'en rent
meneur ke le rechut » on se tient pour despitë , en ce k'il
sanle ke cis ki ne rent bienfais, tient celui dont bien a
rechut de soi meneur. Car il sanle ke cis voelle ke cis le
serve par dette et sans nul autre guerredon. A chiaus aussi
nous courouchons ki selonc quelconque manière nous san-
lent de nous meneur, quant cil nos mesprisent; et li raisons
pourquoi si est, car il n'est mie covignable à desoustrains
lor sovrains despire ; dont li anchiien as jouenes se cou-
rechent et durement quant il se tienent d'iaus desprisiet.
As amis u ciaus c'en tient pour amis se courouche-on, quant
il ne dient mie bien u ne font à chiaus ; et adont très-dure-
47S Ll
ment quant il font le contraire, et quant aussi à lor besoins
li ami n'aiwent. On se courece aussi chiaus ki s^esjoïssent
et sont liât de lor maus et lor maises fortunes. Et maiement
à daus se courouche-on ki ens es bones fortunes sanloient
estre ami, car ce faire est signes d'anemistës et de despris.
A chiaus aussi se courech-on desqués il sanle ke force ne
fâchent se cil sont courouciet, pour laquel chose on se cou*
rouce à ciaus ki mal et grietë font, car tel ne font force se
cil sont courouciet u dolant, et sont aussi comme anesii.
On se coureche aussi à chiaus ki voient et oent mal dov
courechant u sentant u vëant, ne le contrestont s'il pueent;
car tel sanlent pau sage u anemi ; car s*il ami estoientt il
s'en dieuroient ; car propre est al ami k'il ti^gne le nud de
son ami si ke pour le sien meismes. Les gens muei se oou«
rechent à ciaus ki gros et grasces ne rendent don bien&it
ki lor est fais ; et c'est pour ce k'il sunt pau prisiet quant
covignable soit de rendre grasces et loenges, et bien dire i
celui d<mt on a les biens rechus. À ntokeurs et à gabemra
ki mokent et dient paroles, le contraire de ce k'da dai^it
enportM* segnefians» se courech-on, quant tele mokerie est
faite volentiers par avis et estude. A chiaus aussi se cou-
redi-on ki à plenté de gens bien font et on ne fait riens k
eelui ; et c'est pour ce k'il sanle celi k'il soit mesprisife kant
on fait si k'i tous bien, on lait lui bien i fsdre, aussi comme
il n'en fuist mie dignes et est eis si k'oubKës , quant on les
autres bienfait et nient à lui : dont il sanle c'en n'ait de kû
cure. Et pour çou suile-il ke oubliance s(»t signes de pei
prisier, car eeaus dont on a poi de cure et dé soii^ onbli^oi
legièrement. Et ne mie seulement les geins m courondient
à chiaus ki les mesprisent, mais aussi à chiaus qui lor aper-
temns mesprisent, lor amis et lor proïsmes. Et maiement
se courtch^Km à pau prisans quant cink manières de gens
D'AMOUR. 479
mespriseut : premiers se oourech-on à ciaus ki chiaus mes-
prisent lesquez an ayme et desquex on yieut estre bonne-
rett et ki chiaus aussi mespris^t ki de nous se merveillent ;
car cascuns se délite en estre esmervillables et desquex
nos volons ki de nous se merveiUent ; la quarte manière
quant on mesprise chiaus ki sunt à nous et quez noua avons
desous nous ; la cinkime quant on mesprise ciaus ki nous
eriement et ki nous ont en révérence. Dont selonc ces cink
manières de gens s*aucuns mesprise, on se courece plus ke
selonc autres. Et ce ke ci est dit d'ire a moût grant besoing
devant les juges et en plais, par quoi li parlans garge k'il
ne mueve le juge contre lui à ire ; et sache faire par quoi
li juges à ses aversaires se courouge, et moustrer sache par
quoi courrechier se doie, dont li juges par ire esmeûe ciaus
asquex courechiés est confunge. Et eu général et commu-
nément regarder devons que débonnairetés est prise selonc
le contraire d*ire. Car li contraires de ce ki fait ire, si fait
débonaireté ; et selonc ce k*à diverses gens par diverses
causes nous nos courechons, si con dit est, ensi par causes
à celés contraires, as gens aussi nos sommes débonaire.
Dont si ke nous nos courechons à ciaus ki despitent et
volontiers griëvent, ensi devenons u sommes débonaire à
ciaus ki se repentent et nient ne despitent , et nient volen-
tiers griëvent , u ont grevet u ki le moustrent : et de ce
vient ke nous sommes débonaire i chiaus ki se repentent
et reoonnoissent lor meffais ; car par ce sanle-il u k*tl ne
mefflrent mie vol^itiers u lor méfiait duremmt desprisent.
Dont on devient débonaire à chiaus ki en quelconques ma-
nière s'abaissent et humelient , et de ce a-on un signe de
chiens, k'encore abaient-il les gens, chiaus ki à eus s'ume-
lient, u chiaus ki se seent envis mordent. Ne vous coure-
chiés à home poissant par quoi par aventure ne chéés en
480 U ARS
ses mains ; n'aies content i home riche, par quoi al encon-
trer il ne vos face noyele brige; car ors et argens et
richeces, ont molt de gens destrois et les corages des rois
pervertis. Ne tenciës à home de legiëre langae, par quoi ne
metes en son feu trop de laigne ^ ; ne vos metës mie al
encontre du tenceur, par quoi il soit en agait de vos
paroles *. Ne respondës mie au fol selonc se folie ; respon-
dés au fol se castoïer le volés selonc se folie, par quoi il ne
quide en lui-meisme estre sages '. Ne tenciés à homme cou-
rechous ; n*alés mie avec le hardit en le forest ne en voie,
par quoi si mal ne revieuent sour vous, et ensanle vous ne
périssiës pu* se sotie, et sans 11 est si com niens ; et là ù il
n'a point d'aie est-on sovent à meschiés ^.
CHAPITRE LL
Cia capitles met le différence entre ire et haine.
Savoir devons k'entre ire et haine a moût grant diffé-
rence : haine est en le poissance désirant et ire en le cou-
rouchant ; si con deseure est dit, çou ki muet la poissance
désirant est biens u maus pris simplement, et çou ki muet
le courouchant est biens u maus en tant k*il a manière et
sanlant de chose greveuse et forte. Dont haine rewarde le
* EccH.f vm, 1-5.
« Ihid., 14.
* Prot.^t xïvi, 4, 5.
* Eccli. vin, 18, 19.
D*AMOUR. 481
mal simplement, selonc ce k'il est descovignables à çou qui
il malfait; par le natnrele enclinance et covenabletë que li
désirs a au bien est-il au mal haï contraire ; et ire regarde
le mal grevant, selonc ce k*il est fors et c*on quiert de ce
mal yengance ; et pour çou si cesse li ire, quant on se tient
à bien vengiet. Dont li vengiers ki proprement est ou dësi-
rier del ireus est li racine eu lequele li ireus puet estre
rapaisiës, et pour çou est ire mains maise ke haine, kar en
droite haine n'a riens enclos , ne racine par quoi ele doie
ciesser. Ire n'est mie par chose ki contraire li soit apaisie,
mais pour ce k'en li est enclos si con vengiers. Dont haine
est trop forte à rester, quant s'on rester le devoit, il coven-
roit que ce fust par son contraire ki est amours : pour ce
ke cascuns par nature sen propre bien et çou ke sanlant et
covenable li est désire, pour ce ke pour l'atainte de tés biens
la chose est sauvée ; si est de çou meus à ce bien ensi sim-
plement conneût par naturele enclinance. Et si longuement
c'en ce bien tient à soi covenable et cou dist-on amours, et
par celé meisme raison ke cis biens covenables est par
nature désirés, ensi est li maus à ce bien contraires, ki ce
bien destourbe, par nature fuis, et che fait haine ; et si lon-
guement comme ensi le tient pour contraire ne puet-il estre
fais naturales ne covenables. Dont tondis il muet le désir à
li fuir, et pour çou est haine si griés à rester, k'ele n'a
rachine ne humeur dont ele puist en amour u en carité fruc-
teflier : et pour ce ke li Sains Esperis est par amours u karité
segnefliés, si dist-on que li péchiés de haine est pechiés ou
Saint Esperit , liqûés pechiés ne sera pardonés ne en cest
siècle ne en autre, si con dist li Ewangiles ^ ; et c'est por
ce ke cis ki het n'a racine ne fondement, dont de le mort
* Bvang. S. Matth., xii, 32.
482 Lt ARS
de son eorftge puisse en amour u en caritë resusciter ; et
ensl con karitës est 11 plus grande entre les vertus, s'est
haine à li contraire U plus grans yisces ; et ce monstre bien
David, ki pour le malvais i confondre dist : c Se malvaistës
viegne jusk'à haine ^ » Et ensi con par amors u karité nos
somes Dieu et nos proïsmes pour Dieu et en Dieu amant,
et ensi faisons cou ke lois commande et le parfaisons, ensi
par haine, somes-nous toute droiture destruisant, kar kî
het, ne bien dire, ne bien faire, ne bien oïr ne puet de celui
k*il het ; mais en toutes choses li est tousdis contraires,
pour ce s'en fait bon garder, car cis visces est trop^ grans.
Ha ! morteles gens , con vos soiiés mortel , comment vos
dechevës, si ke vostre haine est nient mortele ! Prisés ke
vos mal devant vous muirent, par quoi perduranlement par
iaus ne morés. Et ensi comme aucune amours est dite mal-
vaise, ensi puet li haine à ce mal iestre boine ; car ensi c*on
doit vrai bien amer, ensi doit-on vrai mal haïr et tele haine
fait à loer ; mais quant nos blasmons haine, c'est selonc con
k'aucun hëent le bien Dieu u lor proïsmes, par cou k'il lor
sanle k'il lor soient contraire à aucun de lor biens ; et cele
haine fait à blasmer et à fuir.
* Ps,, XXXV, 3.
D'AMOUR. 483
CHAPITRE LU.
Cis cftpitlet détermine d*ane vierta ki pnet estre nommée afablitë,
ce est à dire délitables paroles ^.
Dte ore dn avant, puiske parlet avons des vertus ki snnt
et regardent les choses de defors, après parlons de celes ki
sont selonc les oevres humaines, si corne en compaignie de
vivre ensanle. Et con ces œvres soient les unes en parler
oiertainement et les autres en juer, et celes en parler cier-
tainement puissent estre en deus manières , u selonc ce ke
cil ki ensi vivent ensanle, parolent de choses ki tournent à
d^lit et à déduit, et qui quièrent le dëduit en paroles , u
selono œ ki parolent de vérité , si parlons ore premiers des
paroles ki sunt par déduit et soulas. Et premiers si enqué-
rons des visoes pour mieus savoir le nature dou moiien.
Selonc ce que les gens ont compaignie et vivent ensanle est
une manière de sourhabondance en paroles et eus es choses
dont il ont communément hantise, laquele sourhabundance
est en çou k'aucuns toutes ses paroles dist à déduire les
autres et pour déliter ; et lui-meismes tousdis délitable se
rent. Et en nule chose ne contredist ciaus avec lesqués il
vit ; pour k'il ne les face tristes, quidans k*il coviegne avoec
toutes gens tousdis vivre sans çou k'il n'aient tristece ; et
si fait puent estre apielet plaisant, c'est-à-dire k'il plaisent
en conversation et en demorer avec aus. Li contraires à
• Aristots, Uw". à Nteùm.^ ÎV, vi, 1-6.
484 U ARS
cesti-ciy si est cis ki n'entent à nule rien fors i courouchier
ses compaignoDS par parole et contredire cou k'ii ont dit et
lor fais. Ne en nule riens il ne quièrent lor compaignons à
déduire, mais tristece tousjours à faire, et chi-K^i sunt apie-
let tencheur u discordant. Et puisk'il a en paroles soura-
bondance et dëfaute, ki sunt visce, il i a aussi moiien ki a
loer fait, selonc ce k*aucuns rechoit paroles et fais de ses
compaignons, avec lesquës il repaire, et il les refuse selonc
ce qu'il doit, en tel manière k'il loe çou ki fait à loer, et il
aussi dist et fait choses loables, selonc ce ke eles afiërent.
Gis moiiens aussi comme un granment d'autre n'a mie
propre non ; mais c'est aussi comme une manière d'amistë,
car chi-cis si a sanlance as amis. Car il se rent compai-
gnaules et délitables à ciaus avec lesqués il demeure ; laquele
chose est li plus propre œvre d'amistë, maiement honeste.
Et n'est mie cis abis d'amistë, car amistës si est une pas-
sions de sensible appétit. Bien savés k'amistés si est faite
par un estendement et un aovrement à la chose amëe, ke
fait une manière de soufrance ; mais cis habis n'est mie
passions, car il n'est point amis à ciaus avec lesqués il vit
ensi délitablement, mais pour l'abit k'il a tel, con de prendre
en délit et fais et dis çou que li autre font et dient, yit-il
ensi délitablement avec ciaus qui compaignie il ante. Tout
aussi con li larghes ki donne as amis et as estraignes et à
chiaus que il ne connoist et k'il connoist, selonc le nature
de son abit; mais li amis done à son ami pour le raison de
ce c'en doit bien faire à son ami. Ensi cis ki a cest abit
n'est mie afflis à amer ciaus qui paroles il reçoit si comme
il covient et les fais. Et si est aussi sans délit u en pau,
tant comme est en lui ; jà soit-ce chose k'il voelle que li
autre se délitent en ses paroles et ke les leur rechoive si
con délitables, pour ce k'il les yieut avoir en délit et sans
D*AMOUR. 485
tristece.Ettes abis n'a mie propre non, mais ciski Tapuet
estre dis délitables en paroles.
CHAPITRE LUI.
Cis capitles détermine des propriétés de ceste virtut *.
En cest habit u en celui ki Ta, poons trover cink pro-
priétés. La première si est ke génërâlment et communément
chis se maintient de paroles entre les gens avec lesqués
il repaire, selonc ce c*on doit et k'il covient; l'autre si est
k'il veut si avec aus vivre, par quoi il aient délit u il soient
sans tristece : la tierce si est c*aucune fie cis ki a ceste
vertu lait à déliter ciaus avec lesqués il demeure , et c'est
en deus manières : l'une si est pour li, ensi ke se ce li seroit
honteuse chose de parler vilaines paroles ke toutevoies li
compaignon croient volentiers ; et aussi se ce li estoit gre-
vable, ensi ke s'aucuns parlast en se grevance. L'autre
manière puet estre prise par regart à ceaus avec cui on vit;
aussi con se cil faisoient aucune grande deshonnesté u par-
laissent trop deshonestement si k'il n'afrist mie à lor estât,
u desisent choses moult grevables et par ce cis ki ceste
vertus aroit le contre desist , une petite tristece lor porroit
et deveroit et doit cis bien faire. Li autres si est que cis
vertueus en autre manière parole as grans signours et à
moiiens u petites gens, et as amis, et as privés et as
estranges, et à cascun parole selonc ce k'il est avenant. Li
cinkime propriétés si est ke cis aucune fie, si fait tristece
* Amstotb, Mot. à Nicom.y IV, vi, 7-9.
u ABl D'AHOUft. — I. 51
un petit c«Iui avec cm il a coiiTer»atkia, quant U regarde
k' après il pora par ce avoir plus grant délit ; ensi k'il blaa-
meroit aucunes paroles u fais deshouestes, pour ce k'^rës
il en pust avoir plus grant honeur et profit. Et tei est cis
abis et li moiiens de ceste vertu, lequel encor n'ait-ele bien
propre non, porietnes nomer afabilit^, et celui ki l'a affable.
Cil ki en paroles se voelent rendre détîtable, mokeries dire
ne doient, ki soient en aucun diffamant, ne dont on courou-
chier se puist, car cil suut à kierke à ceaus avec lesqués
il demeurent et de legîer haïr sa font. Et cis ki sourhaboode
en délitant en toutes choses, se pour autre chose ne le fait,
fors pour délit, cis puet estre apielés plaisans. Et s'il pour
autres choses le fait, si con pour avoir à aquerre u aucune
chose qui à proufit apertiegne, cis est dis blandissîeres : et
cis ki tous les fait tristes, est, si cou deseure est dit, apielés
tenchieres. Et ces deus extrémités, pour ce ke li moiiens
n'est mie bien par propre non couneiis, sanlent avoir oppo-
sition ensanle ; et toutevoîes saule li visces defaillans pires
ke li sourhabondans , par quoi au moiien est plus con-
traires.
CHAPITRE LIV.
Cil upitlM ditermine de vraietet et dn tûcm contraires *.
Selonc ce ke desenre est dit, k'en conversation de paroles
]jooit-on entendre deus manières ; et en l'une moustret
avcQB qu'il i a sourhahundance, moiien et défaillance; or
parlons del autre ki est selonc ce ke les geus en le compai-
gnie de ciaus avec lesqués il ont conversation se main-
' Abistotb, Mot. à Nicom., FV, vu, 1-9.
D'AMOUR. 487
tienent faussement u vraiement en paroles u en fais. Et de
ceste vertu est bien mestiers c'on parole. Car ele a moût
grant mestier en le vie humaine. Li visces qui est sourha-
bundans à la vertut dont à parler entendons, si est apelëe
vantise et cis ki l'a vanteres. Ghis ci si est en ce k*il faint
en paroles u en fais aucunes choses glorieuses et loïables
et honnorables, ki ne sunt mie ensi comme il les fait enten-
dant ; et ce puet estre en deus manières : l'une pour ce k'il
faint aucunes choses qui ne sunt mie ; l'autre pour cou s' au-
cune chose est, si le faint-il plus grande k'ele soit. Gis ki
est ou visce défaillant si puet estre dis menteres, fengieres,
et cis est aussi en deus manières : l'une pour ce k'il noiece
d'onneur u de gloire u de loenge ki en lui u en autrui est.
u por ce ke ce k'en est, il le dit meneur k'il ne soit. Et cis
ki ce moïen a puet estre només vrais. Et c'est cis ki ce k'il
est de lui et en lui reconnoist ne point ne le noie ; et ensi ce
k'il dist de bouche de lui, il le conferme par œvres en tel
manière ke les œvres des paroles ne se descordent point.
Dont nos poons dire ke vérités en paroles si est quant les
paroles des choses dont on parole ne sont point descordans
et ensi est ens es choses et d'eles comme on en parole. Ces
œvres si pueent estre faites pour deus choses : l'une pour
aucune autre chose ke pour li-meismes; ensi con s'aucuns
noioit k'il ne fust mie teus comme il seroit pour paour u
doutance : une autre manière, nient pour autre chose il ne
noie, fors pour ce k'il se délite en teles mençoignes à dire
et plus li plaisent que li voir ; et c'est propre et apiertient
al abit selonc lequel il œvre. Gar cascuns selonc ce k'il est
et son abit, il œvre et dist, et sa vie selonc ce maine. Par
Tusage ke les gens maineut les connoist-on et li encontres
dou visage dou sage le fait connoistre. Li aournemens dou
cors, la risée de dens et li aler des gens avec lor parler font
488 LI ARS
soTent d'iaus signes ^ Ore en ces ki dit snnt, mençoigne si
est selonc li malvaise et fait à fuir et à blasmer, et voirs,
vérités est bonne et fait à loer et à poursivir. Pour ce sont
fait li signe et lî parole trovée, k'ele représentacion face des
choses selonc ce ke eles sunt ; et pour ce se uns hom repré-
sente les choses par mençoigne autrement k'eles ne soient,
il n'œvre mie selonc droit ordene. Mais ki voir dist, il œvrc
selonc droite ordene. Dont chose manifeste si est ke cis ki
voir dist tient le moiien ; car il senefie le chose selonc ce
k'ele est. Dont vérités si est en une yweleté ki est moiiens
entre grant et petit. Et cis ki nient voir dist, il est en
extrémitet, car u il sourhabonde en ce k'il dist plus k*il ne
soit u il défaut en ce k*il dist mains k'il ne soit ; par quoi il
apert ke tôt doi font à blasmer, mais plus li vanteres , car
il se départ plus de vérité. Disons dont de ce moiien et dou
véritable. Ne n'entendons mie à parler dou véritable, selonc
ce c'aucuns dist véritet en justice ne en quelconques chose
ki à justice apertiegne : car ce apertient à déterminer ci-
après, là ù on parlera de justice, comment on i doit voir
dire et comment on i ment. Mais ci entendons à parler
selonc ce k'aucuns a par abit manière de dire véritet et ce
moustrer par œvres et ens es choses ki à justice n'apier-
tienent et fors de justice. Ensi con de le vertut dont main-
tenant devant avons parlet, ke cis ki l'a ne vit mie en com-
paignie délitablement pour amour k'il ait à chiaus avec les-
qués il vit, mais sans plus selonc le manière del abit ki à
che le muet : ensi chis voir disans ne dist mie voir pour
justice ne par droiture, mais par la manière et l'abilité k'il
a à voir dire. Et cis s'amesure en dis et en fais, ensivant
sourhabondance et défaute : ces entendes entérinement,. et
* EccH., XIX, 2()-27.
D*ÂMOUR. 489
grasce bonne vous venra. 0 jouenes , parole à pênes en te
querelle et se deus fies on te demande, ta bouche ait bone
response *. Il sunt aucun ki trop apareilliement à parler
commencent, puis sans frain et sans droit ordene se déii-
nent, et sunt aucun ki tart à parler commencent, mais une
fois commenchant, manière de parler garder ne sevent.
Dont nécessaire est ke ne mie sans plus nos regardons ce
ke nos commençons , mais aussi par quele discrétion nous
le parfurnirons. Pour ce ke cis ki en ces paroles crient à
estre repris , premiers doit bien examiner ce k'il doit dire :
par quoi entre le cuer et le langue soit uns droiturier juges
soutivement pensans, se li cuers droituriëres paroles offre,
ke li langue puist mètre avant ou jugement des oïans. Cis
voir disans ayme vérité et voir dis, et es choses là ù gaires
de force n*a, si dist voir u mençoignes, ensi comme es
choses ki grever ne pueent. Et aussi ens es choses là ù li
voirs dire porroit porter preut u damage, dist aussi voir, si
con cis ki a horreur u ascre de mentir, si con de choses
vilaine, et ne le lait mie sans plus pour le grevance d'au-
trui, mais pour le mal et le déshoneste ki est ou dire men-
ceigne. Li voir disans desdaigne failir de raison par men-
çoigne, ne mie por ce, se mentir vient, il ne sace, mais pour
l'amour de vérité, il desdaigne fans à dire : de tout droitu-
rier estât se départ , ki en paroles mençoignables grevans
s*acoustume. Et cis voir disans si fait à loer. Et con fort
soit tousjours le droite véritet ataindre s*il avieut k*il
décline don moiien, il ayme mieus à décliner ou mains k*ou
plus, par quoi il die mains de lui k'il n'i ait^ ke ce k*ii plus
desist : et ce sanle plus grant sens et plus raisnable chose,
pour ce ke les gens ki sourhabondent en parlant d*iaus sunt
aucune fie chergable à ciaus avec lesqués il demeurent : car
^ Eccli.t xxxn, 9-11.
490 LI ÀRS
par ce sanlent-il à chiaus avec lesqués il mainent, k'il les
Yoelent sormonter et ce ne vient nus d*aatrai Yolentiers.
CHAPITRE LV.
Gis oapitlM détermine des Tiscet contrtÎFM à.vndeta.
Des vifices poons ci après parler, dont il avient k^ancuns
ki se vante et dist autres choses de Ini-meismes qui mie ne
sunt ensi , u il les dist plus grandes k*eles ne soient, nient
pour autre chose, fors pour ce k'il se délite en teles men-
çoignes à dire ; et cis a sanlance de malvaistet, pour ce k'il
des mençoignes s'esjoïst. Car ce vient de malvaise orde-
nance de son corage et toutevoies cis n'est mie dou tout
m al vais; car en ce il n'entent nul malisce et nul mal à
nului, fors que délit, k'il en ces mençoignes a dou dire, et
tel nomm'-on menteur. Les meurs des gens mentans sont
sans honeur et lor confusions est sans départir avec ans ;
li sages véritables en ses paroles se fait connoistre et s'est
plaisans à grans signeurs ^ En une autre manière se vantent
aucun pour gloire et pour honour c'on lor éeuïc et qu'il
quierent, et cil ne font mie trop à blasmer, pour ce ke
gloire et honeurs ont une affinité as choses honestes , pour
lesqueles aucun sunt loet et honneret ; dont ce k'il mentent,
c'est pour aucun sanlant de bien k'il voelent c'on tiegne
d'aus, et ensi a lor vantise comme un rain de bien : car il
voelent c'on tant tiegne de bien d'eaus k'il soient honneret;
dont il se vantent de ces biens pour ce k'il voelent estre
honneret. La tierce manière de vanter si est quant aucuns
se vante pour aucun prouflt k'il bée à aquerre par celé van-
■• Bcdi., XX, 28-29.
D'AMOUR. 491
tise, et ceste si est pire , car pour menre bien on i ment.
De quoi vantise n'est mie de ce k*aucuns a en lui u n'a mie
ce dont il se puet vanter ; mais en ce est vantise c' aucuns
eslist à dire plus de lui k'il n'en soit u ce ki n'est mie. Car
Yanteres si est nommés selonc Tabit ke tele élection ensiut,
ensi c'en dist de cascun menteur c'en tient pour menteur,
pour ce k'il eslist mençoignes à dire u pour ce k'il s'esjoïst
de mençoigne , u por ce k'il ment pour désir de gloire et
d'onnour et de proufit. Dont manifeste cose si est ke cis ki
pour délit et déduit se vante et en ce s'esjoïst, il se faint de
toutes choses, ne fait force desqueles ; et cil ki se vantent
pour honeur et pour loenge, il se faindent en choses ki
sanlent honnerables et loables, ensi con sunt les vertueuses
œvres : ki pour loenge u gloire se vante, il amenuise le
secret de se conscience. Li autre, ki se vantent pour avoir
à aquerre, se faindent ens es choses dont aucun se délitent,
autrement ne gaigneroient-il nient : et ce gardent, et
avisent bien cil ki ensi se vantent, ke ce dont il se vantent
est tel ke cil devant lesqueus il se vantent ne s'en apier-
choivent point \ encor soit-ce mençoigne ; ensi ke lor men-
çoigne ne puet mie estre bien apiertementprovée. Ensi con
11 âsiciens, pour ce ke cascuns désire santé, ne puet mie le
mençoigne legiërement estre seûte. Et tele vantise ki est
pour honeur si puet estre dite vaine gloire et cis vains glo-
rieus ki désire à aparoir en le bouche des gens par loenge,
encor ne soit-il dignes, dont il dist tex choses de lui et autres
monstre par fais ki en lui ne sont mie '. Gloire si est li
bone renomée ki ceurt des gens par le monde ; gloire deffent
* Var : Ke ee dont il se vantent^ cil asqvès U se vantent ne s'en
aperchcivent point. (Ma Croy.)
* Depuis le commencement de ce chapitre, Tautear traduit Aristotb»
Mot. à Nicom.^ IV, vu, 1-13.
4M U ARS
par quoi cis ne soit mors ki est dignes de loenge; hcmne
renommée en ténèbres a se resplendissence. Ponr ceste
vaine gloire dist li ewangiles ^ k'il estoient dis virgenes,
les cink sages et les cink * foies ; les sages prisent oile en
lor lampes et les foies non ; et cestes dévoient aler à unes
nueces. Ensi con li espous demoroit à venir, les sotes virges
disent as sages : « Donés-nous de vostre oile, car nos lampes
estindent. » Lesqueles respondirent : « Par aventure pour
cou k'il ne poroit soufire à vos et à nons, aies à vendeurs
et s'en acatés. s> Ensi k'eles en alërent por acater, li espeus
vint, et icelles ki apareillies estoient entrèrent olui et li
huis fu clos ; et quant celés vinrent d'acater, elles n'i peu-
rent entrer. Les nueces, c'est li espousaille ke li bonne ame
fait à Dieu au jour du trespas du cors ; li lampes ses bonnes
œvres ; li oiles li grasce ki par ces boimes œvres et en inten-
tion de Dieu aquiert. Celés ki point d'oile n'orent en lor
lampes, senefient ciaus ke encore facent-il bonnes œvres,
si ne le font-il mie pour le bonté ki est en l'œvre, mais u
pour honeur u vaine glore ; et cist vont quérir l'oile et le
grasce à vendeurs, ki les bonnes œvres n'ont ouvrées fors
pour le vaine gloire de le loenge des gens, liquele est à
vendre ; et cis oiles plus ne dure k'en cest monde ; et pour
cou les cink foies virges ki point n'orent d'oile ne de grasce
divine de vertu ne de raison , ne peûrent entrer as nueces
avec celé noble compaignie, ki de vraie grasce et vier-
tueuses œvres estoit raemplie. Ceste vaine gloire fuir
devons ; car sovent quant li loenge humaine le bonne œvre
acompaigne, le corage del ovrant mue, laquele loenge encor
ne fust-ele désirée u seûe, toutes voies offerte fait délit '.
* Ev, S. Matth, XXV, 1-10.
• Var : Cieunc. (Ms. Croy.)
' Pour ce qni snit , jn8qn*à U reprise du texte d*ARiSTOTB , cfr.
S. Thomas, Somme théol.^ 2« s., 2* p. qq. cxxxii et cxx.
D'AMOUR. 493
Et de cesrte vaine gloire naissent sept maises brankes,
selonc les propriétés ki en li sont, pour ce ke cis ki a vaine
gloire ne vient sanler desoustrain à nului ; il n*est mie
obéissans à cians asqués il doit obéir, dont il refuse obé-
dience. Et pour çou k'il vieut aparoir estre sovrains, si
vieut-il par paroles vaincre , dont il devient tenchieres ; et
pour ce qu'il vieut estre loés, si est vanteres en tous les
biens pour lesqués on loe les gens, soient cil bien de vertut
u bien de fortune, si con richeces, gentilleces, poissances
u tex choses. La quarte branche si est ypocrisie, quant les
gens se faindent en lor fais autre qu'il ne soient, pour çou
k'en aucune manière de gens soient loet. Li cinkime si est
pertinance, c'est-à-dire propre sens, en defiendant ses mef-
fais et dis, par ce c'en ne voie u perchoive ke cis ait erre.
Li sisime, discorde, ki encontre toutes paroles prent le con-
traire par vaine gloire et aparoir en loenge. Li septime est
présumptions de noveles choses, par lesqueles aucuns dist
ou contrueve chose nouvelle pour estre loés. Entre loenge,
gloire et révérence et honeur, a différence. Loenge est
quant on dist bien d'aucun en tiesmoignage d'aucune excel-
lence ki en li doit estre : gloire est li biens et li solas ke
les gens ont de le loange et de le boine renomée ki d'iaus
keurt par le monde. Révérence est une manière d'obéis-
sance, par une manière de cremeur u de doutance, et se
sieut-on faire as signeurs, soient boin u malvais : honeurs
est moustrance de révérence u d'obéissance , en tiesmoi-
gnage d'excellence, maiement de vertut, c'est à-dire que
celui proprement honeure-on, qui on fait obéissance, pour
le vertu ki en li est u estre i doit. Et encore soit en orguel
u en vaine gloire appétis de propre excellence, si a il entre
ces deus différence. Car li orguiileus si apert à soi-meisme
estre grans de soi meismes. Cis ki a vaine gloire, désire à
494 LI ARS
aparoir en le bouche de gens par loenge defors. Li faintres^
ki est ou visée défaillant, ki se fait et mains dist de lui k'il
n*en soit, si est plus gracieus en compaignie que li yanteres,
oar il sanle k*il ne dist mie ces choses pour conquest k'il
bée à avoir ; mais il sanle k'il li face pour cremeur de ce
k*il ne cheïst en orguel, s*il se met plus bas k*il ne devroit;
et en ce li faut sens, quant au moïen adrecier ne set. Et à
tel visce est molt sanlans jpocrisie. Tous faingnieres en ce
ke véritables u droituriers désire à aparoir, de tout en tout
ne se moustre mie estre nés u bons. Car quant aucun par
jpocrisie entreprent par sanlant aucune vertut, covertement
soi-meisme as visces se semont. Dont on sovent s'esmer-
veille quant cis ki de tant de vertus sanle estre plains, de
tant de maises œvres est cunchiiés ; mes n'est mie merveille,
quant par le biauté de le couleur de vertu fainte ki dehors
apert, li noiretés de visces, ki dedens enclose est, soit en
aucune manière coverte. Tout ypocrite, quant par le netetet
dechaesté s'esliève, sovent par l'ordure d'avarisce s'enorde;
souvent quant par le vertu de largece biaus apert , par les
ordures de luxure est cunchiiés ; souvent quant par le biauté
de chaesté et de largece est vestis ensi con por l'amour de
justice, de le durté de cruauté est oscurcis : sovent de lar-
gece, de chaesté, de pité par bel regars est aournés, mes
entremellée Foscurté d'orguel est conneiis. Tout ypocrite,
pour ce ke le vie des bons est faignans et resanlans, le
loenge de bons et justes à soi atrait, et autrui est ce k'ensi
toit. Molt de gent quièrent avoir vertus, mais le labeur des
vertus il fuient. Estre humle voelent, mais ne mie sans
despit ; estre content de lor propres choses, mais sans néces-
sité ; estre chaste il voelent, mes ke ce soit sans amagris-
* Var : Faiçnières, (Mi. Croy.)
D'AMOUR. 4M
sèment de oors; estre patient, mais sans tençon estre ne
Yoelent. Aucun a sa cbar de luxure refrénée, mais encor
as^ pensée n*a mie d*avarisse rostée ; uns autres le caurre
d'avarisse a vencue, mais encore le force de luxure n*a
desous mise ; uns autres le rébellion de patience a abatue,
, mes le vaine gloire n*a mie vencue ; cist ypocrite u faigneur
moult menachent de contrester as visces, et quant il se
hontient d'emplir ce k'il dient, desous le fais d'un autre
visée sunt rapelé, et ensi vaincu par un autre visce suefrent
ce ke plainement quidoient avoir venou. De mal vais ypo-
crites et faigneurs , les sentes de lor voies sunt molt envo-
lepées ; car s'ensi comme vencue une mauaisté il estent, lor
pies toutevoies, l'autre régnant en celi meisme qu'il qui-
doient avoir vencue retrébuchent. Moût de gent se faignent
d'iestre u de resanler ce k'il ne sont mie, dont li œvre de
le vertu d'aucun autre fait connissaule le corage : car ki pour
religieus se tient et se langhe ne rafrëne, de celui est vaine
li religions. Et sachiés k'en le langhe trës-durement se fait
li ypocrites connoistre ; car ki auques en fais ou en dis le
point, maisement tenir se puet ke se langhe à nient orde-
nées paroles ne laissent. De quoi on raconte d'un mestre
ki pour philosophes voloit estre tenus, k'uns dist k'il pro-
veroit s'il estoit philosophes : si le comencha à laidengier
por vir s'il poroit soufrir : car philosophes doit estre sou-
frans. Cis soufri et puis dist : « Or pues-tu savoir que je
sui philosophes. » — « Voire, âst li autres, se tu te fuisses
teus. » Cis comment ke se faindist, se langhe ne pot rafre-
ner. Ki d'un visce apiert se monstre, souffissaument donne
à entendre k'en autres vertus n'est mie parfais. Souvent
m
avient quant li face d'aucun est par abstinence paile, li vie
de celui est loée. Lues vient vaine gloire en le pensée dou
junant avec paroles hauteines et ensi cis maus covers le
496 LI ARS
bien apert estaint. ' Cis visces de faintise ayient en pln-
seurs manières, quant aucuns noie fort aucunes choses ki a
honeur et gloire apertienent. Ensi con Socrates ki estoit
trop boins clers et disoit k'il ne savoit riens. Aucun aussi
se Yoelent moustrer en petites choses et apiertes et con-
neûs, ki ne faignent point d*iaus plus grant chose k'il n'en
soit. Et tes eifés et œuvres si sanle aucune fie vantise et
Tpocrisie, si que quant uns grans sires viest dras de buriel
u tes ki n'apartienent pas à son estât ; et en che U sanle
k'il plus soit essauchiés, quant bien le puet amender. Aucun
si sunt ki moïenement usent de ce visce ; car de tout il ne
noient mies les glorieuses et honorables choses, ne il ne
prendent mie aussi trop basses choses, et de ce yisce usent
en choses ki ne sunt mie manifestes et tel sanlent estre
plus gracieus, si con dit est; et plus est contraire au voir
disant li vantères ke faintëres, car il est pires ; si con dit
est, li pires visces est tousjours à le vertu plus contraire.
CHAPITRE LVI.
Gif capities détermine d*une vertut ki tient le moiien en jeui et
en gas pour gens faire rire et des vices contraires *.
Apres ce ke parlet avons des vertus ki sunt en compai-
gnie des gens selonc certaines paroles, or parlons de celé
ki est en .gieus et en gas. Et premiers si devons regarder
* Reprise de la traduction d' Aristotb, Mot. à Nicam.^ IV, vu, 1 4-17.
» Aristote, Mot» à Nicom.^ IV, viii, 1-3.
D'AMOUR. 497
que selonc ce ke simplement est maus ne ne puet avoir rai-
son de bien, ne puet estre vertus. Se dont jeu u gas ne
pueent avoir nule raison de bien , selonc les jeus ne poroit
avoir vertu. Or a aucune raisons de bien en jeus en tant
k'il sunt utle et proufitable à le vie humaine. Car ensi corne
uns homs ki labeure de cors désire et a mestier de repos,
pour les membres travilliës reposer, car cis ki n'a repos ne
puet longhement durer, ensi les gens qui corage sunt par
pensées travilliet ont de repos mestier, lequel il aquiërent
par jeuer et gas en paroles. Et con jeu et gas soient repos
des corages ki sovent sunt travilliet par l'ententive pensée
k'il covient sovent avoir en le vie humaine, il covient k'en
jeus ait aucune raison de bien utle et proufitable; dont il
s'ensieut k'en jeus puet estre une covenable parole de gens
ensamble, en tel manière ke li uns die et oïe, ce k'il affiert
à dire et à oiir et selonc ce k'il doit. Et grant différence a
entre dire et oïr ; car molt de gent covenablement et hon-
nerablement oïent tels choses ki seroient descovenables et
honteuses à dire ; et en tous lieus, là ù il a différence des
choses k'il covient par raison et de celés k'il ne covient, en
teles puet-on trover sourhabundance, moiien et défaute.
Dont puisk'en geus on puet ce trover, selonc geus pora dont
estre moiiens, sourhabundance et défaute, dont les extré-
mités sunt visce et li moiien vertus. Li visces ki est sour-
habundans en geus est cis là ù on quiert tousjours comment
on face les gens rire. Et cil ki de tel visce sunt entecchiet
aiment mieus à dire risée dont il puissent faire rire les
gens, et plus s'en painent k'il ne facent de dire paroles
bonnes et honestes. Et tés trueve-on ki phis volentiers
dient paroles déshonestes et ki aucun de le compaignie
puissent courrechier, k'il ne facent les autres rire. Et cil
ki sunt défaillant sunt cil ki nule chose ne dient dont on
496 U ARd
puist rire ; et se coarouchent sans raison à ciaus qui lor
dient ; et ciaus puet-on apeler aigres et durs , si con ciaus
ki ne pueent estre amolliiet par délit de jeu. Cis ki tient le
moiien est vertueus, ki moiienement se maintient en ces
geus, k'il ne dist trop de risëes, et bien les ot quant il affiert
et ensi c*on doit.
CHAPITRE LVII.
Qia capitlM prueve que li hftbis dont on a ptrlé devut
•piertient aa meurs ^.
Et que li movement selonc lesquex les gens sourha-
bundent u défaillent u le moiien tienent , soient en gieus et
apiertienent as meurs et as vertus u visces, apert, quant
tout autresi con 11 movement de defors de cors font oon-
nissables les dispositions du cors par dedens, ensi con li
mains tranlans fait connissance de le maladie et de le dis-
position du cors, ensi par les vertus des gens de defors, si
connoist-on les manières et les meurs de dedens ; si ke cis
ki volentiers et sovent rit, est molt volontiers fol. Li fols
en ses risées essauce se vois, li sages à paines coiement
rira '. Sovent avient aussi ke cis ki en ces jeus sourhabonde,
c'en le tient pour viertueus, le moiien gardant ; et c'est pour
ce ke li pluiseur se délitent plus k'il ne doient ens es jeus,
dont sovent on prise ciaus ki trop en font et tient-on por
• Aristotb, Mot, à Nicam.f IV, viii, 3-12.
« BccU.j XXI, 23.
D*AMOUR. 409
Tiertneus, pour ce k'il sunt gracieus, à ciaus kî ensi volen-
tiers jeuent. Et à celui ki tient le moiien et l'abit a de le
Tertut, apertient à dire et à oiir, et ne mie trop parler
paroles ki afiSërent à home rassis et franc de corage et
délivre de sierves passions. Trop à parler n*est mie sens;
dont miens vaut que les oreilles deÉ gens soient désirant
de paroles oïr que eles soient de gengles saoulées. Les
oreilles saoulées li corages est saoulés et de là en avant
voit-on envis le parlant. Or en tous liens là ù on puet tro-
ver aucune chose faite covenablement , celé apiertient à
vertut. Et il avient k'en geus on dist et ot aucunes choses
covignables et afiërans, par quoi celes apertenront à vertut.
Et ce puet-on moustrer par le diverse manière des jeus.
Car li jeus des gens rassises et frans de corage, ki de lor
propre volenté entendent bien à faire, est autres que de
ciaus cui corage sunt serf et de viles œvres. Et autre si sunt
li jeu autre de chiaus ki estruit' sunt et apris comment il
doivent jeuwer, et de chiaus ki nient ne sunt estruit ; dont
il apert bien ke ens ou moiien habit de ceste viertut apier-
tient à dire et à oiir ens es jeus toutes choses honestes et
covenables et tés jeus jeuer dont on solas puist avoir sans
autrui grevance. Car il a molt grant différence al honestet
de gens à dire ens es jeus honestes u vilaines paroles. Et
kiconques tient ce moiien pour ce ke che ke li uns aime het
li autres, par aventure ne l'ayme mie u het, si dist-il volen-
tiers et gabe et jeue de ce k'il quide, que cil oient volentiers
et fâchent pour iaus à déduire et à déliter, sauve toute hon-
nesté ; car ce c*on volentiers ot, fait-on sovent quant on en
vient en ayse et de ce c*on fait volentiers se déduist-on
sovent quant on en ot parler. Dont au déduit de paroles
puet-on auques connoistre qués choses les gens font volen-
tiers ; si con cil ki volentiers parolent de rikes sunt volen*
500 LI ARS
tiers tenant et aver, et ensi d'autres. Et ne mie tontes risées
tt gas il dist ; car aucune fie li gas et les risées sunt aussi
con tendions. Quant on dist aucune risée dont les gens
sunt diffamet u pueent estre, si se courechent et si tait
gabois sunt deifendut. Il sunt aussi aucun ki mie ne sunt
defiendut, ains affiert à dire pour les gens déduire et sola-
tier, u pour çou k*il s*enmieudrent en aucuns fais. Car
aucune fie puet-on gaber à celui ; mais ke cis gas ne soit
en lui diffamant, qu*il s'amende pour le gabois c*on a de lui
fait. Dont cis ki ce moiien a, tient et veut en ses jeus iestre
gracieus et en ses gaberies et en ses risées, il est loiieus à
lui-meismes, car de se propre volente et élection il eslîst à
dire et à oiir che ke lois et drois et raison ensegne c'en doit
dire et oiir, et lait ce k'ele commande à laissier : et teus
est li vertueus selonc ceste rertut. Et ce ke n'afiert à faire
sachiés ciertainement ce n'est mie honeste à dire. Vostre
parole, ki voisine est as meurs, devés commander honestes
choses. Et li sourhabundans si dist et prent toutes les risées
et les jeus et les gas là ù il puet, soit chose grevable u chose
aidans, chose honteuse u honeste; force n'i fait, mais k'il
puist faire les gens rire. Et moult sovent pour faire rire
dient paroles si vilaines et déshonestes, ki n'afi*erroient néis
encore à nul sage homme vertueus à oiir. Et de teus gens
i a deus manières : car aucun si dient ces risées et ces gas
pour les gens à confondre et vergoigne faire : et li autres
le fait pour risée faire et n'i entent fors que rire et le solas
dou rire. Et de ces deus manières, est li première li pire.
Et tel gent si font à eskiver ; car malvaises paroles cor-
rompent les bonnes meurs. Et cis ki défaillans est, si est
cis ki nule risée ne gas ne dist ne ne fait, ains li desplaist
ce k'il en voit. Et en ce n'est-il mie vertueus, ki de tout en
touteskive le jeu; car c'est ensi con repos nécessaires à le
D'AMOUR. 601
-vie humaine. Et ensi, selonc ce ke dit est, nos avons trois
yertos en le vie humaine, lesqueles sunt selonc la conver*
sation et le vivre ensanle en paroles et œvres. Et si ont
différence ; car li une si est en vérité en fais et en dis, et
les autres deus si sunt selonc délit. Dont li une virtus est
en paroles et li autres est en jeus.
PIN DO Ton Msun.
U AM »*AM0U1. — I.
TABLE DES GfiÀPITBËS.
PagM.
GHAPITBB VKODSBL.
a commenod li nr» d^anovr» et ^kmeé av wum&BmmeBt qtul
doivent estre U corage ki doient amistë aquerre 5
CHAPIXKB. 0.
Ch capitles oommende* le bien qui est en amour 7
G9Â.FITHH m.
Cis capitles rent le raison pour quoi eu traîtiia est fais et monstre
combien amours est nécessaire en tons estas 11
CHAPITRE lY.
Cis capitles nous devise dont li langages nous vient 13
GBAPmOb V.
Cis capitles devise quel response on doit ve^pondre an demandant
d'aucune chose, ke ce est, et de quoi descent À rendre le cause
de destlaetér les nons ^qwvoqneff M
CHAPITRE VI.
Cis capitles destincte les choses amables 16
CHAPITRE Vn.
Cis capitles devise les manières d*amours, selonc les choses
amables et done le cause d'am«vF «s gêainX 17
504 TABLE
CHÀPITBS Ym.
Ea 068t capitle Mt enqnii li premidn membres de la dîffinitioB
d*amor . ^
CHAPITRE IX.
Cifl oapitles devise les manières d'amours sor lesqaelee amisUs
est fondée et dist quele chose amoars et séLone eaacone
manière 21
CHAPITKB X.
Ois eapitles monstre qnés choses amist^ igonste sor amour et en
che apert la diffërence entre amor et amistë 22
CHAPITRE XI.
Gis eapitles met différence entre amor et bienTeOlaaoe ... 24
CHAPITRE Xn.
Ois eapitles monstre ke ds nons amis Tient d*amistë et nient
d*amonr8 25
' LI SECONS LIVRES DE LA PREMIERE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Ois eapitles monstre la canse del amistë selonc ce k*ele est en
remet 27
CHAPITRE n.
Ois eapitles devise quantes manières sont de apétis 29
CHAPITRE m.
Cis eapitles monstre ke biens est canse d*amonr et que tôt oamer
par amours œvrent et ke amors honeste est li plus noble . . 30
CHAPITRE IV.
Ois eapitles deyise comment ceste amistës honeste naist ... 33
CHAPITRE V.
Cis eapitles devise les signes d*amisté 34
DES CHAPITRES. 506
CHAPITRE VI.
Cift capiil68 mouBtre ko odste amistës reqaert lonctans ains qn^ele
aoit faite 36
CHAPITfiB vn.
Gis capitles mouatre cornent li amant annt un enaaxnble ... 37
CHAPITRE vni.
Gis capitles monstre c*on se doit sonvrainement fier en son ami
et deTÎse liqnel sont covignable à estre ami de ceste amistë. . 39
CHAPITRE IX.
Gis capitles doTise les manières des jouenes gens selonc les con-
ditions de leur aage 41
CHAPITRE X.
Gis capitles devise les manières des anciens 44
CHAPITRE XI.
Gis capitles deidse la manière de cians ki sunt ou molen eage
c'on apièle estât 47
CHAPITRE Xn.
Gis capitles monstre que femmes kemunement, ne vielg, ne
cmeus ne sont mie able à ceste amistë 48
CHAPITRE xm.
Gis capitles doTise liquel sont able à estre ami et monstre que
cascnne amistés est de propres œyres engenrëes 50
CHAPITRE XIV.
Gi demande-on se li une amistë engenre Tautre et li une œvre
Tautre 51
CHAPITRE XY.
Gis capitles condust de ce que dit est, liquel sunt able à iestre
vraiami 53
606 TABLE
CHAPITRE XYI.
En ceit <api£l« eit aae deouLndd £ui6 : se «a fMiet plus mmt c*oa
ne doid ? 54
GHAPITBS XVII.
£n cest capltle est ane questions d^rminée se^toui dsient
et Toelent avoir amis 58
CHiprrsB xvm.
Cis capitles devise et expose aucuns dis devant del sage et après
met aucun notable notant à la matàre 61
CSAPtTBS XIX.
Cis capiâes monstre que K sages despîte fortune, ce que fortmie
est chrtft!!^ • 63
OHAmSBXX.
fin cest oapitle est meute «nw <siil>aoe, se «a doit legièraotmit
passer le pierte de son ami, et si igouste aucuns notables pour
iesquex li propos est plus plains 65
CHAPITRE XXI.
Cis capitles rent raison pour coi li sages vient avoir ami ... 70
CHAPITRE XXn.
Cis capitles met encore raisons par lesqueles il mosntre que ii
sages doit ami avoir • 74
CHAPITRE XXm.
Cis capitles d^tîermine une question^ lequel vaut mieus a faire
ami u avoir fait? 77
CHAPITRE XXIV.
Cis capitles devise aucunes condidons de vraie amist^ et aprent
laquele noblece est vraie ..•...•••... 78
CHAPITRE XXV.
Cis capitles ensegne IfamistSs vraie ne se puet estendre d'un
à pluiseurs, mais à un seul 80
DES CHAPITRES. Wt
CHÀPTTRB XXVI.
Gis capitles moet une qnentioii, se tmttè un graiit aigtKrar et tm
povre home pnet ayoir amist^ vraie • . . 63
CHAHTBÉ XXVIl.
CîB capitles met, ains kMl avièg&e à la responte, ce dent elè sera
traite 84
CfiAPITRB XXTIU»
Cis capitles estrait de ce ke devant est dit, ce dont on paet
à la question et as raisons mises respondre 85
OHAPITftB XXIX.
Gis capitles met aucans ensegnemens ki sunt à garder entre
vrais amis 89
CfiAPIT&B XXX.
Cis capitles enseigne par quel defonte amist&i pnet deaevrer
et par quel ne doit de&Ur* . • • • 92
CHAl^lY&B XXXI.
Cis capitles muet ane demande s*on se doit miens amer k^antroi. 94
CHAPITRE XXXU.
Cis capitles pmeve ke li viertnens doit voloir avoir richeoes
amesarëes et en occoison de ce met plusenrs notables . • • 97
CHAPITRE XXXUI.
Cis capitles monstre ke U viertuens s'aime soverainement. . • . 102
CHAPITRE XXXIY.
Cis capitles monstre ke en amist4 est amer pins principalment
ke estre am^ et monstre ansi ke père et mire ayment plus lor
enfans que li enians ne font ans 106
CHAPÏTRfi XXXV.
Cis capitles met dens demandes : si le père et li mère doient plus
amer lor enûms que li enfant ans; et U bien ûusant cmm ki
bien rechoivent • 108
I
606 TABLE
CHAPITRB XXXYI.
En oeti oapitle «it miM li raponaei u dent demandes kl fintee
■ont dennt • 109
CHàPITBB XXXTn.
CI reeponinm à la demande liqiiel Tant miens amer a eiireaiii^T 112
CHAPiniB XXITm.
Cia oapitlee monstre comment li pire et les mères se doÎTent
maintenir enTers lor enians etli enfans entiers ians« • • . 113
CHAPITRB XXZIX.
En oest OKj^He est nne questions dëterminëe s* on doit Tokoni
àsonami trë-grantbiens? 117
CHAPITRE XL.
En oest oapitle est nne question d^tenninëot s'on se doit mètre
enp&nldemortponrsonami? 119
CHAPITRB XU.
Gis ospitles met Tentendon d'ancanes paroles devant dites et si
i^onsteplnsenr notables ki bon snnt à retenir 120
CHAPITRE ZUI.
En oest capitle est nne questions déterminée, en quel cas
on a mestier d*ami 125
CHAPITRE XLm.
Gis capitles monstre ke li présence del ami en mesehiés n*est mie
sans târisteoe 127
CHAPITRE XLIY.
Gis capitles deyiae Testât don sage ^bien eurens et met ancnns
ensegnemens ke yrai ami doient garder 129
U TIERS UVRES DE LA PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRB PREMIER.
Gis capitles rent raison pourquoi premiers est à traitier del
amour délitable que de celi ki est pour proufit 133
DES CHAPITRES. 509
, PtgM.
CHAPITRE n.
CÎB capiUM deTÎM mlonc quès dëlis des sens, amours dëlitables
est plus 135
CHAPITRE m.
Ci commence à traiter del axnistë dâitable^ ki est fonde
sur le premier des cink sens Ihid,
CHAPITRE IV.
Cis capitles blasme dans ti sant trop sovent à celés k*il ayment
deteleamistë 137
CHAPITRE V.
Cis capitles enorte à fuir les dëlis, sur lesqués ceste amistës
est fondée et si met une différence de li à la yraie . . . . 139
CHAPITRE VI.
Cis capitles devise comment ceste amistës fondée sor déUs puet
falir; et monstre ausi con li délit plus fort muevent le corage
à eus poursiTir, ke tristece À eaus contraire à fuir 140
CHAPITRE VU.
CÎB capitles monstre ke li nous d*amisté n^est donés à le délitable,
fors par le sanlance à la vraie 144
CHAPITRE vm.
Cis capitles monstre comment li amistés délitable défaut de le
vraie, et rent raison pour quoi ele est moins durans que li vraie . 1 45
CHAPITRE IX.
En cest capitle est une question déterminée, et comment nos
poons dire ke Tuevre natarele n'est mie biens simplement;
et par la response, le différence de cele amisté À la vraie est
plus plaine 147
LI QUARS LIVRES DE LA PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Cis capitles monstre k*ir est une amours fondée sor le délit ki
est en veir et devise comment on le doit apieler? . . . . 149
510 TÂBLB
cHAPiras n.
Cia ci^itiM à$vim ooauMut ramUrttfs ki est ml<mt k f«lr
ett faite 161
CHAPITRE m.
Cis capitlee dîal qœl cboee aoÛBUe eei eiud pikiie ke àernà «t 156
CHAPITRE IV.
Oie capitlee monstre que li amiat^ délitable fondée mr le Yeîr eit
ploasanlana àla vraie que Ut Batorole; et aprte met diff^rottoe
de li À la vraie 166
CHAPITRE y.
Cis capitles mooatre que eeste amiat^ par amours est plus
durable que la natorele 169
CHAPITRE YI.
Gis capitles monstre ke Tamistés natarele est enai ooa li
moTemena en droite ligae 161
CHAPITRE Vn.
Cis capitles rent la raison pour laquele chose amors natarele est
pins dorans en feme k*en home 1Ô2
CHAPITRE YIII.
CÎB capitles rent le raison pour coi li baisiers et li acolers sunt
quis en amour par amours • • . . • 163
CHAPITRE EL.
En cest capitle est une questions déterminée « se U oevre del
amour naturele est departans amours par amors 165
CHAPITRE X.
Gis capitles rent le raison pourquoi li amant del amour natarele
et del amour par amours pâlissent, et frémissent et deviennent
malades et de tes avenues 167
CHAPITRE XI.
Gis capitlee enseigne comment jalousie vient en amour et quele
jalousie est malvaise et quele non 170
DES CHAPITRES. 511
CHAPITRB XII.
CÎB capitles donne Tentencion comment oremeara «st en amcnr. 172
cHàPiTBx xm.
Cifi capitlei monstre les propriétés del amour pronfitable . . . 178
OHAPITEB XIV.
En oest^îapitle est déterminet se amours esiTertoB? 181
CHAPITRE XV.
En cest capitle est déterminet une questions : se longhe demo-
rance fait amonr honneste départir? 183
U CAPITLE DOU PROMIER LIVRE DE LA SECONDE PARTIE.
CHAPITRB PREMIER.
Cis capitles reoorde en général ce ke devant est déterminé et se
continue à oe ki est à dire, en donnant Tentencion 185
CHAPITRE II.
Gis capitles met une diTision général pour venir an propos. . . 186
CHAPITRE m.
En cest capitle sont mises diverses descriptions del ame, selono
diverses comparisons 188
CHAPITRE IV.
Cis capitles met pluseurs nous al ame, selonc les diverses œuvres
ki issent de ses poissances 189
CHAPITRE V.
Cis capitles devise comment li semence del omme rechute en le
feme, muet le vertut del engenrant, tant k*ele a fourme de
faon; mais premiers devise aucuns choses nécessaires à oe
savoir 191
CHAPITRE VI.
Cis capitles commence A destinter les diverses poissances del
ame . • . .^ 195
512 TABLE
CHAPITRB VU.
Cû capiUM détermine du sens oommun 106
OHAPITBB Vni.
Gii capitlea devûe del imagiiiation 199
CHAPITBB IX.
Gis capitlee détermine del eetimAtive, c'est qoideresse .... 200
CHAPITRE X.
Gis capitles détermine de fantaisie 201
CHAPITRB XI.
Gis capitles détermine de mëmore 204
CHAPITRE xn.
Gis ci4[>itles met différence entre mémore et réminiscence, c'est
resoYenance 206
CHAPITRE xni.
Gis ci^pitles détennine de le partie moYant 206
CHAPITRE XIY.
Gis capitles met une diyision 209
CHAPITRE XV.
Gis capitles devise Famé raisonnable 210
CHAPITRE XVI.
Gis capitles détermine del entendement spéculatif et pratik . . 213
LI SEGONS LIVRES DE LA SECONDE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Gi revient-on an propos des virtos morans 217
CHAPITRE U.
Gis capitles devise les vertus moraus entre celés ki sunt en
Fentendement 21
. DES CHAPITRES. 513
CHAPITRE m.
En C6Bt capitle est mi86 une diviaionB por enqadire quel chose est
Tirtus 221
CHAPITRE lY.
En cest capitle est provet ke virtus ne soit mie une passions ne
poissance, mais habis 225
CHAPITRE y.
■
Cis capitles devise qnës habis virtos est 228
CHAPITRE VI.
Cis capitles devise les signes et les oondidons des œvres
▼irtoenses 232
CHAPITRE YII.
Cis capitles, dëdairë le contrariété del unes extrémité al antre
et à moiien, ensègne cornent on pnet avenir à molen. . . . 237
CHAPITRE VIll.
Cis capitles devise qnes œvres doient estre dites volentrives
et queles non, et queles mellées 239
CHAPITRE IX.
Ci est nne questions déterminée, se c^est volentrien gieter son
avoir en mer poor sauver les gens 240
CHAPITRE X.
Cis capitles este une erreur k'aucun poroient dire ke biens nos
moveroit par force 242
CHAPITRE XI.
Cis capitles devise plusieurs manières de nient volontrieu . . . 244
CHAPITRE XII.
Cis capitles devise les diverses conditions, desqneles on puet
avoir ignorance en partieuler 247
/
514 TÀBLB
cffApmB xm.
Gû ci^[iit]M déteimiiM do Tolentri^«tf et otte vie doétâom ki
{met naifltre en ceste matère 248
CHAPIT&B XIY.
Cie capitles détermine de volonté 251
CHAPITRE XV.
Gis oapitles deTÎBe comment li volentée est meûte à voloir et as
antres oBTres 254
CHAPlTaS XYI.
Gis capitles deTÎse comment volontés tent en ancone fin et en œs
choses kî sunt à le fin 258
CHAPITRE XVn.
Gis capitles monstre comment volentés est meUte et nient meûte. 260
CHAPITRE nrin.
Gis capitles monstre ke entendons si est propre œvre de Yolenté. 264
CHANTRE XiX.
Gis capitles monstre ke élections est chose dont il afllerl
À déterminer après che ke dit est 266
CHAPITRE XX.
Gis capitles prenve ke concapiscence, ne tre^ ne Tolentés ne snnt
mie élections 267
CHAPITRE XXI.
Gis capitles preuve ke opinions n'est mie élections 272
CHAPITRE XXII.
Gis capitles devise quel chose est électioofi 274
CHAPITRE XXni.
Gis ci^ntles devise quel chose est consans, et de quels chose on ao
doit consillier et de quele non 276
DES CHAPITRES. 5)5
Pagei.
OHAPITU XXIY.
G» capitlM dûTiae qoantes iiuuiiàr69 de choMB annt en no pooir,
à prendre en général 279
CHAPITRE ZXY.
Cis capitlea deviae manières de gouTememens et de oorreptions
contraires, ne mie de principal entention et puis devise ques
choses font À estre de consaus 282
CHAPITRE XXYI.
Cis capitles monstre de ques choses on ne se conseille mie, u ne
doit oonsillier, u petit on s^en conseille et met aucuns notables. 284
CHAPITRE XXYII.
Cis capitles devise ques consilleurs on doit avoir, et met
plusieurs bons enseîgnemens et monstre ke parce c^on tient
les gens pour bons, il enarrent les gens à ans acroire . . .
288
CHAPITRE XXVin.
Cis capitles monstre c'oa croit les oonsillettrs pour çou c*on les
tient pour amis 294
CHAPITRE XXIX.
Cis capitles monstre c*on eroit les gens pour çou con les tient
pour sages 296
CHAPITRE XXX.
Cis capitles monstre ke «/9 mie «ans plus li consilleur doivent
sanler bons, mais estre le doivent 299
CHAPITRE XXXI.
Cis capitles devise et mo«ctre ke me mie sans plus li consilleur
ami doient sanler, mes aussi estre le doient 302
CHAPITRE XXXn.
Cis capitles monstre ke ne mie sans plus li consilleur doient
sanler sage, mais estre 905
516 TABLE
CHAPITRE XXXIII.
CiB capitlei devùe quel ordene oa doit garder en connllant. . 309
CHAPITRE XXXIV.
Cis capitles pmeye en continuant cekeditestàoekieatà dire,
ke les Tertna et U viace sont Yolentriea 314
CHAPITRE XXXY.
Cia eapitlea praeTe enoor les biens et les maoa eatre en nous par
no Tolont^y et oste aacnnes raisons menans en erreor. . . 316
CHAPITRE XXXVI.
Gis eapitlea remue anenna fans coidiers c*ankan poroient avoir. 318
CHAPITRE XXXYII.
Cia eapitlea reoorde ce que devant est dit» prochainement pour
venir au principal propos 321
LI TIERS LIVRES DE LA SECONDE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Gis eapitlea commence à déterminer de virtus, et premiers
de force. 323
CHAPITRE II.
Gis capitles devise qués choses font à cremir et en qués choses
nient cremir n*est mie force 325
CHAPITRE Ul.
Gis capitles devise en qués choses cremeteuses nient cremir est
force 328
CHAPITRE lY.
Gis capitles monstre ke force soit en ce c'en soustient les périls
de mort en batailles pour le bien commun 330
CHAPITRE V.
Gi est devisé pour quantes choses on doit entrer en bataille. 336
DES CHAPITRES. 017
Pagei.
CHAPITRE VI.
Cis capitlea devise des visces contraires à force 339
CHAPITRE VII.
Cis capitles recorde en général çou ke prochainement est dit et
se met en différence entre le fort et le hardit 342
CHAPITRE Vin.
Cis capitles met plusieurs manières défaillans de vraie force. . 343
CHAPITRE IX.
Cis capitles monstre ke forsenerie n'est mie force 347
CHAPITRE X.
Cis capitles met aucunes propriétés de force 350
CHAPITRE XI.
Cis capitles devise selon c quel chose at^mprance est prise . • 353
CHAPITRE XII.
Cis capitles devise selonc qués délis ateroprance est ... . 353
CHAPITRE XIII.
Cis capitles devise comment 11 atemprés et li nient atemprés se
maintienent as tristeces 35
CHAPITRE XIV.
Cis capitles compère le nient atempret au cremetens .... 303
CHAPITRE XV.
En cest capitle est une question déterminée se c'est péchiés
d'avoir compaignie à femme, supposée les conditions qu'il
adevise 365
CHAPITRE XVI.
Cis capitles parole des conditions de maises femes et de bonnes. 300
LI AM d'avour. — I. 33
518 TAHI.K
Page».
GHAPITRB XVII.
Gis capHles parole de larguée et de Wsoes à li contraires ... 371
CHAPITRE XYlIl.
Cie capitlea mouatre que largece giat piua en doner k en nient
prendre 373
CHAPITRE XIX r
Cia capitlea deviae quel manière li larges doit avoir en doner. . 374
CHAPITRE XX.
Gis capitlea monstre coment on doit doner, tant con pour ancans
regsrs ki afièrent ou recheVant 380
CHAPITRE XXI.
Gis capitles monstre à qui ne comment li larges doit prendre 385
CHAPITRE XXII.
Gis capitles devise les propriétés de largece . • 302
■
CHAPITRE XXIII.
Gis capitles mousti*e à quoi cis est tenus ki bien reciioit . . . 395
CHAPITRE XXIV.
Gis capitles détermine de prodigalité 401
«
CHAPITRE XXV.
Gis capitles compare le prodighe al avaricieux 404
CHAPITRE XXVI.
Gis capitles détermine d'avarisse . 408
CHAPITRE XXVII.
Gis capitles moustre que li avers n'est k*uns mambours de son
avoir 411
CHAPITRE XXVIII.
ris capitles détermine de magnificence 415
DES CHAPITRES. 5Î0
Page».
CHAPITRE XXIX.
Cis capities devise les propriétés de magaifieence 416
CHAPITRE XXX.
Cis capitles devise en qués choses li magnifiques despent le sien. 419
CHAPITRE XXXI.
Cis capitles détermine des visées contraires à magnificence . . 422
CHAPITRE XXXII.
Cis capitles détermine de magnanimité et premiers monstre ke
li magnanimes pour digne de grans choses se tient .... 423
CHAPITRE XXXIII.
Cis capitles monstre que li magnanimes quiert plus honeur
k'tfutre chose 425
CHAPITRE XXXIY.
Cis capitles moustre que 11 magnanimes ne s'e&joïst mie de trop
grant honeur se on li fait , ne n^est trop troublés pour grant
deshoneur s'on li fait 4*28
CHAPITRE XXXV.
■
Cis capitles devise comment li magnanimes s'a as biens vie
fortune 4*29
CHAPITRE XXXVl.
Cis capitles moustre comment li bien de fortune font en aucune
manière le magnanime plus sanler magnanime 432
CHAPITRE XXXVIl.
I
Cis capitles met les propriétés du magnanime ; se première est la
matère de force 434
CHAPITRE XXXVIl 1.
Cis capitles mei antres propriétés en le matère de largoce . . 434
520 TABLE
PafM.
CHAPITRE XXXIX.
Cis capitieB moustre une des ptx>priétë8 ki est c'en a honeur et
autres aussi ^ . . . . 440
CHAPITRB XL.
Cis capitles détermine aucunes demandes comment on doit par-
donner 444
CHAPITRE XLI.
Cis capitles détermine des TÎsces contraires à magnanimité et
premiers de visces défaillant si oon de povre corage. . . . 446
CHAPITRE XLIL
Cis capitles détermine de visces ki sorhabonde, si con d^outre-
quidance 448
CHAPITRE XLIII.
Cis capitles détermine d'une vertu dont li nous n'est mie auques
usés et gist en petites honeurs désirer selonc droite raison et
ce samle humilités 450
CHAPITRE XLIV.
Cis capitles détermine d'orguel 453
CHAPITRE XLV.
Cis capitles détermine de débonaireté 458
CHAPITRE XLVI.
Cis capitles détermine des visces contraires à débonnaireté et
premiers dou défaillant 460
CHAPITRE XLVn.
Cis capitles détermine un visée contraire à débonnaireté en trop
irer 465
CHAPITRE XLVIIL
Cis capitles rent les causes de plusieurs accidens 467
DES CHAPITRES. 5-21
Paires.
CHAPITRE XLIX.
Cis capitleR rent les causes dont ire vient 473
CHAPITRE L.
Cis capitles moustre les ocoisons plus esp^daus ki engrangent
ire. . , ,477
CHAPITRE LI.
Cis capitles met le différence entre ire et haine 480
CHAPITRE LU.
Cis capitles détermine d'une viertu ki puet estre nommée afablité,
ce est à dire délitablos paroles 483
CHAPITRE LUI.
Cis capitles détermine des propriétés de ceste virtut .... 485
CHAPITRE LIV.
Cis capitles détermine de vraietet et des visces contraires. . . 486
CHAPITRE LV.
Cis capitles détermine des visces contraires à vraieté .... 490
CHAPITRE LVI.
Cis capitles détermine d*une vertut ki tient le moiien en jeus et
en gas pour gens faire rire et des visces contraires .... 496
CHAPITRE LVII.
Cia capitles prueve que li habis dont on a parlé devant apier-
tient as meurs 498
PIN DE LA TABLE DES CBAPITaBS.
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